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“La Tente” de Claude Ponti : un spectacle jeune public pour déconstruire sa peur

“La Tente” de Claude Ponti : un spectacle jeune public pour déconstruire sa peur
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La Compagnie du Sarment vient de présenter sa mise en scène de La tente, texte de l’écrivain jeunesse Claude Ponti : l’histoire de deux enfants qui affrontent leur peur lors d’une nuit sous la tente. Ce récit, inédit au théâtre, décrypte le mécanisme de la peur de manière très directe, dans le but de la contrôler. Déployée par un décor réaliste et une musique acousmatique intelligente, la mise en scène joue sur l’immersion, dont nous sort malheureusement parfois une interprétation qui tire vers l’infantilisation.

Il est probablement inutile de présenter à nos lecteurs Claude Ponti, écrivain célèbre pour son œuvre graphique et théâtrale à destination de la jeunesse : Adèle, Blaise, le poussin masqué, les Zertes… Autant de personnages imaginaires qui ont accompagné les enfants depuis la fin des années quatre-vingts.

La tente est une pièce de théâtre parue à L’école des Loisirs en 2012. C’est ce texte, encore inédit sur scène, qu’a choisi la Compagnie du Sarment, ancrée dans la Cerdagne, région située pour moitié en Espagne et pour moitié en France, pour sa nouvelle création, en français, en castillan et en catalan – la troupe ayant notamment pour vocation à tisser des liens entre ces différentes langues et cultures. Présentée à sa sortie de résidence, dans le cadre du festival OUI !, elle sera officiellement créée à Avignon, en juillet prochain.

Dispositif scénique immersif

D’emblée, nous sommes frappés par l’immense tente, magnifique en sa vêture de lin, qui occupe une grande partie de la scène. Elle est un lieu scénique par excellence, marquant la limite entre l’intérieur et l’extérieur, avec la fameuse « porte sauvage » qui symbolise à la fois la limite, la barrière, et le passage, l’aventure vers l’inconnu.

Sitôt installés, les spectateurs sont déjà envahis par les sons, d’abord très doux, qui viennent de tous les côtés, selon un dispositif scénique immersif. Nous sommes dans la nuit, comme peu après le crépuscule ou à quelques minutes de l’aube : tout est encore noir, seul un rayon lumineux frappe légèrement la tente. Sébastien Chatron, le musicien, est sur scène, dans son propre espace clos et transparent – tel un troisième monde visible et, dans le même temps, protégé – tire de son violon des cris d’oiseaux, du vent, le bruit de pas…

Grenouilles et animaux habitent ce bois imaginaire qui se révèle être très vite un jardin dans lequel campent deux enfants : un frère et une sœur dans le texte original, ici deux sœurs, interprétées par Elsa González et Annick Weerts. La première scène, sur le sommeil et le réveil, provoque immédiatement les rires du public, petits et grands. Très vite néanmoins, nous regrettons le choix des actrices de jouer des gamines et non des enfants, de privilégier l’infantilisation (excitation décuplée, timbres de voix déformés…) plutôt que l’enfance – comme un adulte babille devant un petit par faux mimétisme.

Projection de la peur

Reste que l’ambiance, elle, s’installe réellement, pleinement. Outre la musique concrète déjà mentionnée, il y a ces grands panneaux verticaux et fragmentés, au fond de la scène, qui rappellent les jungles peuplées d’immenses feuilles effilées et sombres du peintre Henri Rousseau, ou encore le jeu d’ombres chinoises et avec les lampes torches. Il y a/aura aussi (le lieu de la sortie de résidence ne se prêtant pas à l’utilisation d’une machine à brouillard, pour des raisons de sécurité, nous ne pouvons rien dire de ce choix technique) une brume afin d’intensifier le caractère irréel de l’atmosphère nocturne.

L’obscurité et les projections mouvantes empruntent et exploitent une esthétique de la peur, en écho à celle qui envahit progressivement les deux mômes. Ont-elles réellement peur ? Jouent-elles à se faire peur ? Cette nuit au fond du jardin – la pièce évoque « Cosmos », le chien des voisins, ou encore la voix de leur mère, à proximité – est l’objet d’une déconstruction de tout ce qui, chez l’enfant, le conduit à l’irrationnel.

