Dans son nouveau roman, L’autre moitié de soi, paru aux éditions Autrement, Brit Bennett interroge notre rapport à la race et à l’identité, nous dit l’effet corrosif du mensonge, la difficulté de s’accepter, au travers de destins individuels qui ouvrent à l’universel. Un roman humain et généreux.

Tout commence à Mallard, petite communauté rurale fictive sise en Louisiane dont les habitants, originairement Noirs, mettent un point d’honneur à éclaircir leur couleur de peau au fil des générations, chérissant leur métissage, rejetant le moindre rapprochement avec les Noirs de nuances plus foncées et les Blancs. Mallard vit retranchée sur elle-même et il est mal vu d’en partir.

« Mallard tirait son nom des canards au cou cerclé de blanc qui habitaient les rizières et les marais. Une de ces villes qui sont une idée avant d’être un lieu. L’idée, elle était venue à Alphonse Decuir en 1848, alors qu’il se tenait dans les champs de canne à sucre légués par un père dont il avait lui aussi été la propriété. À présent que le père était décédé, le fils affranchi voulait construire sur ses terres quelque chose qui défierait les siècles. Une ville pour les hommes tels que lui, qui ne seraient jamais acceptés en tant que Blancs mais qui refusaient d’être assimilés aux Nègres. Un troisième lieu. Sa mère, Dieu ait son âme, avait sa peau claire en horreur ; quand il était petit, elle le poussait au soleil, le suppliant de noircir. C’était peut-être de là que venait son rêve. Comme tout ce dont on hérite au prix d’un grand sacrifice, la peau claire était un cadeau qui condamnait à la solitude. Il avait épousé une mulâtresse encore plus pâle que lui, et lorsqu’elle était enceinte de leur premier enfant, il imaginait les enfants des enfants de ses enfants, toujours plus clairs, comme une tasse de café qu’on diluerait peu à peu avec du lait. Un Nègre se rapprochant de la perfection, chaque génération plus claire que la précédente. »

Pourtant, ô scandale, les sœurs Vignes disparaissent le soir du 14 août 1954, jour de la Fête du fondateur, jour parfait pour une fugue, les fidèles citoyens titubant de soleil et de punch. Elles fuient un destin dont elles ne veulent pas, leur mère ayant annoncé qu’elle n’avait plus les moyens de les solariser, qu’elle leur avait trouvé une place de bonnes. Elles ont seize ans, des rêves plein la tête, la vie devant elles. Desiree veut sortir de ce trou qu’est Mallard, prise au piège de sa petitesse ; elle vise le vaste horizon et se voit actrice. Stella, douée dans les études, passionnée par les mathématiques, désire entrer à l’université. Elles se soustraient aux rêves racornis, à l’humiliation, aux tripotages. Elles s’échappent d’une ville où l’on est censé être en sécurité, parmi les siens, dans laquelle leur père s’est malgré tout fait lyncher sous leurs yeux.

« […] même dans cette drôle de ville où on n’épousait pas plus noir que soi, on restait des gens de couleur, ce qui signifiait qu’on pouvait être tué juste parce qu’on essayait de s’en sortir. Les sœurs Vignes, petites filles en robe de deuil qui grandissaient sans père parce que des hommes blancs en avaient décidé ainsi, l’avaient appris à leurs dépens. »

Brit Bennett, L'autre moitié de soi, Autrement couvertureDestination la Nouvelle-Orléans où elles vivent dans une pièce minuscule et travaillent dans une blanchisserie. Pour elles, c’est le début exaltant d’une nouvelle vie.

Si elles sont jumelles, leurs tempéraments sont opposés, leur vision de la vie et leur conception de la race bien différentes. Stella s’acharne à se couper de cette moitié d’elle-même, noire diluée par le métissage, et franchit la ligne qu’à Mallard on appelle « le passe blanc », sans le dire à sa sœur ; Stella se voit et se vit comme une Blanche, mariée à un Blanc, Blake, fils de banquier. Elle a une fille, Kennedy, qui fort heureusement naît blonde aux yeux améthyste. Elle vit dans une enclave cossue de Los Angeles et passe son temps à peaufiner son rôle, de peur d’être démasquée. Cela cessera-t-il un jour d’être un rôle ? Qui donc est-elle ?

Desiree, quant à elle, frondeuse et iconoclaste, épousera l’homme le plus noir qu’elle rencontre, Sam. Elle est impressionnée par ce bel homme, avocat de métier. Elle aura une fille, Jude, aussi noire que l’est son père. La vie semble un rêve jusqu’à ce que Sam commence à la battre et qu’elle se décide à le quitter pour se réfugier à Mallard, de retour quatorze ans après sa disparition. Les habitants restent cois devant sa fille à la couleur de peau aussi noire que le goudron ; elle sera tolérée sans jamais être vraiment acceptée, blessée des insultes subies parce qu’elle ne ressemble pas à sa mère. En 1978, ayant obtenu une bourse d’athlétisme à l’UCLA, elle s’échappe avec bonheur vers Los Angeles où elle connaît les mêmes avanies.

