Nous l’avons vu : le pass culture n’est ni équitable, ni citoyen. Il est encore moins un service public, répondant à une triviale logique marchande. Mais peut-on au moins dire qu’il est « culturel » ? Hélas, pas vraiment, n’étant porteur d’aucune fraternité, ni d’une quelconque liberté d’expression artistique

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Seconde partie de l’analyse menée par Jean-Michel Lucas, ancien DRAC et docteur d’État ès sciences économiques.
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Le pass culture, nous l’avons relevé dans la première partie de l’analyse, n’est ni équitable, ni citoyen. Il ne saurait par ailleurs se prétendre comme un service public.

Un pass culture à l’encontre de l’idée même de ministère de la Culture

Deux arguments supplémentaires confortent la faute politique du pass culture quand il se présente comme un service public.

Le premier est que le pass culture prétend diversifier les « pratiques culturelles » alors qu’il n’est aucunement responsable de ces pratiques. Il serait bien en peine de dire ce que le « jeune » a retiré de son choix, quelles relations il a établi à partir de cette pratique, quelles discussions ont enrichi sa réflexion, quel chemin émancipateur il a parcouru. Le pass culture est, seulement, un catalogue d’offres à acheter ; il ne s’intéresse qu’au montant dépensé ; il ne dispose d’aucun outil d’évaluation pour estimer la valeur culturelle des pratiques achetées avec l’argent public !

La seconde raison est que le pass culture conduit à dépenser de l’argent du contribuable sans aucune exigence publique ! Il finance tous les projets selon les désirs du jeune de dix-huit ans ! Certes, comme le fait remarquer le professeur Tobelem, le jeune qui voudra aller vers le projet d’un enseignant ou d’une MJC apportera avec lui l’argent du pass culture. On pourrait s’en féliciter, mais ce serait une erreur grave qui enterrerait l’idée même d’une politique culturelle spécifique. En effet, dans la politique culturelle, des critères d’intérêt général s’imposent aux propositions culturelles faites aux différents « publics » : des exigences de conception pédagogique du projet, de qualité artistique des intervenants, de caractéristiques sociales des personnes ou d’autres conditions nécessaires pour engager la dépense culturelle publique.

Or, avec le pass culture, le jeune de dix-huit ans déclenche cette dépense publique culturelle indépendamment de tous ces critères d’intérêt général. Il achète ce qu’il a envie, comme l’avaient bien anticipé, dès 2018, Laura Aufrère et Lionel Maurel.

Peut-on encore appeler service public, un dispositif de dépense de l’argent public où les utilisateurs fêtant leur 18e anniversaire sont les maîtres de la concurrence entre tous les offreurs, ceux qui respectent des exigences publiques comme ceux qui n’en n’ont cure ?

La réponse est négative. Il n’est qu’un service privé de satisfaction de consommateurs individuels, indifférents aux labels « de qualité » pourtant estampillés par le ministère de la Culture ! Le pass culture est, au fond, une sorte de dispositif d’autodestruction de l’idée même de ministère de la Culture !

L’application aurait été compréhensible si elle s’était mise sous la bannière keynésienne de la relance de l’économie collective par la relance de la consommation individuelle. Mais ce n’est pas le cas. Elle aurait été une bonne idée si les industries culturelles l’avaient conçu comme une opération promotionnelle de leurs produits, mais ce n’est pas le cas, non plus.

Elle est, in fine, un modèle dangereux pour la politique culturelle puisqu’elle abandonne la nécessité de critères culturels d’intérêt général pour justifier l’argent public.

Mais reste une dernière interrogation, et non des moindres…

Le pass culture est-il au moins culturel ?

La question peut surprendre puisque le pass culture concerne des activités reconnues comme culturelles par le ministère de la Culture. Toutefois, cette évidence ne l’est pas du tout.

D’abord, l’application prend uniquement en considération des offres de produits échangeables sur les marchés qui entrent dans la nomenclature des activités économiques françaises (NAF) considérées comme culturelles ! C’est un choix politique de réduire, ainsi, la culture à son commerce.

Une seconde raison fait du pass Culture un dispositif d’exclusion culturelle qui se révèle hors la loi ! Depuis 2015, le ministère de la Culture devrait savoir qu’en matière culturelle, il a l’obligation de respecter les droits culturels des personnes*.

Je ne vais pas rappeler, ici, ce que j’ai répété à longueur de chroniques dans Profession Spectacle : les droits culturels font partie des droits humains fondamentaux. Il s’en déduit une définition de la culture que la France, pays soucieux des droits de l’homme, se doit de mettre en pratique. Dans le référentiel des droits culturels des personnes, la culture advient lorsqu’il y a relation d’humanité entre les êtres humains. Elle prend appui sur ce qui donne sens à l’existence des personnes : la manière de s’habiller ou de travailler, la manière de manger ou de marcher, la manière de parler, de chanter ou de communiquer, même sans rien dire, même sans rien consommer. Ce sera, peut-être, avec des produits d’artistes comme le cinéma, le concert, le livre, et même avec des marchandises des industries culturelles, mais ce sera aussi à travers les récits, les fictions, les croyances, les rapports avec la nature ou mille autres manières de cultiver son humanité dans ses relations avec les autres.

