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“Le Monde selon Sacha Guitry” de Christophe Barbier : le parti pris d’en rire

“Le Monde selon Sacha Guitry” de Christophe Barbier : le parti pris d’en rire
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Fin connaisseur de Sacha Guitry, le journaliste Christophe Barbier vient de faire paraître un ouvrage sous forme de dictionnaire thématique intitulé Le Monde selon Sacha Guitry. À partir d’un florilège intelligemment commenté, l’auteur d’aujourd’hui nous donne à goûter la légèreté du dramaturge d’hier, le parti pris du rire et du comique, contre celui du tragique et de la gravité.

Chacun connaît le Christophe Barbier ancien directeur de la rédaction de L’Express et habitué des plateaux de télévision, notamment de celui de l’émission politique “C’est dans l’air” : Michel Houellebecq l’a même fait apparaître, entouré de sa célèbre écharpe, dans son précédent roman Soumission. Mais l’homme est aussi un connaisseur et un « praticien » du théâtre : auteur d’un Dictionnaire amoureux du théâtre (Plon, 2015), il est également acteur, ayant joué notamment dans plusieurs pièces de Sacha Guitry, et metteur en scène, en particulier au sein du théâtre de l’Archicube dont la troupe est composée d’élèves et d’anciens élèves (comme lui) de l’École normale supérieure.

Christophe Barbier connaît parfaitement l’œuvre prolifique de Sacha Guitry (1885-1957) : son dictionnaire thématique nous montre celui-ci (qui se voulait auteur plus qu’acteur) aux prises avec ses obsessions (qui « tournent » souvent autour des femmes qui furent la grande affaire de sa vie et de son œuvre :  le diable, le lit, le cœur, le mensonge, la jalousie, les cocus, le portefeuille…), avec ses acteurs et ses compagnons (les comédiens, les domestiques, le téléphone, la montre), mais aussi avec ses ignorances (la politique !) et ses craintes (la mort), dont il ne peut d’ailleurs s’empêcher de faire des bons mots.

Car voilà finalement ce qui frappe, à la lecture de ce florilège intelligemment et non complaisamment commenté, C. Barbier n’hésitant pas à critiquer certains mauvais choix de l’auteur : le théâtre de Sacha Guitry a la légèreté, et parfois la vanité, du bon mot, celui que l’on prépare pour briller dans les dîners en ville (plutôt que dans les apéritifs en zone périurbaine), celui qui prend le parti d’en rire, le parti du comique et de la légèreté, parfois de la superficialité, contre celui du tragique et de la gravité. Le livre de C. Barbier restitue fidèlement ce qui fait l’attrait, et la limite, de ce théâtre : théâtre léger, préférant les affaires sentimentales aux sujets sociaux et politiques, et même voyant les seconds à travers le prisme déformant des premiers. Théâtre finalement drôle et sans prétention (ce qui peut être une qualité comme un défaut), délibérément éloigné du théâtre « sérieux ».

On prête ainsi à Guitry ce bon mot au soir de la première du Soulier de satin, ample, ambitieuse et longue pièce s’il en est : « Heureusement qu’il n’y avait pas la paire… »

Auteur plus qu’acteur, apôtre du mensonge et fils éternel

Bien qu’il ait joué ses pièces pendant près de cinquante ans, faisant ses adieux à la scène le 13 décembre 1953, Sacha Guitry ne s’est jamais considéré comme un acteur mais comme « un auteur qui joue ses pièces », estimant qu’il pouvait « très bien les jouer ». Mais précisant aussitôt : « Je ne dis pas “les jouer très bien”, je dis “très bien les jouer” ». Si Sacha Guitry ne s’est pas prétendu acteur ou comédien, c’est sans doute qu’il avait une haute et presque aristocratique idée de leur art. Pour lui, comédien n’est pas un métier mais un don, un instinct : « On ne peut pas devenir un bon comédien à force de travail, d’intelligence et de volonté. On peut jouer la comédie sans aucun don, mais on la joue mal. On fait mal semblant. Or, savoir faire semblant, cela ne s’apprend pas ». Et, bien que son théâtre soit, extérieurement du moins, léger et distrayant, Guitry prête ce dialogue aux personnages de sa pièce On ne joue pas pour s’amuser :

« Françoise. – … Pour lui, le Théâtre, ça s’écrit avec un T majuscule – et c’est le contraire d’une distraction.
Fernand. – C’est presque un sacerdoce.
Michel. – Oh !
Fernand. – “Sacerdoce” vous choque ?
Michel. – Non, mais “presque” me blesse.
Fernand. – Oui, c’est une passion.
Michel. – Dites même une maladie, si cela vous fait plaisir, dont je suis incurable. Le Théâtre et l’Amour se partagent ma vie – et d’ailleurs à mes yeux l’un ne va pas sans l’autre. »