« Ils la surnommaient Bébé de goudron. Minuit. Noiraude. Jus de réglisse. On disait : Souris, on ne te voit pas. On disait : T’es si noire qu’on te confond avec le tableau. On disait : Je parie que tu pourrais te pointer toute nue à un enterrement. Je parie que les lucioles te suivent en plein jour. Je parie que, quand tu nages, on dirait du pétrole. Ils n’étaient jamais à court de blagues. »

Elle s’habitue aux violences verbales, pas à la solitude. Le destin l’aide à la rompre en la poussant, lors d’une fête d’Halloween, vers Reese, un séduisant cow-boy à la peau marron doré. Il s’avère que Reese est à l’état civil Thérèse Anne Carter, devenue Reese sur la route entre El Dorado et Los Angeles, ayant entamé là sa transformation. Jude et Reese partagent une identité encore vacillante, cette difficulté à trouver le chemin vers soi, cernés des bruits du monde qui assigne un rôle, ayant en commun de ne savoir « ni l’un ni l’autre être aimés sans honte ». L’appréhension de leur identité se fera notamment grâce à leur groupe d’amis drag-queens duquel fait partie Barry, sage professeur de trente ans, qui, deux samedis par mois, devient Bianca.

« Bianca avait sa place et Barry la sienne. On pouvait vivre ainsi, une vie coupée en deux. Tant qu’on savait qui était aux commandes. »

Le chemin de Jude finit par croiser celui de sa cousine Kennedy. Nous sommes en 1982, elle attend son entrée à la fac de médecine et s’est trouvé un job auprès d’une organisatrice de soirée. Elle ignore qui est Kennedy mais reconnaît Stella, double parfait de sa mère en plus soigné. Pour mieux connaître sa tante, elle se rapproche de Kennedy parce qu’elle se pose des questions sur les liens familiaux et les choix de vie – comment peut-on partir sans se retourner et abandonner des gens qui souffrent encore de votre absence après tant d’années ? Jude et Kennedy ont des vies à l’opposé l’une de l’autre, elles sont des énigmes l’une pour l’autre. Jude a souffert du racisme et doit se battre pour être à l’abri du besoin ; Kennedy peut se payer le luxe d’être une enfant gâtée exaspérante. Un lien est-il possible entre elles, et de quelle nature ?

Le roman semble être parti sur la facilité de la dichotomie, l’une des sœurs a plus d’affinités avec le blanc, l’autre le noir… C’est sans compter sur le talent de Brit Bennett qui évite la platitude et nous entraîne dans une réflexion riche. Elle nous fait ressentir de l’intérieur ce qu’est être différent en nous plongeant dans l’intime de ses personnages. Elle rend palpable le sentiment d’être étranger, que ce soit Noir parmi les Blancs ou métisse en position bancale ; un sentiment qui peut évoluer en acceptation, en force, ou en rejet, telle Stella dont la mixité ethnique prend racine dans un traumatisme qui a marqué son enfance – le lynchage de son père. Fuir alors son sang noir pour privilégier sa « blancheur » est un acte de protection. Mais peut-on échapper à une origine binaire ? Et, par son choix, Stella ne renforce-t-elle pas les barrières entre les races ?

Corollairement se pose la question de l’identité et du prix à payer pour être soi. La richesse du roman tient à l’élargissement de champ choisi par l’auteure qui examine l’évolution de l’être soi, que ce soit du choix d’une race, de la transformation d’un sexe en un autre, du passage d’un homme aimant à un vulgaire cogneur. La conclusion est essentielle, certainement personnelle : s’accepter, c’est se prémunir des efforts consentis pour préserver le mensonge que peut être une vie et échapper à son effet corrosif.

« On croit qu’être unique, ça fait de soi quelqu’un d’exceptionnel. Non, ça fait juste quelqu’un de seul. Ce qui est exceptionnel, c’est d’être reconnu et accepté. »

Le style de Brit Bennett est vivant, entraîne dès les premiers mots. Elle montre un réel talent à nous plonger dans des atmosphères : Mallard, petite ville hors du temps ; les années 1950-1960 et leur conservatisme tenace, son hypocrisie de la décence. Par le prisme de l’intime, elle nous convie aux événements issus des débats raciaux qui ont secoué la fin du XXe siècle et dont les ondes n’ont pas fini d’agir.

Stéphanie LORÉ

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Brit Bennett, L’autre moitié de soi, trad. Karine Lalechère, Autrement, 2020, 480 p., 22,90 €

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