La lutte contre la pauvreté ou haro sur la Modestie !

La lutte contre la pauvreté ou haro sur la Modestie !
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Spécialiste de l’économie sociale et solidaire (ESS) en France, le statisticien Philippe Kaminski a notamment présidé l’ADDES et assume aujourd’hui la fonction de représentant en Europe du Réseau de l’Économie Sociale et Solidaire de Côte-d’Ivoire (RIESS). Il tient depuis septembre 2018 une chronique libre et hebdomadaire dans Profession Spectacle, sur des sujets notamment en lien avec l’ESS.



[Tribune libre*]

Malgré tous les progrès techniques accumulés depuis deux siècles, malgré toutes les mesures sociales prises par nos États Providence, les sociétés industrielles subissent toujours l’existence de pauvres. Penseurs, moralistes, révolutionnaires, économistes, ou plus prosaïquement dirigeants politiques, ont multiplié réflexions, théories, lois et règlements pour venir à bout de ce fléau, ou tout au moins le réduire. Il serait excessif de les renvoyer tous à leur commun échec. Cependant on peut convenir d’une part que tout a déjà été essayé, c’est à dire que chaque « nouvelle » proposition n’est que la reprise, plus ou moins repeinte aux goûts du jour, d’idées déjà bien anciennes, et d’autre part qu’au niveau qu’ont aujourd’hui atteint les dépenses publiques, l’efficacité marginale de celles-ci ne peut être que décroissante.

L’extinction du paupérisme fut en son temps le titre d’une plaquette de propagande politique écrite par celui qui allait devenir l’empereur Napoléon III ; et je dispose d’un ouvrage moins saint-simonien, antérieur de cinq années, rédigé par le Prince de Monaco : Du Paupérisme en France et des moyens de le détruire (1839). De l’autre côté de la Manche, le Scottish Poor Law Act de 1845, dont ma collection compte de nombreuses pièces grâce à l’obligation qui était faite aux bureaux des paroisses de rendre compte de chaque immatriculation d’un nouvel ayant droit à l’Inspector of Poor dont elle relevait, montre que dès cette époque le contrôle social individuel savait être extrêmement précis et tatillon. Rien de nouveau donc sous le soleil.

Il y aurait donc une fatalité de la pauvreté, alors que nos économies ont atteint un niveau de richesse proprement inimaginable en 1900 et même en 1950 ; à ces époques, nos chiffres actuels de productivité auraient semblé bien au-delà du seuil que l’on pensait alors suffisant pour assurer la satisfaction universelle des besoins fondamentaux de tout un chacun, et donc l’éradication définitive de la pauvreté.

C’est une question de redistribution, de réduction des inégalités, a-t-on coutume d’entendre. Je ne suis pas de cet avis. Au contraire, je défends l’idée que c’est parce qu’on a réduit la notion de pauvreté, et surtout sa mesure, au seul fait de ne disposer que de revenus trop faibles pour pouvoir se procurer, dans une économie par hypothèse entièrement marchande, un minimum de biens et de services correspondant à un seuil arbitraire, c’est pour cette raison conceptuelle qu’il y aura toujours des pauvres, c’est-à-dire des revenus inférieurs à ce seuil, quoi qu’on fasse par ailleurs.

Lorsque l’économie n’était que partiellement marchande, il était aisé de distinguer pauvreté et misère. Ce n’étaient pas que des concepts philosophiques ou théologiques ; le pauvre n’avait pas grand-chose en propre, mais il était partie prenante de réseaux de solidarité organiques qui lui donnaient accès à des richesses collectives non marchandes et non monétaires, tandis que le miséreux, ou misérable, était livré seul face aux avanies du dénuement, de la faim et du froid.

Aujourd’hui, on n’emploie plus guère le mot de misère (pauvre Victor Hugo, si ses Misérables n’avaient été que des Pauvres !). Ce terme est sans doute jugé trop cruel, mais c’est le mot de pauvreté qui l’a remplacé, son sens premier ayant disparu. Cela me navre fort, car je suis resté attaché à l’usage qu’en font les Béatitudes ; la pauvreté, loin d’être une situation dégradante, subie et dont on cherche à se sortir, est d’abord pour moi, au contraire, un idéal de détachement des choses de ce monde, un chemin vers la sainteté. Mais allez expliquer ça de nos jours !

On ne parle même plus de pauvres, mais de « personnes en situation de pauvreté », sur le modèle des « jeunes en situation d’échec scolaire » ; l’analogie me semble fallacieuse, car si, grâce à une réorientation pédagogique ou à un retour de motivation, l’obtention finale d’un diplôme peut transformer l’échec en succès, rien de tel n’existe en matière de revenus où il est fréquent, après un « parcours de formation » même réussi, de retomber dans la « trappe à pauvreté ». D’autre part, si tant est qu’il existe, entre élèves d’une même classe d’âge, une répartition des capacités intellectuelles ou cognitives, elle n’aurait rien à voir avec la répartition des revenus entre individus participant à une même économie. Celle-ci n’a rien d’inné ni d’acquis ; elle est la résultante d’une multitude de petites transactions élémentaires qui, contrairement en cela à la majorité des phénomènes physiques, ne s’additionnent pas, mais se multiplient ; et de leur composition naît une loi de répartition qu’on a un temps cru universelle (son inventeur, sir Francis Galton, est par ailleurs considéré comme le père de l’eugénisme).

Universelle, elle ne l’est certainement pas ; mais de là à en faire totalement abstraction, il y a un pas qu’il faut se garder de franchir. Que ce soit pour la gestion des stocks, la gestion des commandes, l’analyse des transactions financières, que ce soit sous sa forme résumée des « 20-80 » ou d’une façon plus subtile, la répartition log-normale se retrouve partout, et en premier lieu dans la distribution des revenus, qui est en quelque sorte son domaine de naissance ; et le nier reviendrait à nier aussi la loi de Gauss, sur laquelle les économètres sont bien obligés de s’appuyer en permanence.

Or, selon la loi log-normale, un taux tel que la « proportion des revenus situés en dessous de 60 % du revenu médian », c’est à dire le fameux « taux de pauvreté », ne dépendra que de l’inégalité globale de la distribution. Or celle-ci marque une grande stabilité dans le temps ; autrement dit, la meilleure hypothèse que l’on puisse faire, c’est qu’avec ce genre d’indicateur (utilisé par l’ONU, par l’OCDE, par chacun des grands pays industrialisés), le taux de pauvreté ne change jamais de valeur, et que ses fluctuations ne résultent que des aléas liés aux difficultés de mesure.

Les pudeurs langagières font le reste. Face à une réalité fondamentalement stable, apparaissent des distinctions subjectives entre l’extrême pauvreté, qui ne serait du ressort que des organisations caritatives ou humanitaires,  et les « moins pauvres des pauvres », relevant des politiques sociales et des allocations en tous genres. Une appellation commence à s’imposer : les ménages modestes, les familles modestes, quelquefois « les plus modestes ». J’attends l’étape suivante, où ceux-là seront distingués des « modestes supérieurs », marchepied vers l’indéfinissable groupe des « classes moyennes ».

Il faut en tous cas d’urgence donner un nom à la situation de ces ménages modestes, pour qu’un plan leur soit consacré, pour qu’un observatoire les observe, pour qu’un ministre s’occupe vraiment d’eux. La lutte contre la pauvreté a fait son temps ; vive la lutte contre la modestie !

Philippe KAMINSKI

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* Faut-il le rappeler ? Les tribunes libres n’engagent que leurs auteurs, dans la limite du respect de la loi.



 

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