La culture est « essentielle » en tant qu’elle construit les relations d’humanité. Les droits culturels sont la condition d’une humanité durable sur une planète durable. Quatre chantiers ou expérimentations peuvent aider face aux défis des transitions sociales, démocratiques et écologiques pour habiter la terre différemment.
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Ce texte est la seconde partie de l’intervention donnée par Jean-Michel Lucas, le 3 septembre 2021 à Strasbourg, lors de la journée de réflexion et d’échanges et artistes et acteurs culturels autour des transitions écologiques, sociales et démocratiques.


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Dans la première partie de notre exposé, nous avons développé la véritable dimension « essentielle » de la culture et avons invité à une approche globale de ladite culture, en concluant par cette définition précise : la culture est cette valeur essentielle qui conduit les personnes à faire humanité ensemble, malgré leurs différences.

Tenter de concrétiser les abstractions

Ceci dit, cette approche globale de la culture paraît abstraite et bien éloignée des intérêts que les acteurs veulent légitimement défendre. Elle a, notamment, déclenché des formes d’hostilité dont vous avez eu des échos dans la presse, quand de nouveaux élus municipaux ont osé prononcer les mots « droits culturels » !

Dans cette atmosphère redoutablement guerrière, si peu culturelle en somme, j’ai proposé à la nouvelle municipalité de Bordeaux de renoncer à imposer cette approche globale de la culture aux personnes revendiquant une approche sectorielle de l’art et de la culture. Inutile de demander à tous de mettre en œuvre les droits culturels aussi mal compris.

En revanche, j’ai suggéré qu’autour de ce défi de la culture comme relation d’humanité, puissent se regrouper des personnes volontaires, disons plutôt de bonne foi, pour faire collectif. Je dis bien uniquement des « personnes » et non des services, des institutions, des entreprises ou leurs représentants. Dans les services de la mairie, dans les associations qu’elle subventionne, dans des entreprises privées, dans des hôpitaux comme dans les centres sociaux ou les écoles, les tiers-lieux ou les centres commerciaux, il y a des personnes qui se sentent concernées par cette dimension essentielle de la culture, qui est de faire humanité ensemble, et souhaitent progresser dans cette voie ; c’est uniquement avec elles qu’il faut travailler à la transition.

Je peux même vous dire que le chef de chœur de l’Opéra a déjà déclenché une étude sur la manière dont les interventions du chœur dans les écoles et les centres sociaux étaient cohérentes avec les valeurs des droits culturels. Une étude pour mieux savoir en quoi le chœur fait « humanité ensemble » avec les personnes qui l’écoutent !

C’est déjà moins abstrait car l’idée que nous avons retenue est que chaque personne volontaire arrive avec ses pratiques ; on ne lui demande pas de changer ses projets pour en faire des projets « droits culturels » ! En revanche, on lui demande d’interroger ses pratiques, de les regarder avec les lunettes des droits culturels.

Cette interrogation est collective, sous forme d’invitations réciproques, permettant à chaque volontaire de découvrir ce que font les autres et de partager avec eux deux ou trois de ses préoccupations. Il n’y a plus rien de « théorique » dans cette démarche collective où l’on aborde les droits culturels par touches successives, autour de discussions sur les pratiques vécues par les volontaires, qui seront nourries des apports d’autres expériences nationales et internationales.

De ces discussions naîtront des échanges réguliers avec les équipes de la municipalité pour déterminer les préconisations les mieux adaptées.

C’est ainsi qu’au sein de l’association la Halle des Douves*, nous avons démarré la politique de transition vers les droits culturels, coordonnée par le laboratoire bordelais des droits culturels regroupant les personnes volontaires.

Et, pour être encore plus prosaïque, je précise que ces temps de mises en relation, d’écoute, de discussion collective sont, en tant que telles, des temps culturels précieux pour établir des relations d’humanité et respecter les droits culturels des personnes.

Les équipes du service « culture » de la municipalité ont, bien entendu, considéré que ces temps de relation seraient intégrés à l’activité normale des volontaires. Les membres du laboratoire verront leur structure de rattachement subventionnée, de manière spécifique, pour la part de l’engagement des personnes dans la politique de transition.

