Notre démocratie, si parfaite et si universelle qu’elle soit, est peut-être bien un monument en péril. Trois dangers la guettent : l’abstention, le progrès technique et la mondialisation.

Actualité de l’économie sociale

La démocratie est l’affaire de tous. Ou, plus modestement, elle serait l’affaire de tous. Voire.

C’est une belle formule, mais tel n’est pas mon avis. Certains affirment, je reprends ici leurs termes, que la démocratie est confisquée par une élite qui la détourne à son seul profit. Sur ce point non plus, je ne suis pas d’accord. Ce qui est confisqué, ce n’est pas la démocratie, c’est le pouvoir.

La démocratie, en France, n’est pas confisquée, mais accaparée, gérée, portée à bout de bras par une petite frange de la société qui la fait vivre, et qui de plus en plus ne parvient qu’à la faire survivre. Et il se peut fort bien que sous l’effet du vieillissement général, de l’évolution brutale des techniques et de l’ouverture à d’autres cultures, la démocratie telle que nous la connaissons disparaisse comme ont disparu les mammouths ou les diligences.

Tout, bien sûr, est affaire de définitions. La Démocratie avec un D majuscule gardera toujours une place de choix dans l’univers des nuées. Je laisse aux candidats au concours de Sciences Po le soin de réciter leurs cours avec toute la conviction qu’il faudra pour satisfaire leurs examinateurs. Mais dans le commun vulgaire des réalités concrètes, la démocratie avec un petit d, c’est le rituel récurrent des élections, et rien d’autre. C’est de cela, et de cela seulement, dont je veux parler.

Une autre fois, nous discuterons de la liberté d’opinion, de la liberté d’expression, de l’habeas corpus, de la séparation des pouvoirs, des droits de l’homme, de tout ce que vous voudrez, mais il ne faudra pas en faire des compartiments, des sous-chapitres de la démocratie. Car même si tout est lié, ce sont des problématiques autonomes, qui ne sont pas soumises à la démocratie, qui n’est que le gouvernement du nombre, lequel trouve sa source dans le processus électoral.

Or, depuis de nombreuses décennies, bien plus d’un siècle en tous cas, le processus électoral en France semble immuable. La nature et l’objet des scrutins ont évolué, le calcul des majorités a changé plusieurs fois, mais le rituel est resté le même. Cela se passe à la mairie ou dans une école, qui ont revêtu leurs plus beaux atours pour un dimanche de fête. On ramasse les bulletins de vote, on court se cacher dans l’isoloir, on choisit celui qu’on va glisser dans l’enveloppe, puis on va insérer celle-ci dans l’urne, on entend le président du bureau proclamer son « A voté ! » comme le croupier du casino lance son « Rien ne va plus ! », et ceci dure sans changement majeur depuis qu’on vote pour Gambetta, pour Jaurès, pour Daladier. Ou pour leurs adversaires.

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Avant d’aller plus loin, je me laisse aller à un détour sur mon histoire personnelle. Je ne me souviens pas que, dans mon enfance, puis tout au long de ma scolarité, un parent ou un ami m’ait en quoi que ce soit averti de la chose électorale. J’apprenais par la presse la tenue puis le résultat des élections, mais j’ignorais totalement la manière dont cela se déroulait. La cour de récréation m’avait vite informé, avec quelques approximations, de la manière dont naissent les enfants, mais pas de celle dont un candidat devient élu. Et lorsque j’atteignis l’âge de la majorité civique, je me souciai peu de m’inscrire sur les listes électorales.

Une dizaine d’années plus tard, je me jetai dans l’arène politique avec l’ardeur du néophyte. Étant candidat, il fallait bien au préalable que je m’inscrive, et la première fois que j’eus à voter, c’était pour voter pour moi. Je rentrai dans le bureau, fier comme Artaban, exhibai mon bulletin au vu et au su de tout le monde et prétendis l’insérer dans l’urne, pour un peu en chantant la Marseillaise. Le président du bureau le prit avec bonhomie et m’expliqua à haute voix, sur un ton didactique, que je devais me conformer à l’usage, prendre un exemplaire de tous les bulletins, me rendre dans l’isoloir pour y décider de mon choix hors des regards indiscrets, et attendre que la fente de l’urne s’ouvre pour la féconder de ma semence démocratique.