Déconstruction de la peur : le conte inversé

Cette déconstruction de la peur, enjeu profond de la pièce, ne manque pas de nous interpeller. L’écrivain Claude Ponti, la metteure en scène Neus Vila Pons et toute la troupe du Sarment jouent sur le principe du conte pour enfants, censé être un lieu où l’enfant fait l’expérience de quelque chose qui va lui faire peur. Sauf qu’à la place du conte, d’un langage symbolique pour définir le contour de la pièce, ils présentent le processus de la peur et le phénomène de sa dissection rationnelle, sans vraiment nous faire entrer dans une histoire – plutôt dans une situation possible, celle de dormir dehors –, ce qui conduit presque nécessairement à une limite dans la narration et dans l’expérience que l’enfant peut vivre devant l’imaginaire.

L’enjeu du conte est également d’apprivoiser nos archaïsmes, ainsi que les passions qui nous traversent. Là où le Petit Chaperon rouge nous donne de faire l’expérience radicale de la peur, La tente s’emploie au contraire à tout déconstruire, à tout décrypter, à tout dépasser, selon une visée pédagogique moderne. Il ne s’agit pas d’apprivoiser, mais de démanteler.

Par ce processus de déconstruction et d’explication, c’est tout le concept de l’angoisse comme mode de connaissance, du moins tel que le définit Søren Kierkegaard, qui s’effondre : la finalité du processus de la peur n’est pas de se connaître, mais de vaincre celle-ci ; la connaissance à laquelle aboutissent les deux enfants semble se résumer à un début de réflexivité qui permet de contrôler ses émotions – comme les prémices d’une toute-puissance.

C’est d’ailleurs pourquoi ce spectacle présente une ambiguïté : il dit viser les six-douze ans. Si le démantèlement de la peur marque davantage un positionnement adolescent, le jeu des comédiennes ne nous semble néanmoins pas adapté aux collégiens, voire aux enfants de plus de dix ans.

Approche contemporaine : la pertinence laissée au jugement parental

Le monstre de la pièce, le seul visible tout du moins (et réussi au demeurant), n’est qu’un jeu de drap supplémentaire : il s’effondre presque aussitôt apparu, dans un éclat de rires enfantin. La tente adopte ainsi une approche très contemporaine, avec une situation réelle accolée à l’expérience de l’enfant ; l’imaginaire est donné par les seuls éléments scéniques, de la scénographie signée Ernest Altés aux lumières de Sylvain Séchet et à la vidéo de François Grandjacques.

La question que pose La tente devient dès lors, pour le parent qui cherche un spectacle familial : dans quelle mesure cela a-t-il du sens de montrer à l’enfant sa propre expérience de la peur, sans passer par un déplacement textuel et fictionnel ? En fonction de la réponse donnée, il saura s’il est pertinent de s’y rendre, à Avignon ou lors des représentations qui suivront, en France, en Catalogne et dans le reste de l’Espagne.

Pierre MONASTIER
avec Pauline Angot

La tente compagnie du Sarment Elsa González Arroyo, Annick Weerts



Spectacle : La tente

Création : 2019

Durée : 1h

Langue : français

Public : à partir de 14 ans

Texte et illustration : Claude Ponti (publié chez L’école des Loisirs)

Mise en scène Neus Vila Pons

Avec Elsa González Arroyo, Annick Weerts, Sébastien Chatron (musicien)

Collaboration artistique à la mise en scène : Cédric Chayrouse

Dramaturge, compositeur : Sébastien Chatron

Vidéo : François Grandjacques

Scénographie : Ernest Altés

Lumière : Sylvain Séchet

Compagnie : Sarment

Crédits photographiques : Sylvain Séchet

 



En téléchargement


OÙ VOIR LE SPECTACLE ?

Spectacle vu le 16 février à sa sortie de résidence à Barcelone, dans le cadre du festival OUI !

  • Juillet 2019 : Avignon Off

Suivre la tournée.

La tente compagnie du Sarment Elsa González Arroyo, Annick Weerts

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