Lassalle, petit village de 1000 habitants au cœur des Cévennes, s’est doté d’un Centre de formation et de création. Découverte d’une commune à l’étonnante activité artistique et culturelle, grâce à un riche et généreux tissu associatif.

Petite immersion à Lasalle (Gard), un gros bourg à l’étonnante activité artistique et culturelle, à un moment où le ministère de la Culture a lancé une enquête en vue de développer une « stratégie d’accélération des industries culturelles et créatives ». La veille du deuxième confinement, nous avons pu visiter le Centre de formation et de création dont s’est doté ce village de 1 100 habitants planté dans les contreforts sud des Cévennes, non loin d’Anduze et Saint-Jean-du-Gard.

La construction n’était pas tout à fait terminée mais il s’agissait d’en marquer une étape. Étaient réunis en toute simplicité des représentants locaux et, venus de plus loin, des » spécialistes » comme Pierre-Henri Xuereb, altiste, Étienne Collard, preneur de son et directeur artistique d’enregistrements, Jean-Paul Fargier. Henri De Latour, le maire, quelques membres du conseil municipal et d’associations culturelles ont précisé les fonctions possibles du bâtiment que nous avait présenté son architecte, Michel Lafay…

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Une attitude opposée à celle de la mairie d’Uzès (ville de 8 500 habitants) à moins d’une centaine de kilomètres de là, au riche patrimoine historique. Le maire y a monté un projet dit « culturel », avec la construction d’un « équipement culturel », baptisé L’Ombrière, à l’esthétique douteuse et aux objectifs incertains… Le vocabulaire employé reprend des noms ronflants pêchés à Avignon ou à Marseille : la Fabrique, le Labo… Mais c’est le show d’un humoriste de France Inter qui devait ouvrir la saison si la situation sanitaire l’avait permis !

La mairie d’Uzès se glorifie d’un éclectisme annoncé, on doit pouvoir tout y faire : séminaires locaux ou nationaux, salons, « soirées diverses », banquets des anciens, assemblée générale des chasseurs, manifestations et fêtes locales, expositions, congrès, défilées (sic) de mode, théâtre pour enfants, spectacles de l’ATP danse, concerts éventuels des Nuits musicales d’Uzès — son unique manifestation artistique d’envergure dont, jusqu’ici, les concerts d’été avaient lieu dans un des lieux magiques de la ville… Et tout cela dans la plus parfaite obscurité financière, ce qui a été maintes fois dénoncé par les « veilleurs » de la région. Sans recevoir aucune réponse.

Avec trois lieux transformables, cette salle polyvalente au cube remplacera celle qui avait été créée dans les années 1980, mais elle semble aussi et d’abord destinée à servir les intérêts d’un maire qui en est à son septième mandat. L’éclectisme revendiqué n’est que la conséquence de l’impensé culturel du projet : manque de concertation, de comité de réflexion et de programmation. En résumé : un budget de fonctionnement dérisoire par rapport à un investissement démesuré, en dépassement de 40 %, pour une programmation au petit bonheur la chance.

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À Lasalle, la situation est bien différente : Henri De Latour, originaire du village où son arrière-grand-mère a fondé la première association en 1900, est lui-même cinéaste et vice-président chargé de la Culture et des sports à la communauté de communes. Il se veut à l’écoute de tout et de tous. On découvre ici un village consacré à la culture toute l’année, une culture destinée d’abord à ses habitants avant de l’être aux estivants. Le village, où Le Roy Art Théâtre s’est ainsi installé il y a longtemps au château de Malérargues, est animé par des associations qui visent haut. On y trouve le Cinéma itinérant des Cévennes, de petites compagnies de théâtre, une médiathèque, le Centre d’art Jean-Marie-Granier (peintre et graveur local), l’association L’Art Scène qui, depuis 2018, après le stage La Fabrique à chansons, a transformé son festival annuel en une série de rencontres réparties sur l’année avec un artiste, des formes musicales ou des groupes de musique. L’Art Scène combine pratiques amateurs (avec une chorale) et professionnelles, s’appuie sur la triade formation/création/diffusion. Et en 2021, le festival de films documentaires de Lasalle aura vingt ans.

