Sans subventions publiques, le festival Chopin est moins affecté financièrement que d’autres par le report de son édition 2020. Explications avec Ariel Paszkiewicz, secrétaire générale de la Société Chopin à Paris, qui organise l’événement.

La Société Chopin à Paris devait célébrer la musique du célèbre compositeur franco-polonais du 20 juin au 14 juillet, soit pendant près d’un mois, avec un hommage prévu à Ludwig van Beethoven dont on fête l’anniversaire des 250 ans de sa naissance. Mais ce festival totalement indépendant, après l’allocution d’Emmanuel Macron interdisant les grands événements culturels jusqu’au 15 juillet, a dû nécessairement reporter sa 37e édition.

Depuis sa création en 1911 par Édouard Ganche, Camille Le Senne et Maurice Ravel, cette association honore l’œuvre et la mémoire de Frédéric Chopin. Ariel Paszkiewicz, secrétaire générale de la Société Chopin à Paris présidée par Antoine Paszkiewicz, attendait cet été avec impatience pour pouvoir donner à entendre la musique de chambre du compositeur, à l’Orangerie du parc de Bagatelle, où le festival a lieu tous les ans depuis 1983. Le festival est reporté, intégralement. Une entorse historique liée à l’exception des mesures sanitaires qui ponctuent le quotidien depuis la mi-mars.

Entretien.
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Report du 37e festival ChopinÀ la suite des déclarations d’Emmanuel Macron concernant l’interdiction de maintenir la tenue des festivals, avez-vous choisi d’annuler ou de reporter l’édition du festival Chopin ? Et à quel moment ?

Le festival Chopin n’est pas annulé mais reporté. Nous avons décidé de reprendre l’intégralité du festival pour le mettre en place en 2021, à la même période et au même endroit. Nous avons très longtemps gardé l’espoir de maintenir l’événement, même si nous observions autour de nous les annulations successives. Nous avons pris cette décision à la suite de l’allocution d’Emmanuel Macron, car nous avons compris que ce n’était pas viable. Le ministre de la Culture a ensuite évoqué l’exception des petits festivals, mais nous ne sommes pas concernés puisque le nôtre dure quasiment un mois et compte une vingtaine de concerts. Si la jauge ne peut accueillir que 250 personnes, ce qui reste relativement peu, il aurait fallu pour maintenir l’édition la limiter à 50 personnes, respecter les mesures sanitaires, avec les masques et du gel hydro-alcoolique. Or, cette année nous avions davantage de concerts de musique de chambre, pour donner l’intégralité des œuvres de musique de chambre de Frédéric Chopin, alors que les mesures imposent de n’avoir qu’un seul artiste sur scène. Le gouvernement ne se rend absolument pas compte de la réalité et de ce qui est faisable. Financièrement, on ne peut pas donner des concerts pour 50 personnes.

Comment avez-vous géré les engagements professionnels, face à l’arrêt de cette édition ?

Nous sommes une structure associative créée en 1911, qui s’appelle la Société Chopin à Paris, composée d’une toute petite équipe. Cela nous rend atypique dans le paysage des festivals, car nous maintenons un festival depuis trente-sept ans avec une équipe extrêmement restreinte, très pointue sur les plans juridique et artistique. Nous avons par exemple eu pendant longtemps comme vice-président le directeur de la bibliothèque musicale de Radio France. Le président de la Cour d’appel administrative de Paris, qui est un ancien pianiste, le remplace désormais. Nous sommes complètement bénévoles et ne bénéficions d’aucune subvention.

La programmation est généralement établie en septembre, parfois en amont quand les artistes viennent de l’étranger et ont des calendriers extrêmement chargés. Mais nous prenons un risque dans le sens où le festival a lieu dans l’Orangerie du parc de Bagatelle. Et, depuis quelques années, nous devons répondre à un appel d’offres pour l’occupation des lieux. Cet appel d’offres se déroule chaque année au mois d’octobre, avec une réponse en janvier ou février, ce qui n’est pas très confortable. Comme le festival Chopin y a lieu depuis longtemps et a valeur d’institution, nous sommes à peu près sûrs d’obtenir l’Orangerie. Mais la programmation se fait donc toujours sous réserve et avec prudence, pour se tenir du 18 ou 20 juin jusqu’au 14 juillet.

Ce report vous garantit-il l’obtention de l’Orangerie de Bagatelle l’an prochain ?

Je suis actuellement en négociation avec la mairie de Paris qui est ouverte à cette possibilité. Si elle accepte que nous bénéficiions de l’Orangerie de mi-juin jusqu’à mi-juillet 2021, nous pourrons alors dire aux artistes que le festival n’est pas annulé mais reporté. À situation exceptionnelle, requête exceptionnelle ! Ils essayent donc d’arranger cela juridiquement par rapport à la question de l’appel d’offres. Mais je n’ai pas encore reçu de confirmation. Avec les élections municipales prochaines, du fait des changements d’équipe, cela pourrait encore reporter les décisions. Nous partons pour le moment sur le principe du report. J’ai pris contact avec tous les agents et artistes pour leur annoncer ce report. Tous se disent soulagés que le festival ne soit pas annulé, car cela donne un peu d’espoir et une vision d’avenir.

Le festival Chopin risque-t-il de souffrir financièrement de cette situation ?

Nous n’avons pas de subventions, ni de la mairie, ni du ministère de la Culture. Dans une situation comme celle-là, nous sommes beaucoup plus confortables que certains festivals qui en reçoivent et en dépendent, voire que ceux qui comptent sur des mécènes, avec un risque pour eux de perdre ces financements, car les sociétés vont être également en difficulté. Pour nous, la billetterie apporte la majorité des ressources financières et couvre la quasi totalité des cachets, avec une partie des charges sociales. Mais il faut pouvoir assurer le financement des à-côtés des événements, comme le budget alloué à la communication. Nous organisons donc quelques concerts hors affiche pour des sociétés, uniquement pour équilibrer le budget. Ce n’est pas à but commercial. Notre seule dépendance est liée au lieu. Le fait de ne pas avoir de salariés à l’année soulage beaucoup la gestion. Quand nous avons besoin d’enregistrer un concert, c’est soit France Musique soit Radio Classique qui avance les frais pour le réaliser.

Qu’en est-il du maintien de la programmation en 2021 ? L’hommage prévu à Ludwig van Beethoven est-il reporté lui aussi ?

Oui, l’hommage sera intégralement reporté, comme bien d’autres festivals qui l’avaient prévu. Nous reprendrons exactement la même programmation en 2021, pour que le travail réalisé ne soit pas perdu. Étant donné la difficulté d’établir un programme, notamment pour l’œuvre de Chopin, nous ne pouvons pas tout changer. Le report de l’édition de cette année n’a pas été trop catastrophique pour nous, notamment parce que nous avons arrêté la communication – qui représente un assez gros budget – à temps. De nouveau, le fait de ne pas être suspendus aux subventions nous sauve un peu. En revanche, une annulation aurait été difficile à supporter car, moralement, nous aurions été obligés de payer un dédommagement aux artistes, ce qui aurait mis notre trésorerie très en danger. Les artistes eux-mêmes savent n’avoir aucun intérêt à nous mettre en difficulté : c’est précieux pour eux de pouvoir compter sur notre festival.

Louise ALMÉRAS

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