Lancé à Avignon par Laurent Rochut, un auteur, metteur scène et entrepreneur, cet appel a pour objectif de répondre aux besoins des compagnies qui ne remplissent pas les cases des aides d’État, mais aussi de sauver la diversité du spectacle vivant.

Si la campagne de vaccination contre le coronavirus suit son court en France et alors que des artistes ont décidé d’occuper plusieurs théâtres publics français depuis quelques jours, le bout du tunnel semble encore très loin pour le monde des arts. Les acteurs plus fragiles du secteur sont toujours ceux qui sont les plus à risque.

Une nécessité relevant du SAMU

Pour prendre en compte cette situation, Laurent Rochut, le directeur de La Factory, la Fabrique permanente d’art vivant à Avignon, veut créer un état d’urgence culturel. Il a lancé un appel à la ministre Roselyne Bachelot et une pétition en ce sens. « C’est une nécessité qui relève du SAMU, explique l’entrepreneur qui est aussi auteur et metteur en scène. Il y a un grand malentendu. Le grand public imagine que les intermittents vont bien parce qu’il y a eu l’année blanche, mais la réalité, c’est que la plupart d’entre eux se retrouvent dans une grande indigence. L’intermittence sert à compléter leurs finances entre deux cachets. Selon les syndicats, ils ont perdu entre 30 et 50 % de leurs revenus. »

Pour faire face à la situation, l’entrepreneur envisage aussi l’organisation d’une table-ronde avec des représentants des compagnies et du ministère. « Parmi les gros acteurs, il y a d’un côté le théâtre public très fortement subventionné, rappelle-t-il. De l’autre, il y a les grosses structures privées qui travaillent avec suffisamment de compagnies pour être toujours en production et qui ont donc pu recevoir le fonds d’urgence des entreprises. Pour bénéficier de ce fonds, il fallait percevoir des revenus en 2019. Ces deux extrêmes se portent bien. En revanche, certaines petites compagnies étaient en création cette année-là et ont puisé sur leurs économies pour ensuite partir en tournée. Ce sont les compagnies qui se trouvent entre les deux qui souffrent. »

Réduire la voilure

Laurent Rochut s’inquiète aussi de l’effet d’aubaine négatif que la crise sanitaire pourrait constituer pour les autorités en faisant disparaître les acteurs plus petits de la culture. « Cela fait plusieurs années qu’on cherche à réduire la voilure… », rappelle-t-il. Or, c’est justement la diversité du paysage culturel français qui en fait sa richesse et son exception ; c’est ce que cette initiative entend conserver.

Concrètement, Laurent Rochut souligne qu’il faut d’abord renouveler l’année blanche pour laisser le temps aux artistes et techniciens de reconstituer leurs heures. Il imagine ensuite une rectification à la hausse du FUSV, le mécanisme qui aide le spectacle vivant privé à compenser les ventes annulées depuis mars 2020 à hauteur de 20 %. « C’est insuffisant pour la plupart des entreprises et des compagnies pour couvrir leurs charges fixes et surtout récupérer l’amortissement de leurs productions que les ventes devaient assurer, précise-t-il. Pour les compagnies qui sont en-dessous d’un certain volume d’affaires, il faudrait que ce soit à hauteur de 50 %. Et il faudrait en fait deux leviers : un premier filet de 20 à 30 % pour les dates reprogrammées et une compensation plus forte, donc, pour les autres. »

Opération Théâtres ouverts

L’entrepreneur propose aussi que le festival d’Avignon devienne un lieu de relance de l’économie du spectacle à travers l’organisation d’états généraux de l’art vivant  « Nous pourrons tirer des conclusions des faiblesses qu’aura révélées cette crise et réaffirmer la place et les missions de chacun dans cette exception française des métiers de la scène qui est aussi un avantage comparatif et un élément majeur de l’attractivité touristique de la France », indique-t-il à la ministre dans son appel. Il suggère d’entamer cette réflexion dès l’été et tout au long de la saison 2021/2022.

Pour alerter les pouvoirs publics du malaise dans la culture face aux fermetures des lieux de spectacle, Laurent Rochut a lancé l’opération “Théâtres ouverts” le 30 janvier. L’objectif était d’ouvrir les salles pendant une heure dans un acte de désobéissance civile mais tout en respectant des jauges dégradées et les consignes de distanciations sociales. « J’ai reçu des témoignages de quatre-vingts théâtres qui ont voulu tenter l’opération, explique-t-il. Au moins cinquante ont pu ouvrir sans policier, certains ont poursuivi les performances en extérieur. Il y a eu beaucoup de lecture, un peu de musique et des concerts. Je pense qu’il n’y a que le Théâtre de Mayenne qui a reçu un PV. »

Une nouvelle opération “Théâtres ouverts” aura lieu le 20 mars prochain : plusieurs théâtres ont d’ores et déjà répondu présent.

Chloé GOUDENHOOFT

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Pétition : Appel à l’État d’urgence culturel et aux États généraux de l’Art vivant

 



Faire d’Avignon un lieu de création permanent

Arrivé à Avignon en 2015, Laurent Rochut a ouvert la Factory pour offrir un lieu de création permanent au cœur de la ville de l’un des plus célèbres festivals de France. « Tous ces théâtres qui dorment pendant toute l’année, c’est un énorme gâchis, souligne-t-il. Il manque une dynamique territoriale pour lancer des centres de créations dramatiques permanents. La Factory a été pensée pour montrer l’exemple. »

Depuis sa création, le centre accueille des compagnies venant de toute la France et même du Luxembourg, de l’Italie et d’Espagne. L’entrepreneur a lancé une deuxième salle complémentaire de recherche fondamentale en 2018 pour la mettre à disposition de compagnies du territoire. « La démarche a été reconnue par la mairie, le département et la région : on vient de me conventionner, précise-t-il. On a commencé à constituer cet embryon, maintenant, c’est aux politiques de prendre la relève. »

Laurent Rochut ne s’interdit pas d’ouvrir d’autres centres plus grands pour y intégrer d’autres activités comme la restauration et des expositions.

C. G.