Après s’être attaqué, avec Célie Pauthe, à la mise en scène du roman Des arbres à abattre en 2012, Claude Duparfait, artiste associé au TNS, a de nouveau choisi d’étreindre la prose démesurée Thomas Bernhard (1931-1989). Il évite le théâtre de l’écrivain autrichien pour se saisir librement de textes singuliers : Le froid augmente avec la clarté est en effet une adaptation libre de L’Origine et de La Cave, les deux premiers volumes d’une pentalogie liée à l’enfance de l’écrivain. À voir au théâtre de la Colline jusqu’au 18 juin.

« Nous sommes terrifiés par la clarté qui constitue soudain notre monde, notre monde scientifique ; nous gelons dans cette clarté ; mais nous avons voulu ce froid, nous l’avons suscité, nous ne devons donc pas nous plaindre du froid qui règne maintenant. Le froid augmente avec la clarté. Désormais régneront cette clarté et ce froid. […] Tout sera clair, d’une clarté de plus en plus haute et de plus en plus profonde et tout sera froid, d’un froid de plus en plus effroyable. Nous aurons à l’avenir la sensation d’un jour toujours plus clair et toujours plus froid. » (Thomas Bernhard)

Intimité d’écriture et de pensée

Il est toujours émouvant de reconnaître une relation de maître à disciple, ou d’amitié intérieure, dans le monde de l’art, toujours prompt à se revendiquer autodidacte – comme si la toute-puissance était de facto une qualité. Dans un entretien avec Fanny Mentré, pour le programme de salle du TNS, Claude Duparfait reconnaît cette intimité : « Bernhard fait comme partie de moi : cette écriture-là, cette pensée. Aujourd’hui je fais ce constat une bonne fois pour toutes : je n’ai pas de distance avec ce – et ceux – que j’aime. Les vivants comme les disparus. »

L’intimité revendiquée est ainsi, avant toute autre caractéristique, celle de l’écriture et celle de la pensée. C’est cette écriture, cette pensée, que le metteur en scène a travaillé, y insérant parfois son propre verbe – comme dans un rêve blanc – pour renforcer la cohérence d’une enfance entièrement revisitée.

Les phrases de Thomas Bernhard sont interminables, comme un fil en tension que le moindre point viendrait rompre, comme une peur sous-jacente que le souffle s’éteigne – lui qui a fait de la mort son vis-à-vis tantôt folâtre, tantôt dramatique.

De l’étouffante obscurité…

La scénographie de Gala Ognibene sert avec sobriété la recomposition de cette enfance qui relève davantage de la fiction que de la réalité. Trois rideaux d’un vert sombre, un plancher de bois et un plafond de verre dépoli encadrent une scène qui ne contient, à l’avant-plan, qu’une table d’écolier – rappel efficace, bien qu’un peu trop évident, de l’enfant devenu écrivain. Ce premier acte, qui reprend des extraits de L’Origine, joue sur l’étouffante obscurité du système scolaire, qu’il soit sous la tutelle du national-socialisme ou sous celle du catholicisme.

Les rideaux tombent brutalement, comme rejetés en arrière par la décision de Thomas Bernhard d’aller « dans le sens opposé ». Une à une, les planches de bois sont arrachées, dévoilant une grille en métal. Certains y vont vu l’anéantissement du nazisme, quand cette soudaine évulsion intervient après que le jeune homme décide de quitter le système scolaire – ou plus exactement tout système en général. Qui a lu Le Souffle et Le Froid, sur l’univers médical, sait combien l’affranchissement des systèmes, des structures, de toute communauté, qui semblent à l’écrivain autant de cellules carcérales, constitue le processus d’écriture – lieu de libération et d’affirmation d’un soi libre et premier.

… à la vertigineuse lucidité

Cette grille, piétinée par les comédiens, est la violence nue, dépouillée de tout artifice petit-bourgeois, de tout principe supérieur et abstrait auquel il conviendrait de se soumettre aveuglément. Au contraire, elle est la véritable violence à arpenter, que nous devons affronter – misère sociale, humanité en souffrance. La clarté envahit alors l’espace, jusqu’à l’aveuglante lumière finale, grâce à un jeu conçu magistralement par Benjamin Nesme. Cette clarté oblige à la vertigineuse lucidité, qui entraîne l’effondrement des mythes et des contes, la fin d’un temps historique qui conjuguerait l’état théologique d’Auguste Comte et le chameau de Zarathoustra, chargé de son fardeau, avant qu’il ne parte pour le désert.

