La culture revêt de plus en plus le sens d’un « modèle de vie » à préserver, contre les autres. Cette pensée venue de l’extrême-droite gangrène aujourd’hui la société tout entière. Comment revenir au débat, à la relation humaine ? Par l’affirmation d’une création artistique libre, sans démiurge autoproclamé ni pression autoritaire.

Culture, politique : l’art des mots

La culture disparaît de la politique de la Commission européenne, ainsi que le commente Jean-Michel Lucas dans son texte publié récemment sur Profession Spectacle. En France, les collectivités territoriales réduisent leur budget consacré à la culture. Des entreprises privées (comme la FIMALAC) se voient confier la gestion d’équipements culturels publics territoriaux. Certaines favorisent des programmations confiées à des tourneurs privés, ou bien s’inspirent de leurs logiques. Le ministère de la Culture vide progressivement de son sens sa dimension fondatrice de service public (le Centre national du cinéma prévoit de modifier les règles du soutien, etc.).

Dans un premier temps, on a assisté à une prolifération invasive du mot culture, que l’on a réduit à du vivre ensemble. À force, ce mot culture lui-même est assimilé à une autre signification : le mode de vie. Il devient notre mode de vie. Aujourd’hui, il s’agirait de le défendre, contre la menace du grand remplacement. Le mode de vie sous-entend de plus en plus : modèle de vie.

Fait nouveau, cela n’est plus l’apanage de l’extrême-droite. Macron vient de s’y mettre. On sent, vers la gauche, certaines tentations…

Procès d’intention ? Non.

Il s’agit d’une mutation qui, en réalité, met en cause la liberté de création artistique, intellectuelle, littéraire. Au nom de l’équation culture = vivre ensemble, partagée comme valeur idéale à gauche comme à droite (selon des proportions diverses, bien entendu), tout écart au mode de vie, à la norme, aux formes convenues, à un certain ordre social est jugé suspect, voire dangereux : il faut préserver le commun (expression devenue fétiche), et pourquoi pas la communauté. On en voit les dérives.

Contre cela, seule la défense sans concession de la création est une arme incontournable (même si elle n’est pas la seule). Le problème est que ce mot est soit rejeté, soit utilisé avec des pincettes tant il est contaminé, depuis trois ou quatre décennies, par l’usage du mot créateur. Aussi bien dans le monde politique que dans un certain milieu de militants culturels, sociaux. En effet, on l’a perçu comme figure d’une sorte de démiurge à qui on attribuerait des pouvoirs quasi divins, le situant au-dessus d’une humanité ordinaire. Ce qui a contribué à cela ce sont, en particulier, les politiques culturelles des années 1980-90, lors desquelles chaque collectivité locale cherchait à disposer de son créateur, doté d’une notoriété pouvant conférer une visibilité nationale, voire internationale, à ladite collectivité. Il était, et est encore, perçu, parfois à juste titre, comme se donnant une position de surplomb, de domination sociale, culturelle.

Cette catégorie du créateur en majesté est socialement et économiquement construite et entretenue. (Ainsi, il n’est pas rare d’entendre des responsables politiques affirmer qu’un artiste serait un visionnaire : ceux-là mêmes qui, souvent, les aimeraient plus… modestes.) Dans le même temps, on sélectionne étroitement ceux qui peuvent concrètement y entrer, c’est-à-dire bénéficier de statuts, de financements. Il faut dire que les médias et les institutions culturelles ont joué un rôle important en ce sens, ainsi que certains médiateurs culturels. Aujourd’hui, sur le terrain, des médiateurs et militants tentent d’autres rapports à la création. Des artistes développent d’autres pratiques. Elles sont le plus souvent invisibilisées, sauf quand elles peuvent valoriser telle ou telle politique.

Il reste que, aujourd’hui, le mot création est devenu le sparadrap du Capitaine Haddock.

Pour remettre le mot culture à sa place, il faut reprendre le mot création dans son acception simple et lui redonner toute son importance. Le mot création ne s’inscrit pas, par nature, dans une vision enchantée du créateur idéalisé. Créer consiste, dans l’ordre du symbolique, à concevoir, produire, expérimenter des idées, des formes qui n’existaient pas, ce qui est constitutif de l’activité humaine, quelles que soient les sociétés. La création artistique et intellectuelle concerne une catégorie de biens particuliers : des idées, des représentations, des significations. Elles se concrétisent dans des biens et des pratiques, ce qui les rend visibles. Donc, manipulables (politiquement, par le marché, les médias…). Toute création est une proposition de sens, de perception, de représentation. Des pouvoirs économiques et politiques veulent l’asservir, sinon à la célébration de l’ordre établi, tout au moins à son acceptation. Mais les artistes, les intellectuels, les poètes, les écrivains se donnent cette potentialité de faire bouger, voire de mettre en cause, les valeurs établies, les significations de nos pensées, de nos pratiques, les perceptions convenues. En ce sens, la création est politique.

Ce que produit la création n’est pas un donné, contrairement à ce que tentent de faire le néolibéralisme de même que les pouvoirs totalitaires : produisant du provisoire, de l’inédit, de l’indéfinissable, voire de l’étrange, elle est une incitation au débat. À la mise en question. En ce sens, elle est un potentiel relationnel, non pas dans la « communion des semblables », mais dans la discussion, voire dans la confrontation des goûts, des jugements, des positions, des perceptions, etc. L’art produit du conflit au sens positif du terme et du processus, c’est-à-dire de l’échange. C’est en ce sens qu’il est émancipateur : chacun doit pouvoir se situer, exprimer, exister dans un échange avec soi-même et autrui. La création est un processus de liberté individuelle et collective. La création produit de la relation : c’est en ce sens qu’elle est culture.

Elle s’oppose à l’usage normalisateur du mot culture dont il faut, par ailleurs et autrement, réaffirmer la pertinence et la nécessité. J’y reviendrai.

Michel SIMONOT

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Écrivain pour la scène. Sociologue de la culture. Engagé dans la vie artistique ainsi dans que dans les responsabilités d’organismes artistiques et culturels. Poursuit une réflexion sur l’écriture et la scène ainsi que sur les rapports entre les enjeux artistiques et les politiques culturelles. Auteur notamment de : Le but de Roberto Carlos (Quartett, 2013), Delta Charlie Delta (Espaces 34, 2016) et La langue retournée de la culture (Excès. 2017). Il tient depuis début octobre 2019 une chronique bimensuelle dans Profession Spectacle intitulée : « Culture, politique : l’art des mots ».