Je pus rapidement parfaire mon apprentissage et je fus plusieurs fois appelé à exercer les fonctions d’assesseur. Et ce faisant, j’entrai dans la familiarité d’une petite population d’habitués qui ne manquaient aucune élection, transitant de bureau en bureau et participant, après la fermeture, à la cérémonie du dépouillement. Là encore, le rituel est immuable, et je l’imagine volontiers inchangé depuis la nuit des temps. L’urne renversée, les enveloppes sont étalées sur la grande table, vite rassemblées en paquets de dix, puis en paquets de cent, et si le décompte final ne correspond pas à celui des listes d’émargement, on recommence tout. Les paquets de cent sont ensuite placés dans de grandes enveloppes numérotées, qui seront tour à tour dépouillées. On repère vite les plus capés des trieurs/compteurs, ceux qui en sont à leur dixième ou quinzième scrutin, et qui manipulent les petites enveloppes, puis les bulletins, avec une jouissance extatique. Une fois connu le résultat du premier cent, un quidam s’évacue discrètement pour rejoindre une cabine téléphonique et avertir la préfecture, ou un institut de sondage, de ce tout premier décompte. Maintenant que tout le monde est muni d’un portable, cette partie de l’ordo missae n’a plus lieu d’être ; place à la nostalgie !

Combien sont-ils, combien étaient-ils à chaque époque, ces piliers, je dirai plutôt ces étais, de la démocratie, toutes ces petites mains qui comptent et recomptent, qui contrôlent et assurent tant l’exactitude que la publicité du suffrage ? Je dirais, au doigt mouillé, pas loin d’un million, pour moitié dans la multiplicité des petites communes, pour moitié dans l’anonymat urbain ; élus locaux et anciens élus locaux constituant le noyau dur des premiers, délégués, militants et compagnons de route des partis faisant l’essentiel de la seconde catégorie.

Dès les années 1980, les partis avaient entamé leur professionnalisation, remplaçant militants et bénévoles par des salariés. Ce mouvement est parvenu à son terme au tournant du siècle, et les anciens militants, les plus convaincus, ne se retrouvent plus que les jours de fête électorale, car il n’y a plus de circulaires de propagande à mettre sous enveloppe, plus d’affiches à coller, tout ceci étant désormais sous-traité à des sociétés spécialisées. C’est dire aussi que la moyenne d’âge de nos étais de la démocratie ne cesse de croître.

Un jour, je quittai la politique aussi brusquement que j’y étais entré. Et cela ne me manque pas. Mais je pense que parmi le million, ou le quasi-million, de drogués à l’élection, il y a eu relativement peu de départs. Car il s’agit d’un plaisir gratuit, auréolé d’un beau halo que l’on nomme civisme, et c’est une occasion, chose de plus en plus rare, de retrouver les vieilles habitudes et les vieux copains.

Le vieillissement et les coupes de la grande faucheuse ne produisent et ne produiront leurs effets que lentement. D’autres dangers plus pressants se présentent en revanche pour la petite société que forment nos étais et pour la démocratie qu’ils soutiennent. Ce sont l’abstention, le progrès technique et l’obsolescence du modèle, trois évolutions qui vont de concert et se renforcent mutuellement.

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Face à la montée de l’abstention, plusieurs explications ont été avancées. Certaines sont sans doute réversibles. Il en est une, en tous cas, qui semble devoir perdurer et s’amplifier, c’est le sentiment plus ou moins diffus que l’élection ne sert à rien puisque le pouvoir est désormais ailleurs. À quoi bon choisir un candidat plutôt que l’autre, si cela ne doit rien changer pour moi ?