Privé de ces illusions consolatrices, l’homme fait l’expérience du froid, de la cruelle solitude qui oblige à poser ses propres choix : « Le froid augmente avec la clarté », dit Thomas Bernhard dans son allocution à Brême, cité en exergue de cette critique, à l’occasion de l’attribution du prix de la littérature de la ville.

Une distribution dominée par Pauline Lorrilard et Thierry Bosc

Seule la table d’écolier demeure d’un acte à l’autre, passerelle de l’écriture entre l’enfant fébrile et l’écrivain tourmenté. Y est régulièrement assis Claude Duparfait qui interprète, avec Annie Mercier, le Thomas Bernhard adulte, celui qui écrit à distance, qui déforme son passé – ou le recrée – pour affirmer une liberté douteuse et un positionnement discutable. Les deux comédiens excellent à saisir la parole mélodique, presque incantatoire, du dramaturge autrichien ; le comique est niché dans une répétition amplifiée, martelée.

Leur font face deux jeunes comédiens, Florent Pochet et Pauline Lorillard, qui jouent la jeunesse de Thomas Bernhard, lorsque l’écrivain colle au plus près des souvenirs qui le traversent. Si les deux sont impeccables de justesse, la seconde éblouit lors de son monologue d’une révolte porteuse d’espoir, d’un avenir jusque-là atrophié.

Seul comédien à revêtir un autre rôle que celui – kaléidoscopique – de Thomas Bernhard, Thierry Bosc interprète magistralement, de sa voix brisée, l’écrivain Johannes Freumbichler, le grand-père maternel de Bernhard, que ce dernier appellera son « philosophe privé ».

Un grand-père imaginaire et revisité

Il s’agit surtout d’un philosophe fantasmé, complètement réinventé par Thomas Bernhard. Tel est peut-être le principal défaut de la proposition artistique de Claude Duparfait. Si le metteur en scène souhaite légitimement inscrire ses pas dans ceux du dramaturge autrichien, le choix des extraits laisse perplexe. Il y a tout d’abord cette personnalité, complètement faussée, que Thomas Bernhard attribue à son grand-père.

Les spécialistes s’accordent aujourd’hui pour dire que Johannes Freumbichler fut, pour reprendre les mots de Jean-Marc Winckler, « un auteur du terroir, au carrefour de la littérature didactique, inspirée de l’humanisme classique, et du genre populaire de l’idylle bucolique, prônant dans ses œuvres le retour à la vie rurale, à l’harmonie d’un monde fondé sur la morale et la foi chrétienne ». Nous sommes bien loin de cette image d’un grand penseur communiste, anarchiste, voire anticonformiste – comme l’affirme Claude Duparfait dans l’interview citée.

Thomas Bernhard et les petits arrangements du réel

Plus encore, le metteur en scène privilégie les passages de L’Origine qui superposent totalement, avec une malhonnêteté évidente, le nazisme et le catholicisme : interchangeabilité du portrait d’Hitler et de la croix, de la boîte aux chaussures et du confessionnal, du salut nazi et de la parole de bénédiction pour le repas. « Le national-socialisme aussi bien que le catholicisme sont des maladies contagieuses, des maladies mentales et rien d’autre », écrit Thomas Bernhard.

L’accusation est d’autant plus terrifiante que le IIIe Reich a abondamment usé du terme « maladies » pour qualifier le judaïsme, l’homosexualité, le handicap… l’Église catholique ! Il n’est qu’à lire, pour s’en convaincre, la terrifiante somme consacrée par Peter Longerich à Heinrich Himmler, et publiée aux éditions Héloïse d’Ormesson en 2010 : Himmler. L’éclosion quotidienne d’un monstre ordinaire.

