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La Séoul kaléidoscopique et intemporelle de la cinéaste Gina Kim

La Séoul kaléidoscopique et intemporelle de la cinéaste Gina Kim
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Née en Corée du Sud en 1973, la vidéaste, cinéaste et enseignante Gina Kim arrive aux États-Unis en 1995, où elle poursuit sa formation et commence sa carrière. Très vite, ses films sont sélectionnés dans les plus prestigieux festivals : Berlin, Venise, Sundance, Deauville (prix du jury pour Never Forever en 2007), Séoul… En 2009, elle réalise Faces of Seoul, présenté au festival de Venise, documentaire qui superpose les temps et les lieux pour offrir une vision kaléidoscopique et intemporelle d’une ville en mouvement.

Inédit en France, ce film voit son commentaire publié aujourd’hui par L’Ateliers des Cahiers, maison d’édition française qui propose des ouvrages offrant des regards croisés entre l’Europe et l’Asie de l’Est avec un ancrage autour de la Corée.

Témoin d’un temps

Faces of Seoul mêle des enregistrements du présent (2008) et du passé, comme celui pris sur le vif, le 29 juin 1995, lorsque le grand magasin Sampoong s’effondra à la suite de défauts de construction, faisant plus de 500 morts et presque le double de blessés. La jeune Gina Kim, alors âgée de 22 ans, était à proximité, arrivant près des ruines avant les secours, armée de sa caméra, témoin impuissant d’un drame présent, témoin privilégié de la mémoire future.

« Il n’y avait rien que je puisse faire pour changer le présent.

Et peut-être est-ce la raison pour laquelle je me suis précipitée ainsi sur les lieux de la catastrophe avec ma caméra. Sachant que je ne pouvais contribuer en rien à la situation, sans parler de me mettre en danger, j’y suis allée et j’ai tout filmé. Pour être certaine de me souvenir. Pour être certaine que tout cela ne soit pas oubliée.

J’étais là, sur place, mais je ne faisais pas partie du temps que j’étais en train de filmer. Et ce n’est que maintenant, treize années plus tard, que je vis le temps dont j’ai été le témoin. »

Ce récit, scellé aujourd’hui en français dans les pages d’un livre à la couverture rose, figure en voix-off (et en anglais) dans le documentaire : voix d’une femme, celle – probable – de Gina Kim, qui murmure l’événement avec une douceur impalpable. Il n’y a aucun effet, nulle grandiloquence dans son écriture et sa manière d’exprimer ce qu’elle a vécu. Sa parole poétique, en quête du passé enfoui dans les images, tranche l’air comme un fil suspendu au-dessus du silence.

Célébration de l’anamnèse

Nous traversons avec cette ville qui l’a vue naître et grandir, et dont elle est aujourd’hui la fille et l’étrangère, l’intime et l’exilée. Il ne s’agit pas de se « re-mémorer », de « re-venir » en arrière, de se « r-appeler »… autant de mots qui marquent une inexorable distance entre deux époques sans étreinte. La superposition des temps guide son regard, sa pensée, le flot narratif de ses souvenirs. Le mot est au bout de la langue ; il est d’origine judéo-chrétienne : « anamnèse ».

« Je me souviens du mot qui signifie se souvenir, mais qui ne comprend pas le préfixe « Re- ». C’est anamnèse. Un antonyme d’amnésie. La reconstitution du passé. Le ressouvenir. La réminiscence. »

L’actualisation, ajouterions-nous. Car pour le peuple hébreu, la mémoire n’est pas une simple commémoration du passé, mais l’actualisation dans le temps présent d’une réalité passée : ainsi la célébration de la Pâque est-elle une traversée que chaque Juif est appelé à vivre, encore et encore. Les chrétiens ont hérité de ce sens, puisque le sacrifice du Christ sur la croix, il y a 2018 ans (ne chipotons pas), est continuellement, quotidiennement, actualisé sur l’autel, par l’eucharistie.

La Séoul de jadis devient, dans le récit de Gina Kim, aussi palpable que la Séoul du présent : la même incertitude vaporeuse entoure cette ville-monde de plus de dix millions d’habitants, à l’histoire agitée. Le souvenir se précise, à mesure qu’elle marche dans les rues, qu’elle braque sa caméra sur le gigantesque et l’anodin…

Si les mots de la réalisatrice sont d’une belle force poétique au fil des pages, nous faisant goûter la douceur, la douleur, d’une ville qui lui échappe et qu’elle aime, les visuels extraits du film ne sont malheureusement pas à la hauteur. Est-ce pour signifier la dimension nébuleuse de toute pliure dans le temps ? L’intention est sympathique, sa réalisation beaucoup moins. Le touchant récit de Gina Kim ne trouve pas son écho photographié, alors même que l’origine du projet est cinématographique. Reste à voir ou à revoir le film, pour goûter non seulement l’écriture, mais la voix de celle qui célèbre l’anamnèse à mesure que la ville se rend présente à elle.

Pierre MONASTIER

Gina KIM, Séoul, visages d’une ville, L’Atelier des Cahiers, 2017, 127 p., 18 €



Photographie de Une – Faces of Seoul de Gina Kim



 

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