Dans une lignée assumée au Dialogue des carmélites de Bernanos, Pierre Chapel se risque à une première pièce sur la question de la justification, moins centrée sur les religieuses que sur leur accusateur public. Un texte inégal, dont les réelles qualités sont malheureusement étouffées par la perspective homilétique de l’auteur.

C’est à un gros morceau que s’attaque Pierre Chapel dont la première pièce théâtrale, L’Accusateur public, vient de paraître aux éditions Laverna, fondée en mai dernier par Pierre-Éric Chapel de Lapachevie… soit l’auteur lui-même. En temps normal, je ne lis ni ne critique de livre autoédité, d’une part parce que je considère l’éditeur – le bon, cela va sans dire – comme incontournable, d’autre part parce qu’il sort tant d’ouvrages qu’il faut bien faire des choix. Ce qui m’a retenu est la singulière tradition littéraire dans laquelle souhaite s’inscrire l’auteur : La dernière à l’échafaud de Gertrud von Le Fort et Le Dialogue des carmélites de Georges Bernanos, deux textes qui évoquent le martyre des carmélites de Compiègne durant la Révolution française.

Pierre Chapel dédicace notamment son livre au P. Jacques Hamel, égorgé en juillet 2016 dans son église de Saint-Etienne-du-Rouvray par deux jeunes islamistes. Dans sa préface, qu’on pourrait qualifier de note d’intention, il affirme par ailleurs : « Être martyr, ce n’est pas se faire exploser en emportant dans son suicide les vies d’enfants, de femmes et d’hommes. Le martyr ne vole pas de vie, mais donne la sienne. »

Pierre Chapel, L’Accusateur Public, Éditions Laverna couvertureLe ton est donné, de même que le thème de sa pièce : la justification. Qu’est-ce qui justifie le mal ? Pourquoi l’homme éprouve-t-il le besoin de se justifier ? A-t-il lui-même besoin d’être justifié ? Pierre Chapel ne s’en cache pas : sa perspective est clairement catholique – ce qui n’est pas précisément la tendance actuelle, qui ne parle que de migration, d’écologie et de genre. Peut-être est-ce ce côté transgressif qui m’a intéressé ? Car il va de soi que la contre-culture a changé de camp : elle ne se trouve certainement plus dans les lieux culturels publics, encore moins dans les écoles de théâtre officielles, mais peut-être bien parfois sur les ronds-points ou dans les églises, les synagogues, les mosquées…

Reste la réalisation, c’est-à-dire autant la langue et la construction que le drame comme tel. Certaines scènes, souvent les plus proches de Bernanos, sont d’authentiques réussites, avec des dialogues dont la finesse s’exprime par l’engagement de chaque personnage sur un versant du drame, ou plutôt des drames que sont la liberté, le mal, l’amour, la parole donnée… Il n’y a pas de volonté de convaincre, mais bien celle de confronter les positionnements, les doutes et les espérances des protagonistes. La pièce n’échappe hélas pas, à bien des endroits, au discours homilétique, au sermon théologique et moral, sur l’amour de Jésus Christ – fils de Dieu et Dieu lui-même – pour le monde et pour chaque homme, ce qui relève ni plus ni moins de la foi de chacun.

L’originalité de la pièce par rapport à ses deux aïeules est qu’elle est moins centrée sur les carmélites que sur le citoyen Fouquier, accusateur public du Tribunal révolutionnaire. Les confrontations de Fouquier avec le père Amerai, avec l’écrivain Jourda et avec les carmélites de Compiègne lui font peu à peu prendre conscience de la couleur du sang qu’il a sur les mains, de l’horrible absurdité des crimes commis au regard des valeurs professées. « Y a-t-il une espérance pour un homme qui a conduit 2625 personnes à l’échafaud ?, nous interroge Pierre Chapel. Si nous répondons par la négative, alors, effectivement, il n’y a rien de nouveau sous le soleil. » La question qui me traverse est davantage : sommes-nous obligés de répondre à pareille question par un « oui » ou un « non » ? Il appartient certainement aux religions, aux théologiens et aux hommes de foi d’y répondre, mais certainement pas au théâtre dont l’essence même est de poser le drame, sans le résoudre par une explication nécessairement étriquée – quand bien même la quasi-totalité du théâtre contemporain procède ainsi, se montrant lui aussi horriblement moral.

Il y a trop de discours sur le droit et les lumières dans cette pièce, trop de raisonnements esquissés sur des sujets aussi divers et complexes que la liberté et l’avortement (par exemple), trop de prêches sur l’amour de Dieu ou sur le sacrifice du Christ, etc. Cela vient notamment que les personnages les plus caricaturaux soient du côté des « méchants », à savoir Fouquier lui-même ou encore l’évêque constitutionnel du Calvados, Claude Fauchet. Leurs propos n’atteignent jamais le niveau de leurs interlocuteurs, donnant de facto raison aux « gentils » qui leur font face, donc à la démonstration de l’auteur, qui nous conduit dès lors facilement au retournement final de Fouquier.

L’Accusateur public se veut le premier volet d’une trilogie sur la justification. Cette première pièce n’est pas sans qualité. Mais pour qu’elle soit réussie, il faudrait que l’auteur en reste moins aux principes et valeurs qui l’animent et s’abaissent davantage pour rejoindre ses créatures, ses personnages, afin d’en éprouver l’humanité, qu’elle soit troublée ou lumineuse. C’est dans la chair que réside le drame, rarement dans l’intellect.

Nous ne saurions que trop conseiller à Pierre Chapel de faire également appel à un véritable éditeur, qui l’aide éventuellement à retravailler certaines scènes (y compris de son volume déjà paru… en vue d’une réédition ?), qui assure en tout cas une complète relecture en vue d’éviter les erreurs orthographiques et typologiques, voire quelques oublis, comme dans la liste des personnages.

Pierre MONASTIER

Pierre Chapel, L’Accusateur Public, Éditions Laverna, 2020, 166 p., 12 €.

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Image de Une : Exécution de Robespierre, Saint-Just…
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