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“Le dernier hiver du Cid” de Jérôme Garcin : Gérard Philippe, l’homme devenu mythe…

“Le dernier hiver du Cid” de Jérôme Garcin : Gérard Philippe, l’homme devenu mythe…
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En racontant les derniers jours de Gérard Philipe dans son  récit, Jérôme Garcin rend un hommage émouvant au théâtre, à l’art mais aussi à l’amour : une lecture entre émotion et poésie…

Le 25 novembre 1959, Gérard Philipe disparaissait brutalement, emporté par une maladie foudroyante : il avait trente-six ans. Si, de son vivant, il fut salué, acclamé, encensé, cette mort fit de lui un mythe, « une mythologie, au sens où l’entendait Roland Barthes » précise Jérôme Garcin.

Le titre s’explique parce que le comédien fut enterré dans le costume du Cid, Rodrigue étant certainement le rôle le plus emblématique de sa carrière et le roman est dédié à la fille de Gérard Philipe, Anne-Marie, « l’infante du Cid, fille de roi », femme de Jérôme Garcin.

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Jérôme Garcin, Le dernier hiver du Cid, GallimardLa mise en exergue d’un extrait d’un entretien que Gérard Philipe donna à Arts en 1958, dans lequel il s’étonnait de la brièveté de la vie, donne le ton : il sera question de la mort révoltante car venue trop tôt de celui qui incarna le visage d’une France d’après-guerre que l’on souhaitait pure et gracieuse, ce que Régis Debray appela son « physique moral ».

C’est cette image que sa mort figea définitivement. Gérard Philipe incarna en effet des personnages aussi divers que Caligula, Fanfan la Tulipe, Julien Sorel et Fabrice Del Dongo ou encore l’Ange blanc de Giraudoux, mais c’est toujours l’image du jeune premier, fringant, joyeux et pur, courageux et valeureux qui marqua les spectateurs : une sorte d’allégorie de la pureté héroïque nécessaire après le traumatisme de la guerre.

Le récit de Jérôme Garcin est l’illustration de ce que développe Le Mythe de Sisyphe. En effet, le comédien est une des figures essentielles de l’homme absurde selon Albert Camus car il est celui qui incarne éternellement d’autres vies que la sienne, mais endosse après chaque représentation son propre costume. La veille de sa mort, G. Philipe relit d’ailleurs quelques pages de l’essai qui avait paru le jour exact des vingt ans du disparu, notamment le passage où Camus évoque la mort prématurée, et donc irréparable, du comédien : « Rien ne peut compenser la somme des visages et des siècles qu’il eût, sans cela, parcourus […]. C’est dans le temps que l’acteur compose et énumère ses personnages. C’est dans le temps aussi qu’il apprend à les dominer. Plus il a vécu de vies différentes et mieux il se sépare d’elles. Le temps vient où il faut mourir à la scène et au monde. Ce qu’il a vécu est en face de lui. Il voit clair. Il sent ce que cette aventure a de déchirant et d’irremplaçable. Il sait et peut maintenant mourir. »

C’est bien cette absurdité – ces morts avec lesquelles il a jouées et celle à laquelle il n’était pas préparé – qui est mise au jour ici, avec ce passage par exemple où, après avoir cité quelques rôles du comédien, comme Landgrave de Hesse-Hombourg, le Cid, Lorenzo de Médicis, il conclut : « Des rôles consacrés qui lui valurent de mourir chaque soir en scène, d’être transpercé de coups de couteau ou d’avaler, jusqu’à plus soif, des fioles et des fioles de poison. Et il est fatigué de mourir. »

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Ce roman est aussi un hommage au théâtre, et tout particulièrement au Théâtre national populaire (TNP), avec la présence à la fois paternelle et amicale de Jean Vilar, un théâtre pour tous, défendu de concert par les deux hommes.

Car il est question aussi du combat de Gérard Philipe pour le Syndicat dont il prit la tête afin de travailler à l’amélioration des conditions de vie des artistes, « surtout les plus précaires. Il ne supporte pas l’idée que, entre deux pièces, entre deux films, l’intermittent du spectacle, qui est un travailleur comme les autres, soit condamné à la misère. Caligula, Lorenzaccio ou Perdican ne sont rien sans les hallebardiers, les pages et les soubrettes qui font du théâtre un grand rêve éveillé. » Car s’il est entré au TNP, c’est bien pour « servir le public », et s’il a pris la direction du SFA (le Syndicat Français des Acteurs), c’est « pour servir les acteurs ». Un combat qui lui avait valu la Une de Arts en octobre 1957, grâce à un éditorial qu’il avait intitulé « Les acteurs ne sont pas des chiens » et dans lesquels il écrivait : « Le théâtre ne doit pas appartenir à ceux qui ont les moyens d’attendre ou la chance de trouver un second métier conciliable avec les impératifs de notre condition. L’amélioration des conditions sociales du comédien demeure notre souci essentiel. Que le public nous aide et prenne nos problèmes au sérieux. Il sera le principal bénéficiaire de cette lutte : plus le comédien sera assuré de la défense de ses intérêts, plus il sera détendu et épanoui. »

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Le récit de ces derniers jours est d’autant plus cruel, que, ne se sachant pas malade, n’imaginant pas une seconde que ses jours étaient comptés, le comédien faisait plein de projets. Ainsi annotait-il frénétiquement des pièces grecques, promettait-il à Jean Vilar d’aller applaudir la première de la pièce de Boris Vian, Les Bâtisseurs d’empire, le 22 décembre, « non seulement pour soutenir le TNP hors les murs, mais aussi pour encourager Boris Vian, qui joua son ami Prévan dans Les Liaisons dangereuses ».

Le roman est aussi – et peut-être surtout – le regard d’une femme amoureuse sur celui qui est l’homme de sa vie, Anne, qui décide de taire à celui-ci la gravité de son mal afin de ne pas lui ôter tout espoir. C’est cette femme qui prend une photo, « appliquée secrètement à compter les jours et les heures, à guetter sur le visage de Gérard les signes de l’ultime renoncement, exploratrice égarée d’un désastre intime, [et qui] veut conserver, en vérité, la trace de ses derniers moments sur terre ».

C’est sans doute Maria Casarès, qui fut un temps son amoureuse pendant le tournage de La Chartreuse de Parme, mais qui resta surtout toujours sa tendre et fidèle amie, qui trouva une des plus jolies formules pour évoquer son ami : « C’était un homme qui cherchait avidement, farouchement, à devenir homme. »

Un homme devenu un mythe…

Virginie LUPO

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Jérôme Garcin, Le dernier hiver du Cid, Gallimard, 208 p., 17,50 €

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