Il y a enfin l’association Viv’Alto qui promeut l’ouverture à la musique classique pour un public de tout âge et soutient des événements visant à sa découverte et à son apprentissage. Depuis 2013, la Fête de l’alto réunit à Lasalle des musiciens de renommée internationale invités par Pierre-Henri Xuereb, ex-membre de l’Ensemble Intercontemporain. Des master-classes, au printemps et en été, ont déjà assuré la promotion de jeunes interprètes. Aujourd’hui, quatre-vingts habitants de Lasalle sont de bons musiciens et certains siègent au conseil municipal.

Ici la culture se veut donc ouverte à tous : on organise des rencontres, on associe formation et création, art et culture, et on utilise pour les projections, les spectacles ou les concerts, les lieux que la commune possède :  l’ancienne filature, les arènes avec leurs petits gradins qui font office de théâtre en plein air, ainsi que le temple et l’église.

C’est dans ce riche et généreux tissu associatif qu’est né le projet de restaurer et d’équiper l’ancienne cure pour un coût d’environ 900 000 euros. Avec des subventions de l’État, de la région Occitanie, du département du Gard, de la communauté de communes, de l’Europe (GAL-Cévennes). Et la mairie de Lasalle a mis le reste : 241 000 euros d’autofinancement. Des comptes clairs et disponibles…

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Ce Centre portera son nom d’origine : La Cure. Il aura, sur deux étages, des studios et salles insonorisées avec équipements de pointe et pourra accueillir master-classes, répétitions, enregistrements, montages et mixages… Sous l’impulsion des ateliers Varan, La Cure devrait aussi être un outil pour un travail commun entre un réalisateur de films et un compositeur. Et pourquoi pas entre un metteur en scène de théâtre et un ou des musiciens ? Tout est à inventer, mais le lieu a été pensé pour fonctionner de manière optimale et offrir une haute qualité de prestations de façon à attirer des artistes. On a demandé conseil à des experts pour que l’investissement pointu en matériel se fasse sans erreur ni dépenses superflues. Une collaboration doit se nouer entre les techniciens attachés à La Cure et ceux qui accompagneront les individuels ou les petits ensembles, de six à huit instruments, venus travailler, chercher, enregistrer, enseigner.

Avec les revenus de la location, la mairie remboursera lentement son apport, en appliquant un tarif autour de trois cent euros la journée pour l’utilisation d’un studio et d’une cabine-son. Un prix bien inférieur à ceux pratiqués à Paris et dans les villes du Sud. La Cure est aujourd’hui quasi terminée et un comité de pilotage est entré en fonction. Inauguration prévue fin mars. Et des noms célèbres du monde de la musique ont déjà été pressentis pour son utilisation. Il s’agit donc d’un lieu conçu de manière transparente, avec des objectifs précis de formation et création, dans un contexte dynamique et en accord avec les membres des associations culturelles qui tissent des liens forts entre les habitants et qui sont prêts à s’investir bénévolement pour accompagner un responsable à mi-temps attaché à La Cure.

La mairie, qui a conçu le projet, est ouverte aux propositions et initiatives : le village possède des hébergements peu onéreux, ce qui lui permet de proposer des résidences de travail, de recherche pour des artistes seuls ou en groupe, ou des ateliers et stages de formation, dans le cadre sauvage des Cévennes… On peut rêver à des concerts, spectacles ou conférences offerts, à l’issue de ces résidences, aux habitants dans une des salles du village.

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Prolonger la décentralisation en province dans les lieux les plus éloignés des centres urbains constitue un programme pour la culture et l’art d’aujourd’hui. Il est grand temps ! Le public doit être renouvelé et élargi, ce qui ne peut se faire que dans la proximité— seul moyen de concurrencer efficacement les plates-formes numériques qui permettent de ne pas se déplacer… Il y a bien longtemps, le poète russe Alexandre Pouchkine écrivait que de grands changements artistiques viendraient de la transformation du public. On peut voir dans le projet de Lasalle l’occasion de susciter l’implication locale d’artistes venus d’ailleurs pour former des jeunes gens à l’intérieur de leur propre culture, sans qu’ils soient obligés d’aller en ville, tout en leur permettant de bénéficier d’excellentes conditions techniques. Au moment où les relations entre Nature et Culture se pensent enfin de façon nouvelle et où l’art à thématique écologique devient presque une « commande sociale », cette expérience rurale paraît riche d’enjeux.