Le Pass culture exclut toutes ces relations qui font culture entre les êtres humains, il n’est donc pas vraiment culturel, au titre de la loi commune sur le respect des droits culturels des personnes.

On pourrait trouver incongrues ces réflexions sur l’humanité du pass culture. Pourtant, du propre aveu de Florent Fack, cette question de l’humain est un point noir dans la mécanique de l’application. Il a même l’honnêteté de nous indiquer que les catégories de « personae » qu’il a construites lui échappent, car les jeunes consommateurs évoluent rapidement dans leurs « goûts ». Le marketing ne fait pas tout, de sorte qu’il nous prévient : « Les personae aident à garder en tête que, derrière nos utilisateurs, il y a des humains. »

Puisque même les concepteurs du pass culture le reconnaissent, il aurait dû s’imposer de mettre le jeune humain de dix-huit ans au cœur du dispositif, non sous la forme simpliste du « consommateur », mais en tant qu’être humain doté, évidemment, de tous ses droits humains fondamentaux, donc, à coup sûr, de ses droits culturels.

Malheureusement, le pass culture a une nouvelle fois joué au poker avec les mots : il a gagné la bataille de l’opinion publique ; d’autres diraient qu’il a réussi un bel exercice de populisme et de démagogie… Ce qui est certain, c’est qu’il n’a pas grandi le rôle du ministère de la Culture, incapable, ici comme ailleurs, de respecter la loi sur les droits culturels.

Le pass Culture sera-t-il un jour porteur de fraternité et de liberté d’expression artistique ?

Il y avait mieux à faire, dans deux directions.

La première aurait dû être de soutenir financièrement les jeunes générations engagées dans des relations culturelles qui soient cohérentes avec la définition de la culture des droits humains fondamentaux. La priorité serait alors de favoriser les projets qui cultivent l’humanité des autres, notamment des personnes dont le genre, la couleur de peau, les choix alimentaires, la solitude ou la vision d’avenir ne trouvent pas à interagir et sont en situation d’être minorées dans notre monde si meurtri.

Après tout, puisque la culture, c’est faire un peu mieux humanité ensemble, l’effort public devrait être de soutenir des relations de fraternité, conformément à la mission qui se lit au fronton de la République et dans l’article 1 de la Déclaration universelle des droits de l’homme. La fraternité, voilà bien une valeur inconnue du pass culture !

La seconde direction d’un pass culture qui se voudrait conforme à la loi sur les droits culturels devrait, aussi, affirmer la priorité de la liberté d’expression artistique des jeunes générations. Voilà bien une liberté qui est un droit humain fondamental, dont les caractéristiques ont été bien mises en évidence par madame Shaheed, rapporteuse spéciale pour les droits culturels à l’ONU.

Alors un pass culture, digne du nom de service public, aurait fait la part belle aux projets des jeunes générations qui expriment leur humanité en manifestant – activement – leur liberté artistique. Le ministère de la Culture aurait pu au moins se rappeler que c’est bien aux libertés artistiques des jeunes générations que l’on doit le rock’n roll, puis la pop, le rap et le hip-hop, la techno, sans parler de la BD ou des jeux vidéo dans leurs multiples déclinaisons, jusqu’aux pratiques de programmation. Ce sont bien ces libertés, venues des imaginaires si souvent décriés des jeunes générations, qui se sont imposées ensuite aux marchés puis, tardivement, aux politiques publiques. Ni l’EAC ni les consommations « mainstream » des marchandises artistiques ne sont pour grand-chose dans les explosions de ces libertés nées en marge.

Finalement, le pass culture est passé à côté de l’avenir en ignorant l’histoire des libertés d’expression artistique qui sont les conditions nécessaires pour éviter que l’humanité ne s’encroûte dans la routine de ses stéréotypes culturels, où certains se croient maîtres des bonnes « exigences » artistiques pour tous les autres parties de notre humanité commune.

Jean-Michel LUCAS

* Exemple : article 3 de la loi LCAP «  L’État, à travers ses services centraux et déconcentrés, les collectivités territoriales et leurs groupements ainsi que leurs établissements publics définissent et mettent en œuvre, dans le respect des droits culturels énoncés par la convention de l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles du 20 octobre 2005, une politique de service public construite en concertation avec les acteurs de la création artistique.

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Lire aussi :
Le « pass culture » est-il équitable et citoyen ? (1/2)

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