Or les étais ont été biberonnés à la valeur sacrée du geste électoral, cet acte de souveraineté qui permet justement de décider de son avenir. Voter c’est bâtir, s’abstenir c’est déserter, proclamait fièrement un slogan des années 1950. S’opposer frontalement à ce credo, c’est pour notre million d’étais un pur sacrilège ; mais qu’y faire si un nombre de plus en plus conséquent de « citoyens » s’y rallient ? La foi en la démocratie ne tient que si elle est, sinon partagée, du moins acceptée par tous, et si les quelques dissidents, les déserteurs, sont unanimement vilipendés et voués à l’indignité publique. En revanche, lorsque leur nombre s’accroît, lorsque leur discours prend de l’assurance et de l’audience, les certitudes démocratiques en sont ébranlées… et lorsque les étais ne peuvent plus étayer, c’est tout l’édifice qui est prêt de s’écrouler.

Dès lors que les joutes politiques ne ressembleraient plus qu’à des tournois désignant un vainqueur, sans autre conséquence que cela fait gagner quelques parieurs et perdre les autres, leur attrait restera bien faible par rapport à d’autres sports qui offrent des spectacles autrement plus intenses et surtout plus fréquents.

Seconde menace pour la démocratie, le progrès technique et en particulier le vote électronique.

Je suis désormais inscrit comme Français de l’étranger. En juin dernier, au prétexte de la COVID, nous avons été, pour l’élection de nos conseillers, les cobayes d’un système de vote en ligne que notre administration tenait en réserve dans ses cartons. Par sa complexité, ce dispositif m’a fait penser aux premiers essais de déclarations fiscales dématérialisées, qui avaient provoqué tant de déboires. Beaucoup d’électeurs ont certainement abandonné en route ce processus fastidieux ; cependant le taux de participation a bondi, passant dans certaines circonscriptions de 2 % à 25 %. Il faut dire qu’avec le système ancien, il fallait se déplacer en personne au consulat, parfois éloigné de plusieurs centaines de kilomètres, ce qui explique qu’il y avait très peu de votants. Mais peu importent les particularités géographiques ; sur un froid examen des chiffres globaux, le succès était patent, et l’administration n’a pas hésité à évoquer une « adhésion enthousiaste du corps électoral ». C’est donc un encouragement à envisager l’utilisation d’un tel système en métropole.

Or le vote électronique, outre qu’il marquerait la fin du contact physique entre l’électeur et l’urne et qu’il sonnerait, pour notre petit million d’étais de la démocratie, comme la fermeture de leur bistrot favori ou la confiscation de leurs jouets érotiques, provoquerait une certaine indifférenciation entre le scrutin politique au suffrage universel et les multiples votes privés organisés en ligne, dont la plupart n’ont qu’un intérêt éphémère, anecdotique ou commercial. La démocratie y aura perdu le caractère solennel qui lui était, depuis les origines, consubstantiel.

La troisième menace procède de la mondialisation.

Contrairement aux habitudes de consommation, aux modes de vie en général, le rituel démocratique n’a pas été soumis jusqu’ici aux vents de la mondialisation. En effet on ne vote que dans son pays, pas ailleurs. Même les voyageurs les plus gyrovagues, quand ils vont voter, le font dans leur circonscription, non à Hong Kong ou à Dubaï. Cette protection institutionnelle a tenu à l’écart des influences extérieures le système électoral franco-français et ses archaïsmes. Mais combien de temps cela tiendra-t-il ?

Lorsqu’on apprend que des experts internationaux sont envoyés dans tel ou tel pays lointain pour s’assurer de la régularité des élections qui s’y déroulent, on imagine volontiers qu’ils y vont y dupliquer tout l’univers institutionnel qui nous est familier. Nos étais sont persuadés que le système franco-français constitue un modèle indépassable de qualité démocratique, qu’il est admiré et jalousé de par le monde entier, et que chaque pays ne cherche qu’à s’en rapprocher.