Voilà à quelle hauteur, et à quelle profondeur, Sacha Guitry place le théâtre. Il le décrit en quelque sorte comme un art du mensonge, un art du paraître plus vrai que nature : « Jouer la comédie, c’est mentir avec l’intention de tromper… Le bon acteur doit dire mieux “Je t’aime !” – à une actrice qu’il n’aime pas, qu’à l’actrice qu’il aime… Le fin du fin, c’est paraître amoureux d’une actrice qu’on aime – et c’est manger d’un vrai poulet en faisant croire qu’il est en carton ». Et seul(e) sait ainsi mentir celle ou celui qui a reçu à la naissance ce génie du mensonge et du paraître, « cette “possibilité” prodigieuse… qui consiste à faire partager à des gens qu’on ignore des sentiments divers que l’on n’éprouve pas ». On est donc acteur « comme on est prince, de naissance ». C’est un don et c’est un plaisir car mentir est « une des plus grandes voluptés de la vie ! C’est une joie… qui n’est limitée que par la crédulité des autres… tu vois jusqu’où ça peut aller ! » (Mon père avait raison).

Christophe Barbier, Le Monde selon Sacha Guitry, Éditions TallandierCe don, ce sont les femmes qui, selon Guitry, l’ont le plus en abondance et c’est pourquoi l’adultère dont elles sont responsables, et le mensonge qui le rend possible et l’accompagne toujours, est pour l’auteur une sorte d’œuvre d’art ou de pièce de théâtre en soi, au point que le mari trompé, conscient des mensonges de sa femme, concède qu’elle est « banale » lorsqu’elle dit la vérité, la consolant immédiatement : « Ne t’inquiète pas, va, tu la dis si rarement » (N’écoutez pas, Mesdames !). Tout ce qui est occasion de mensonge est aliment et déploiement de théâtre.

Derrière la légèreté des thèmes se cache donc une théorie du théâtre qui fait la part belle aux comédiens, magnifie même leur art. Peut-être faut-il voir aussi dans cet hommage celui d’un homme à son père car celui-ci, Lucien Guitry, fut un immense acteur, dominant la scène parisienne du début du XXe siècle et entraînant son fils lors de ses tournées triomphales dans la Russie tsariste (le tsar étant même le parrain de Sacha !). C’est d’ailleurs au vu de ses dispositions scolaires limitées que Lucien propulsera Sacha vers la scène. C’était presque une question de vie ou de mort. Ne disait-il pas en effet de son fils, toujours en sixième à dix-sept ans (!) : « J’ai peur que tu ne te maries en sixième ! Et peut-être que tu meures en sixième ! » ?

Père et fils se brouilleront ensuite, pour une affaire de femmes bien entendu, le second ayant enlevé l’une des conquêtes du premier, avant de se réconcilier en 1918. Nombreuses seront ensuite les pièces qui seront écrites par le fils pour son père. Et, finalement, le fils restera fils : aucun enfant ne naîtra de ses cinq mariages. L’auteur expliquera que c’est parce qu’il n’a pas eu d’enfant qu’il est « toujours un fils ». C. Barbier nous semble plus convaincant lorsqu’il avance que c’est parce qu’il n’a jamais pu (voulu ou su) être quelqu’un d’autre que le fils de Lucien que Sacha n’a jamais eu d’enfant.

Les femmes, le mariage, l’adultère, la jalousie : la grande affaire

Pour Guitry, ces quatre termes, ces quatre aventures sont indissolublement liées : aucune ne va sans l’autre et c’est la ronde qu’elles forment, l’histoire qu’elles brodent, qui constituent le cœur et l’aliment du théâtre. Et le moins que l’on puisse dire est que Guitry traite tout cela avec une cruelle lucidité ou une joviale cruauté. Il l’est d’abord à l’égard des femmes, créatures doublement maléfiques, lorsqu’elles s’envolent et lorsqu’elles s’installent. Car les femmes, c’est le diable, elles y partent d’ailleurs souvent, et l’homme en est, pour un supplice auquel il ne sait ni renoncer ni totalement consentir, possédé. C’est ainsi vainement qu’il fait montre de cruauté envers son épouse (en lui disant par exemple que son sommeil est ce qu’elle a de plus profond…) ou qu’il déplore la fâcheuse institution du mariage : « Si la femme était bonne, Dieu en aurait une » et encore, si le premier homme qui s’est marié « ne savait pas », le deuxième en revanche « est inexcusable ! ».

Vainement car pour qu’il y ait adultère et jalousie, qui sont le véritable sel de l’existence – et du théâtre, il faut bien qu’il y ait eu, préalablement, mariage. La jalousie semble une constante, presque une essence, de la relation conjugale, au point que l’époux n’est pas jaloux parce qu’il est trompé mais trompé à force d’avoir été jaloux et d’avoir en quelque sorte réclamé la dissimulation et la tromperie. Preuve que, dès qu’il est à son affaire, Guitry n’est plus seulement léger mais cherche à analyser les sentiments : il explique, dans La Jalousie, que le jaloux cherche moins la preuve de l’adultère que la preuve de l’absence d’adultère, c’est-à-dire la preuve négative et donc la preuve impossible, et même la preuve « totalitaire » de l’innocence, soit le contraire du droit.

