La Semaine de 22 ou comment le Brésil inventa le Brésil

La Semaine de 22 ou comment le Brésil inventa le Brésil
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Il y a 100 ans, naissait au Brésil le plus important mouvement artistique du pays, le Modernisme. D’abord visible en peinture, cette approche esthétique et politique bouleversa la musique et la littérature brésiliennes avant de révolutionner le théâtre. C’est la ville de São Paulo avec la Semaine d’Art Moderne de 1922 qui donna le coup d’envoi…

Ce ne sont que quelques jours, du 13 au 17 février 1922, mais quels jours ! Le Brésil est une jeune république de trente ans, une nation indépendante depuis un siècle, un ex-empire à peine sorti de l’esclavage. L’immense pays se cherche une identité… Sur le modèle de « La semaine de Deauville », le tout São Paulo se presse dans les salons du théâtre municipal pour écouter la poésie déclamée, parler littérature et voir les peintres ayant rompu avec l’académisme.

La Semana 22 : un scandale et un succès

Il faut repenser la dépendance culturelle des élites brésiliennes par rapport à l’Europe, en réaction au scandale généré par l’exposition d’Anita Malfatti, une jeune femme peintre. Quatre ans plus tôt, cette héritière du café rapporte de Berlin et New York, où elle étudie, le fauvisme et le cubisme. Avec ses œuvres qui mettent en scène l’immigré japonais, La Négresse, L’Idiote, ces corps déformés et ses couleurs criardes, elle se fait massacrer par la critique et des intellectuels et artistes font bloc autour d’elle. La Semana 22 sera un scandale et un succès !

En 1924, Oswald de Andrade, l’un des organisateurs de la semaine, est à Paris avec la belle Tarsila do Amaral. Tous deux sont aussi issus de l’aristocratie du café ; ils sont le couple fétiche du Modernisme : elle est peintre et lui, poète. Ils rencontrent Fernand Léger, Picasso, André Breton. Pour en finir avec l’esprit provincial du Brésil, ils comprennent qu’il faut revisiter leur immense pays, sa culture noire, indigène, rurale, ouvrière, mais dans une perspective qui magnifie l’urbanisation et l’industrialisation galopantes. Le voyage devient le moyen, mais pas n’importe lequel. « Cessez de prendre le paquebot qui va vers l’Europe, conseille Blaise Cendrars, devenu leur ami. Prenez plutôt le petit train qui va dans le Minas Gerais. »

Le jeune musicien Heitor Villa-Lobos, qui participe lui aussi à la Semaine de 22, anticipe déjà ce basculement de l’Europe vers le Brésil… Lassé d’étudier Beethoven, il prend la clef des champs en direction du Nordeste et de l’Amazonie pour s’imbiber de toutes les formes de folklores et de musiques natives. Il en résulte neuf Bachianas Brasileiras faisant la fusion entre Bach et les musiques populaires : le « choro », la « modinha », le « martelo », l’« embolada », la « quadrille »…

L’écrivain Mario de Andrade arpente lui aussi, toute sa vie, son pays d’Oïapoque à Chuí, répertoriant tel un entomologiste, les merveilles d’un écosystème culturel authentiquement brésilien. Figure phare du Modernisme, Mario, le poète écrivain éditorialiste à lunettes rondes qui ferraille dans les journaux, porte le même patronyme qu’Oswald, sans être de la même famille. Mulâtre, il est l’autre grande figure masculine d’un mouvement qui ne se nomme pas encore. Il faut en effet attendre vingt-cinq ans pour qu’Oswald le théoricien publie Le Manifeste du Modernisme en 1942.

Entre-temps, il écrit le Manifeste Pau Brasil (1924) sur le retour aux sources, car pau-brasil est l’arbre « couleur de braise » qui donne son nom au Brésil – Il écrit aussi le Manifeste anthropophage (1928) dans la foulée d’une intuition géniale de Tarsila do Amaral peignant Abaporu, à ce jour la toile la plus chère de l’histoire du Brésil (1,3 millions de dollars).

En langue tupi-guarani, abopuru signifie « l’homme qui mange les gens ». « J’ai demandé à un homme ce qu’était le Droit24. Il m’a répondu que c’était la garantie de l’exercice de la possibilité. Cet homme s’appelait Galli Mathias. Je l’ai mangé. » En avalant Galli Mathias, le poète agitateur, Oswald de Andrade ingurgite l’Europe et son galimatias intellectuel… Une appropriation culturelle aussi subversive que jouissive !

"Sao Paulo" de Tarsila do Amaral (@ Isabella Matheus Pinacoteca)

« Sao Paulo » de Tarsila do Amaral (@ Isabella Matheus Pinacoteca)

De l’anthropophagie à l’autophagie

O Rei da Vela – « Le Roi de la Bougie » –, la pièce en trois actes du même Oswald, est considérée pour sa part comme la première œuvre moderniste de théâtre brésilien. Dans un clin d’œil narquois à Héloïse et Abélard, figures médiévales fondatrices de la littérature française, catégorie éducation sentimentale, elle met en scène Abelardo 1er, usurier brésilien ayant fait fortune dans le café, et Héloïse, une aristocrate libertine et déchue à la recherche d’un riche époux. En toile de fond : la grande bourgeoisie du café ruinée par le crash boursier de 1929. Mais cette critique féroce de la tradition et de la propriété ne sera jouée qu’en 1967. Et pour cause…

Quand on exhume trente ans plus tard ce texte jamais mis en scène, le Brésil vit sous la férule des généraux. Pour échapper à la censure de la dictature militaire (19641984), la compagnie Oficina fait de cette riche famille de propriétaires des années trente la métaphore d’une violence propre aux années 1970-1980… Folle tentative de revenir aux racines d’un Modernisme perçu comme 100 % brésilien, donc libérateur, quand tous voient derrière la botte des généraux, la patte de l’oncle Sam.

C’est ainsi que le Brésil passe de l’anthropophagie, capacité à dévorer les autres cultures, à l’autophagie, capacité à s’auto-dévorer, à avaler sa propre chair pour mieux la déglutir et la régurgiter, comme sublimée, transcendée. Pendant cette période d’incertitudes, le roman Macunaïma de Mario de Andrade, publié en 1928, refait lui aussi surface, d’abord adapté au théâtre puis au cinéma….

Inclassable et extravagant, d’un mauvais goût et d’un surréalisme revendiqués, il raconte – sous la forme d’un mythe fondateur – les aventures désopilantes du premier héros 100 % brésilien, Macunaïma, métis de noir et d’indien, paresseux invétéré, obsédé par le sexe, fruit de la jungle amazonienne… L’époque n’est pas au politiquement correct.

Mais l’histoire ne s’arrête pas là… Car ce retour aux fondamentaux du Modernisme, en plein régime militaire, conduit le Brésil à une autre révolution culturelle, le Tropicalisme qui, à son tour, embarque tout sur son passage. Avec leur pop rock tropical, Gilberto Gil, Caetano Veloso, Tom Zé et Rita Lee vampirisent les Beatles et les Stones sans jamais trahir le Brésil. L’anthropophagie culturelle est devenue la marque de fabrique des Brésiliens… Mais dans la marmite qui bout à gros bouillons, pimentés d’épices natives issues de « la terre de braise », c’est désormais Paul McCartney que l’on croque et plus Blaise Cendrars !

Kakie ROUBAUD

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Photographie à la Une : Mario de Andrade (@Rovena Rosa – Agencia Brasil)



"Bananal "de Lasar Segall (@ Isabella Matheus Pinacoteca)

« Bananal « de Lasar Segall (@ Isabella Matheus Pinacoteca)



 

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