Dans mon pays de résidence, nous venons de vivre des élections municipales, pour lesquelles les « étrangers communautaires » peuvent voter. Par curiosité, je me suis inscrit. Première surprise : il n’y a ni panneaux d’affichage, ni envoi des professions de foi des différents candidats. Comme la COVID avait fortement réduit le nombre de réunions publiques, il n’y avait pratiquement aucun moyen, pour l’électeur curieux, de connaître les noms des candidats et surtout leur programme. Je n’ai d’ailleurs su où se trouvait le bureau de vote auquel je devais me rendre qu’en me connectant à un site gouvernemental national dont un voisin débonnaire avait trouvé l’adresse.

L’affichage commercial, lui, était omniprésent. Mais il l’est en tous temps, qu’il y ait une élection en préparation ou pas. Et il ne nous montre qu’un visage, parfois plusieurs, le nom du parti et un slogan de quelques mots. C’est tout ; mais l’on m’a dit que tout le monde s’en satisfait et trouve que c’est très bien ainsi. Le jour du vote, je n’en saurai pas plus ; il n’y a pas de bulletins individuels, mais une feuille sur laquelle sont inscrits les noms des partis, en fait leurs initiales, trois ou quatre lettres. Et dans l’isoloir, il faut faire une croix dans la case du parti qu’on choisit, puis plier la feuille en deux ; il n’y a pas d’enveloppe. Bref, rien de commun avec ce que nous pratiquons en France. Mais l’un des deux systèmes est-il plus démocratique que l’autre ? Et pour quelle raison ?

Il y eut quand même pour moi un moment d’intense jubilation. Je vis dans une zone ouvrière où il y a peu d’étrangers, en tous cas aucune de ces résidences touristiques pour riches retraités qu’on voit sur les prospectus. Et il se trouve que sur mon site de vote, j’étais le seul étranger appelé à prendre part au scrutin. Seize classes de l’école avaient été réquisitionnées, la répartition des électeurs entre celles-ci se faisant par ordre de numéro de carte d’identité. Mais comme moi, c’est mon passeport que je devais présenter, j’eus droit à un traitement à part.

Au début je ne m’aperçus de rien et je me laissai guider, de salle en salle, par les appariteurs qui étaient là en nombre. Arrivé devant la bonne salle, je vois mon nom affiché en grand à côté de la porte. Puis, une fois admis à l’intérieur, jetant un coup d’œil sur le grand tableau noir devant lequel trônait le président, je revois mon nom, cette fois tracé à la craie, en lettres géantes. Fichtre, me dis-je, quelle célébrité ! Mais c’est en sortant que je le revois une troisième fois, à l’entrée de la file d’attente générale, au vu et au su de tous ; je ne l’avais pas remarqué en arrivant, c’était écrit trop gros. Et cela resta ainsi toute la journée durant. Si j’avais voulu voter dans la discrétion, c’était particulièrement raté.

Le nombre de votants dans deux pays différents restera en tout état de cause limité. Mais le bouche à oreille finira bien par fissurer la certitude que le système français est le seul à être aussi génial.

Par ces quelques vagabondages, j’ai simplement voulu montrer que notre démocratie, si parfaite et si universelle qu’elle soit, et malgré le soutien admirable d’un million d’étais volontaires, dévoués mais vieillissants et terriblement franchouillards, est peut-être bien un monument en péril.

Philippe KAMINSKI

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* Spécialiste de l’économie sociale et solidaire (ESS) en France, le statisticien Philippe Kaminski a notamment présidé l’ADDES et assume aujourd’hui la fonction de représentant en Europe du Réseau de l’Économie Sociale et Solidaire de Côte-d’Ivoire (RIESS). Il tient depuis septembre 2018 une chronique libre et hebdomadaire dans Profession Spectacle, sur les sujets d’actualité de son choix, afin d’ouvrir les lecteurs à une compréhension plus vaste des implications de l’ESS dans la vie quotidienne.