En 2010, le réalisateur russe Alexandre Sokourov a ouvert un atelier à Naltchik, en Kabardino-Balkarie dans le Caucase Nord. Le but : former au cinéma et à la télévision, un groupe régional de jeunes professionnels. Ce n’est pas là, à proprement parler, une immersion dans la ruralité mais pour un pays aussi vaste que la Russie, c’est la mise en place d’un centre de formation de haut niveau là où il n’y avait rien, loin de toute capitale culturelle. En dix ans, douze jeunes réalisateurs de talent sont sortis de l’atelier d’A. Sokourov — plusieurs ont été reconnus dans des festivals importants (Cannes). A. Sokourov est venu une fois par mois pendant cinq ans de Saint-Pétersbourg, où il habite, à Naltchik pour diriger cet atelier. Des professeurs russes ou étrangers s’y sont succédé, pour enseigner l’histoire de l’art et du cinéma, la littérature, la danse, la musique, le mouvement scénique, le montage, du matin au soir sans interruption le week-end. Chaque semestre, un film était tourné. A. Sokourov ne voulait pas renouveler l’élite cinématographique des capitales russes, mais offrir à de jeunes réalisateurs l’occasion de s’exprimer à partir d’un langage par eux-mêmes inventé, sur place, et créer un cinéma propre au Caucase du Nord, jusqu’ici non représenté dans la production nationale.

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Cet exemple mal connu, décrit ici dans ses grandes lignes, semble loin de La Cure à Lasalle, mais le « décalage » géographique en matière d’éloignement des foyers de culture dominante pourrait inspirer des projets à long terme. La crise que nous vivons est propice, et on voit, par exemple, qu’en France le théâtre cherche à fuir les métropoles et tente de trouver d’autres lieux. De petits groupes cherchent ainsi l’aventure dans des endroits reculés. À la recherche de nouveaux publics, de nouvelles forces vives, de nouveaux désirs artistiques, mais aussi d’autres façons de fabriquer et de vivre. Cyril Teste a séjourné à Pernand-Vergelesses en Bourgogne pendant le premier confinement, et cela lui a donné envie de créer, d’expérimenter un travail en cours avec le public, lui a fait comprendre qu’il fallait renoncer à la course au spectacle… À Mende, petite ville au cœur du Gévaudan, a été reçue en résidence, à l’Espace des anges (autrefois Chapelle de la miséricorde), la compagnie D’autres cordes. Elle prépare Forêt, un spectacle « total », opéra électronique d’un compositeur-interprète lozérien Franck Vigroux qui « met en scène la musique » avec un vidéaste et un chorégraphe. Il s’agit dans ce cas d’une petite ville.

Mais cela peut être d’autant plus intéressant que les lieux — souvent nommés « tiers lieux », pour l’instant se trouvent hors des villes, grandes, moyennes, ou petites (cf. le cas de Tonnerre, « petite ville de demain »), hors des sentiers battus, sur des chemins de campagne, et qu’ils sont de surcroît très bien équipés pour la recherche, avec, comme le dit plaisamment Pierre-Henri Xuereb, des « technologies dignes du MIT de New York » ! Et aussi peut-être parce qu’ils sont prêts à accueillir, avec un public déjà initié comme à Lasalle, concerts et spectacles, quand la pandémie se terminera et qu’il y aura partout embouteillages de propositions ? Portée par une mairie, des associations locales et un support européen, soutenue par des subventions régionales et nationales raisonnées, La Cure, entre le grand et le petit, est une utopie en marche. La musique qui est l’inspiratrice de son existence est un art fondateur pour les autres arts vivants— théâtre, cinéma, danse, cirque…  J’imagine déjà José Montalvo faisant danser le village avec les musiciens de Viv’Alto.

Béatrice PICON-VALLIN

 

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