Avoir le temps de réfléchir, voilà bien un luxe indispensable qui est devenu si rare dans l’approche sectorielle de la culture, trop souvent débordée par la nécessité de passer d’une action à l’autre.

Des chantiers prioritaires pour la transition

Je ne vous décris pas en détail le fonctionnement du laboratoire, surtout que nous allons certainement tâtonner au départ. Néanmoins, comme l’enjeu de faire humanité ensemble est vaste, nous avons réduit cette expérimentation collective à quatre chantiers d’interrogations et de préconisations. Ils recoupent, en partie, les préoccupations négociées dans l’approche sectorielle de la politique culturelle, mais avec un regard différent grâce aux lunettes des droits culturels.

Je vous donne les grandes lignes des expérimentations qui alimentent, me semble-t-il, les défis des transitions sociales, démocratiques et écologiques pour habiter la terre différemment.

1e chantier : expérimentation dans le domaine de la liberté d’expression artistique et les droits culturels.

Je rappelle, tout de suite, que la liberté d’expression artistique doit s’entendre comme un droit humain fondamental qui ne peut être l’objet de restrictions que pour des raisons elles aussi fondamentales (article 19 du PIDCP). Faire humanité ensemble implique, ainsi, de faire place à la liberté d’expression artistique en tant que telle.

Les lunettes des droits culturels ont ici un nom : on interrogera les pratiques des volontaires à partir d’une référence commune : le Rapport sur le droit à la liberté d’expression artistique et de création, de la rapporteuse spéciale dans le domaine des droits culturels, Mme Farida Shaheed.

Il s’agit, alors, de faire ressortir les situations vécues par les volontaires, qui limitent la liberté effective d’expression des artistes. On songe aux conditions sociales de précarité comme aux conditions économiques pesant sur le développement de la liberté artistique des personnes qui veulent vivre de leur art… comme de celles qui ne l’envisagent pas.

Peuvent aussi peser sur la liberté effective d’expression sous une forme artistique, les contraintes politiques, médiatiques ou sociétales qui provoquent des interdits ou des formes d’autocensure.

Les volontaires ouvriront ce chantier en invitant des personnes ressources pour identifier comment la liberté effective artistique pourrait s’élargir (lieux d’expositions, logements d’artistes, mobilisation de réseaux, bourses, etc.). Ils chercheront à cerner les marges de progression de ces multiples formes de liberté effective artistique, tant d’un point de vue professionnel que d’un point de vue amateur.

Il n’y a pas de solutions parfaites et définitives avec les droits culturels : dans l’esprit de la transition, on cherche surtout à obtenir des améliorations, même modestes, de la liberté réelle d’expression artistique.

Toutefois, il ne faut pas s’y tromper : la transition vers les droits culturels espère une ville pacifiée, une ville où chacun accepte de reconnaître la liberté des autres de faire ses choix (artistiques ou pas) différents des siens et vice-versa. Dans cette ambition, dans cette utopie d’une humanité plus juste, la liberté artistique ne peut guère être contrainte à être utile ou raisonnable.

Dans l’avenir d’une planète durable, il ne faudra pas oublier que les modes de vie, les mentalités des uns et des autres, les relations des personnes aux autres sont faits de « récits ». On ne devra pas oublier que les relations les plus fonctionnelles de notre quotidien sont imprégnées d’une part sensible, d’une dose d’imaginaire, des jeux symboliques qui se heurtent aux fonctionnalités si excessives du monde. En somme, au-delà d’être utiles à la cause, les artistes participent à faire humanité ensemble par cette dimension de la liberté de dire et redire nos imaginaires. Dans la doctrine des droits culturels, on peut dire, comme l’écrit si bien George Steiner, « l’homme est celui qui sait que toute parole est un jeu de mots, que les signes sont sans piste » Faire humanité ensemble suppose « le poème », « l’opacité comme condition de nos libertés », disait Édouard Glissant. Essentielle pour l’humanité durable est donc cette valeur universelle de la liberté artistique.

2e chantier : les accompagnements de qualité

Puisque le défi culturel est celui de la relation d’humanité, les membres du laboratoire vont s’interroger sur la manière dont ils établissent des relations avec les personnes.

