Après avoir écrit des ouvrages didactiques sur l’épreuve du baccalauréat de philosophie, ou des ouvrages en collaboration sur différents thèmes (la jouissance, la méchanceté, la pudeur notamment), Adèle Van Reeth s’interroge de manière intime sur la vie ordinaire de chacun : une réflexion vivifiante…

S’il est à première vue difficile de définir le genre de ce texte hybride – entre essai philosophique, texte autobiographique ou réflexion sur la grossesse – on peut néanmoins s’accorder sur la narration : il s’agit d’un texte à la première personne du singulier dont le narrateur est une narratrice ayant de nombreux points communs avec l’auteure.

De Camus à Thoreau…

Adèle Van Reeth, La Vie ordinaire, GallimardL’incipit surprend immédiatement par sa brutalité : « Je vais me séparer de toi. Toi qui n’as rien connu d’autre que l’intérieur de mon ventre, tu vas affronter l’air et l’espace. Tu vas sortir de moi, ce sera le traumatisme initial. » Cette façon d’évoquer la séparation entre le bébé et sa maman entre en résonance avec le fameux incipit de L’Étranger : « Aujourd’hui maman est morte. » Mais de manière inversée : ce récit relate la venue au monde de l’enfant, tandis que le roman de 1942 commence par la mort de la mère. Si l’on pense à Camus, c’est que l’auteure elle-même le convoque souvent dans ses lignes et qu’elle ira jusqu’à terminer l’écriture de son essai chez lui, ou plutôt chez Catherine Camus, la fille d’Albert, à Lourmarin, dans la maison que l’auteur a achetée avec l’argent qu’il a reçu du Prix Nobel de littérature en 1957.

Si la présence de Camus plane sur ces pages, ce sont également Emerson et Thoreau que l’on y rencontre. Adèle Van Reeth rappelle que leur méfiance commune à l’égard des livres « qu’on lit comme des recettes » – « Le livre devient nocif et le guide se fait tyran », clame Emerson – les invite à quitter les murs de la bibliothèque et à écrire à la première personne. Or c’est précisément ce que fait Adèle : rédiger à la première personne en déclinant le rêve de Flaubert d’écrire un livre sur rien, « un livre qui n’aurait presque pas de sujet ou du moins où le sujet serait presque invisible, si cela se peut ». En choisissant d’écrire sur ces « trois fois rien » qui [lui] pèsent tant, la philosophe décide d’appliquer à la lettre les conseils d’Emerson : « Je ne demande pas le grand, le lointain, le romanesque… j’embrasse le commun, j’explore le familier, le bas et suis assis à leurs pieds. »

Distinguer l’ordinaire du banal et du quotidien

L’étymologie du terme « ordinaire » vient du latin « ordinare » qui signifie « mettre en ordre, ordonner ». L’acception communément admise du mot est synonyme de ce qui n’a « pas d’importance », de ce que l’on a tous les jours ou de ce qui est commun. « Dans le langage courant, le terme « ordinaire » est utilisé comme adjectif pour qualifier ce qui ne présente aucune caractéristique remarquable. […] Un homme ordinaire ne présente aucun trait saillant. […] L’ordinaire, c’est le degré zéro de l’existence. Cette personne n’est ni belle ni repoussante, elle est « ordinaire », rien à signaler, rien à ajouter au constat de son existence. »

Mais on peut alors se demander si l’ordinaire est différent du « banal ». La narratrice répond de manière positive : « L’ordinaire n’est pas le banal, unanimement déprécié. Le banal est fade, lisse et transparent, il glisse sur moi et ne retient pas mon attention. Il me laisse tranquille. […] L’ordinaire n’est pas non plus le quotidien, facile à décrire : je peux énoncer chaque geste, chaque objet, chaque personne qui compose mon quotidien – d’ailleurs, je dis « mon » quotidien. Mais « mon » ordinaire, lui, semblait indescriptible » – indescriptible car fait de tous ces petits riens indicibles, ou qui semblent l’être : ensemble de pensées stériles, de phrases insignifiantes, d’informations glanées dans la journée et que l’on partage avec son conjoint. Car c’est précisément ce partage de l’ordinaire, tous ces petits riens qui font de notre relation amoureuse, de nos relations amicales, le caractère extra-ordinaire du lien qui nous unit. C’est bien l’ordinaire, ces petits « riens » ordinaires qui, en construisant le quotidien, créent l’extra-ordinaire. Le fait de confier, ou de raconter les petits riens advenus dans la journée montrent le caractère essentiel, exceptionnel, à part de la relation.

Et au cinéma… ?

Ancienne élève de Stanley Cavell, la philosophe convoque également la figure de celui qui a conceptualisé le genre de la comédie du remariage à Hollywood, films dans lesquels les couples mariés se séparent pour mieux se retrouver à la fin : « La vie ordinaire était très précisément celle qui n’apparaissait pas au cinéma. Si ces films me faisaient rêver, c’est parce qu’ils me proposaient d’assister à un problème universel et souvent récurrent au cours d’une vie humaine (la séparation) en le présentant sous son meilleur jour. »

Et justement, « dans les cas où les éléments du quotidien étaient intégrés au scénario (lessive ou préparation d’un dîner), c’était toujours à dessein, pour en faire quelque chose d’autre ». Or, c’est justement à cela que nous invitent ces pages : faire quelque chose d’autre de notre quotidien, le regarder sous un autre angle afin de le rendre extraordinaire. Une réflexion nécessaire en somme…

Virginie LUPO

Adèle Van Reeth, La Vie ordinaire, Gallimard, 192 p., 16 €

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