Le rapport controversé et excessif de Thomas Bernhard au catholicisme s’exprime ainsi autant par le rejet du soubassement catholique de son grand-père que par l’exacerbation d’un amalgame entre un totalitarisme essentiellement destructeur et une religion à l’histoire nuancée. En déformant ainsi le réel, Thomas Bernhard semble prolonger sa fuite de l’existence jusque dans l’écriture : recréer intégralement les événements vécus – à la manière d’un psychotique – pour que le monde redevienne vivable. Si un tel phénomène ne se retrouve pas au même degré dans ses autres écrits, il jaillit dans L’Origine avec une vive acuité.

Faiblesse philosophique et force du réel

Il existe tant et de tant de passages, dans L’Origine, qui auraient davantage mérité leur place dans ce spectacle, afin de porter un sens puissant pour notre époque. Car outre ses amalgames, Thomas Bernhard se révèle décevant dans bien des analyses philosophiques, si théoriques qu’elles en deviennent désossées – et difficilement théâtrales. Ses accusations abstraites et caricaturales ne satisferont que ceux qui circonscrivent la réflexion par l’affectivité. On s’étonne dès lors que la proximité de pensée entre Claude Duparfait et l’écrivain autrichien, si compréhensible poétiquement et existentiellement, traverse aussi les discours les plus disloqués de ce dernier.

Cette manière de revisiter le réel – celui vécu – se prolonge dans La Cave : Thomas Bernhard dit avoir choisi de travailler dans un atelier, d’aller « dans le sens opposé », quand ce fut la décision de son tuteur et beau-père de le placer là, pour éviter un nouvel échec scolaire et le triplement de sa seconde. Toutefois, loin d’en tirer des grands principes abstraits, l’écrivain en fait le lieu de son épanouissement personnel, concret. Son souffle, sa langue, son style, son rythme, si bien rendus par Claude Duparfait, redeviennent théâtraux, incorporés dans l’existence. Le metteur en scène nous offre alors un final époustouflant, élevé avec intensité par Pauline Lorillard jusqu’à son ultime face-à-face avec Thierry Bosc.

De la nécessité d’une distance

En choisissant d’écrire une fiction autobiographique en cinq volumes, entre 1975 et 1982, Thomas Bernhard revêt les traits d’un être en quête de toute-puissance, contrôlant son passé et son présent, afin d’éviter toute interprétation qui n’irait pas dans son sens : « L’origine, c’est moi-même », écrit-il en une phrase terrible. Le refus d’altérité est telle que l’écrivain autrichien confessera, dix ans avant sa mort, lors d’un entretien avec André Müller, ne pouvoir passer plus de deux jours avec quelqu’un d’autre : « La proximité me tue ».

Une juste interprétation contemporaine des « romans autobiographiques » – qui ne sont que des fragments falsifiés – de Thomas Bernhard devrait, de mon seul point de vue, apporter une distance, non pas avec l’écriture brute et impétueuse du dramaturge, mais avec sa pensée abusive et difforme sur les réalités vécues. À lire l’interview de Claude Duparfait, il semble que l’artiste n’a jamais pris la peine de se renseigner sur la véracité des faits évoqués par Thomas Bernhard – ce que sa mise en scène, au demeurant très réussie, manifeste.

Pierre MONASTIER

Toutes les citations de l’article sont extraites de Thomas Bernhard, Récits 1971-1982, Quarto Gallimard, 2007, 951 p.



DISTRIBUTION

Mise en scène : Claude Duparfait

Texte : Thomas Bernhard

Avec :

  • Thierry Bosc : Johannes Freumbichler
  • Claude Duparfait : Thomas Bernhard
  • Pauline Lorillard : Thomas Bernhard
  • Annie Mercier : Thomas Bernhard
  • Florent Pochet : Thomas Bernhard

Assistanat mise en scène : Kenza Jernite

Scénographie : Gala Ognibene

Lumière : Benjamin Nesme

Costumes : Mariane Delayre (avec les ateliers du TNS)

Son et vidéo : François Weber

Crédits photographiques : Jean-Louis Fernandez  



DOSSIER TECHNIQUE

Informations techniques

  • Création : 25 avril 2017 au Théâtre National de Strasbourg
  • Durée : 2h
  • Public : à partir de 16 ans

En téléchargement



OÙ VOIR LE SPECTACLE ?

Tournée :

  • Du 19 mai au 18 juin : La Colline – théâtre national (Paris)