On connaît le plus souvent les relations avec « le public » ; toutefois, avec les lunettes des droits culturels, nous allons surtout regarder comment ces relations conduisent à accompagner les personnes sur des parcours d’élargissement de leurs libertés de choix et de développement de leurs capacités d’agir en autonomie.

C’est l’Observation générale 21 du comité PIDESC qui orientera notre regard collectif. Ce texte établit les conditions de ce que nous appelons maintenant des accompagnements de qualité, au sens où ils participent à rendre les personnes plus libres et plus dignes, à élargir leurs possibilités de faire un peu mieux humanité avec les autres, à leur ouvrir des chemins d’émancipation.

Au-delà des plaisirs de la fréquentation des œuvres, le défi est ici la relation de reconnaissance des personnes, porteuses de libertés effectives de prendre – vraiment – leur part à la vie collective : « essentiel » pour nourrir une démocratie vivante comprise comme « gouvernement par la discussion ».

C’est en tout cas cette voie que nous examinerons avec les lunettes des droits culturels.

Si cette approche globale retient votre attention, je peux faire référence ici aux premiers « tests d’humanité » que j’ai réalisés. Il s’agit d’interroger des professionnels sur leurs relations avec les personnes en se demandant si l’accompagnement a permis aux personnes de disposer un peu mieux de leurs droits humains fondamentaux. Je prendrai juste l’exemple des Clameuses : une compagnie de création théâtrale a accompagné des femmes de quartiers prioritaires pour les amener à programmer, elles-mêmes, une pièce de théâtre. La DRAC a aidé cet accompagnement, estimant formidable que des femmes vulnérables accèdent aux œuvres de la création, mais au-delà de la sémantique convenue, le test d’humanité, avec les lunettes des droits culturels, pose la question qui fâche : les femmes ont apprécié et applaudi le spectacle mais, justement, que se passe-t-il ensuite pour leurs parcours d’émancipation ?

Imaginez : le spectacle était inspiré des Frustrées de Claire Bretécher, et les femmes n’ont pas mis longtemps à se demander pourquoi elles devaient s’arrêter à la contemplation d’un spectacle qui évoque si bien leur situation de femmes, d’épouses, de mères… Et de demander à la compagnie de les accompagner dans leurs démarches de négociations, vis-à-vis de la CAF, de l’Académie, du bailleur social… Évidemment, la compagnie ne peut les accompagner sur ces chemins émancipateurs ; la politique d’accès à la culture s’arrête là où la politique des droits culturels exige d’aller plus loin, c’est-à-dire d’accompagner ces personnes vers des négociations qui leur apporteraient plus de liberté effective de choix de vie et plus de reconnaissance de la part des autres.

J’ai laissé le test d’humanité à mon ami DRAC ; peut-être qu’il parviendra à se coordonner avec d’autres acteurs publics pour que les chemins d’émancipation, pour plus d’humanité, ne s’arrêtent pas au plaisir éphémère du spectacle d’un soir.

3e chantier : l’expérimentation patrimoniale

Cette dimension de l’expérimentation se nourrit des récits des différentes personnes, venues d’ici ou d’ailleurs, et qui apportent leur humanité à la vie quotidienne des rues et des quartiers.

Les lunettes des droits culturels sont, ici, apportées par la Convention européenne sur la valeur du patrimoine culturel en Europe, dite Convention de Faro. Chaque personne est une ressource patrimoniale à valoriser dans la cité pour faire humanité ensemble. Il faut alors parcourir les rues, marcher ensemble, être à l’écoute de ces valeurs patrimoniales comme des silences et blessures du passé !

Mais, pas de naïveté, le défi est politique. Il est essentiel pour la transition vers une humanité apaisée : on voit bien que les passés des uns et des autres sont souvent incompatibles, même hostiles. Or, les lunettes des droits culturels imposent de résister au repli sur son histoire propre et sur celle de sa communauté. C’est l’ambition politique de la Convention de Faro de rechercher à faire humanité ensemble là où les récits des uns paraissent si inconciliables avec les récits des autres.

À Bordeaux, ça ne manque pas d’histoires où la richesse des uns fut liée à l’esclavage des autres.