Mais, finalement, si le mariage « tient », c’est, paradoxalement, grâce à l’adultère : « combien de femmes ont dû tromper leur mari pour transformer en une sorte de dignité indifférente et polie la haine qu’elles sentaient naître en elles ». Et même, ajoute l’auteur : « Il y a des femmes dont l’infidélité est le seul lien qui les attache encore à leur mari ». Au fond, l’infidélité est le parasite de la fidélité (comme le mal est le parasite du bien ?), sans laquelle elle n’existerait pas.

Les femmes, le mariage, l’adultère, la jalousie : voilà en tout cas la grande affaire de Guitry, qui appréhende le monde à partir d’eux, au moins que tout en part et tout y revient, fût-ce au prix d’une simplification parfois difficile à accepter. Évoquant la « question juive » avec un représentant de l’autorité allemande durant l’occupation, Guitry déclare ainsi que la façon allemande de « résoudre » cette question est absurde et « a l’air d’être la vengeance d’un cocu…d’un homme qui aurait été cocufié par un Juif et qui se serait mis à détester la race juive tout entière ».

On voit que, parfois, le sens politique et le sens du tragique font cruellement défaut à l’auteur.

Guitry et la politique : mépris et déplorable aveuglement

Guitry n’a, comme le souligne C. Barbier, absolument aucun sens politique, celui-ci ajoutant même que pour celui-là : « à l’extérieur de la chambre à coucher, ce qui se passe n’a pas d’importance ». Et s’il ignore la politique, c’est qu’il ignore le peuple, ne connaissant, en homme de théâtre, que le public. La politique est pour lui, contrairement au théâtre, une distraction vulgaire. Rien d’étonnant donc à ce que Guitry ait cru bon d’écrire un livre intitulé De 1429 à 1942, ou de Jeanne d’Arc à Philippe Pétain, livre qui a eu le bon goût de paraître en 1944, soit au plus mauvais moment pour son auteur puisque la victoire des Alliés se dessinait déjà. D’ailleurs, le maréchal en personne lui en avait déconseillé le titre !

Guitry est, en politique, un grand naïf et un (coupable ?) ignorant : dressant un audacieux parallèle entre Jeanne d’Arc et le maréchal Pétain, il écrit que la première comme le second ont fait don de leur personne à la France et qu’il y a ainsi une continuité, une filiation même, de « Celle qui l’a faite » (la France) « à Celui qui la tient tendrement dans ses bras ». Durant l’Occupation, Guitry ne fuira aucune des mondanités organisées par le Reich à Paris. Il n’est donc guère étonnant qu’il ait été arrêté le 23 août 1944 à Paris, quelques jours avant que la capitale ne soit libérée. Détenu à Paris puis à Drancy et Fresnes, il fera soixante jours de prison mais sera surtout privé de représentations théâtrales durant trois ans. Sa légèreté l’aura cette fois desservi.

Mort de rire

Avec la mort, la sienne et celle des autres, Sacha Guitry s’efforce d’être toujours aussi léger. Il dit avoir déchiré le testament qu’il venait d’écrire parce qu’il « faisait tant d’heureux » qu’il en serait venu à se « tuer pour ne pas trop les faire attendre ». Dans la pièce drôlement intitulée Le KWTZ (on croirait l’imprononçable nom du Dieu de l’Ancien Testament), il donne tout aussi drôlement la parole à un homme qui, à son enterrement, exige « qu’un discours interminable, et en anglais, soit prononcé sur sa tombe ».

Mais, signe que chez Guitry la politique n’est pas une affaire sérieuse, on trouve ces réjouissantes anecdotes dans De 1429 à 1942, ou de Jeanne d’Arc à Philippe Pétain :

« Forain mourait et son médecin l’examinait encore :
– Franchement, monsieur Forain, je vous trouve en bien meilleur état qu’hier…
– Oui, en somme, conclut Forain, je meurs guéri.

Vaugelas, illustre grammairien, à l’instant de sa mort, put encore établir deux règles de grammaire. Ayant dit :
– Je m’en vais…
Il se reprit :
– Ou je m’en vas…
Dans un murmure, il expliqua :
– L’un et l’autre se dit…
Puis, rendant le dernier soupir, il ajouta :
– Ou se disent. »

Guitry, fuyant toujours, tel le bon juriste, la preuve négative et découvrant une voie quasi-pascalienne, veut enfin croire que Dieu pardonne aux humoristes : si « les témoignages accumulés de la présence au Ciel du Divin Créateur sont loin d’être probants… la “preuve du contraire” est inimaginable… Il faut laisser à Dieu le bénéfice du doute ».

C’est pourquoi Guitry « doute en Dieu ».

Frédéric DIEU

Christophe Barbier, Le Monde selon Sacha Guitry, Éditions Tallandier, 2018, 320 p., 19,90 €.



 

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