L’avenir durable de la planète ne se fera pas sans, progressivement, pas à pas, quartier par quartier, réconcilier ces passés irréconciliables. La Convention de Faro apporte un cadre de valeurs d’humanité et de pratiques démocratiques (qui contraste avec le concept absurde de PCI – patrimoine culturel immatériel – que l’UNESCO continue de promouvoir). C’est un chantier particulièrement enthousiasmant, surtout en relation avec le réseau international des « amis de Faro ».

4e chantier : la dimension culturelle des (autres) politiques publiques

Cette expérimentation est la plus importante mais la plus difficile, nous semble-t-il, à mettre en route : il s’agit de prendre en compte, dans chaque politique publique, la dimension culturelle des personnes. On pourrait dire « leurs mentalités », les manières dont chacune « donne sens à son existence ». La culture des personnes est, ainsi, comprise comme l’expression de leur humanité ; elle dépend de la réalité de leur emploi, de leur logement, de leur santé, de leurs rites quotidiens, de leurs croyances comme de leurs rêves, leurs langues ou leur éducation, etc. Ce qui signifie que toutes les politiques publiques sont interpellées car, toutes, elles influencent ces manières d’être (ou pas) en relation d’humanité avec soi et avec les autres.

Il va nous falloir interroger les volontaires des différentes politiques publiques sur la manière dont elles permettent aux personnes, libres et dignes, de se reconnaître mutuellement, en humanité. Une politique de droits culturels craint par-dessus tout l’indifférence, pire l’hostilité, des uns vis-à-vis des autres, la perte de liberté, le refus de la conciliation avec les autres manières d’habiter le monde. Ici, les lunettes des droits culturels sont lourdes à porter mais néanmoins essentielles.

La grande difficulté est que chaque secteur public a son propre système de valeurs (culturelles) et d’actions pour établir des relations avec des personnes. De plus, ces politiques publiques sont organisées en silos. Or, avec les droits culturels, il convient que la personne, libre et digne, soit approchée de manière globale ; comme une « personne » et pas seulement comme usager, bénéficiaire, habitant, public, client, migrant, ou « gens », ou mille autres regards qui enferment l’humanité d’une personne dans un rapport si fonctionnel qu’il en omet la relation d’humanité.

J’avoue que ce chantier est au-dessus des forces de notre labo mais nous allons, quand même, tenter d’ouvrir des pistes, avec patience.

Pour éviter trop de blocages, chaque membre du labo proposera le nom de personnes travaillant dans les différents secteurs de la vie publique, des hôpitaux jusqu’à la CAF, les prisons, la police, l’équipement ou l’urbanisme… Nous irons doucement, en nous appuyant sur des volontaires attentifs à l’approche globale des personnes. Nous y retrouverons la méthode des invitations réciproques, en évitant, comme la peste, les réunions solennelles transversales entre services !

Une école de responsabilité vis-à-vis des humains et des non-humains

J’en ai assez dit sur cette démarche qui fera le point régulièrement sur ces progrès et ces obstacles dans la transition vers les droits culturels. La Transition doit montrer, en vrai, que les droits culturels sont une école de liberté et d’émancipation (pas seulement d’épanouissement ou de bien-être), une école de responsabilité vis-à-vis des humains comme des non-humains. Et que son ambition est d’inciter d’autres acteurs des différents secteurs à s’engager aussi dans la Transition pour faire un peu mieux humanité ensemble.

C’est pour cela, et ce sera ma conclusion, que, dans notre esprit, toute initiative du labo devra commencer par poser ses modalités d’évaluation, engageant les personnes elles-mêmes à en être actrices de manière Publique, Partagée, Permanente. 3 P pour faire vivre, ainsi, la démocratie.

Le défi est difficile mais, dans cette politique de transition vers les droits culturels, nous ne prenons rien à personne et nous avons la conviction qu’arrimé aux droits humains fondamentaux, l’enjeu culturel redeviendra aussi essentiel qu’il l’était dans le glorieux passé de la politique culturelle.

Jean-Michel LUCAS

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L’équipe permanente de la Halle des Douves, en animant et conseillant les projets, favorise la mutualisation, encourage les rencontres, stimule l’interaction, oriente sur des ressources détenues par les associations elles-mêmes.

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Lire aussi : La place essentielle de la culture dans les transitions écologique, sociale et démocratique (1/2)

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La place essentielle de la culture
dans les transitions écologique, sociale et démocratique

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