Dans le premier volet d’une trilogie consacrée à sa famille, Le Pays des autres (Gallimard), Leïla Slimani, d’une plume inspirée, mêle l’intime au politique et nous raconte dix ans du passé du Maroc – de 1946 à 1956 –, avec le prisme de l’histoire de ses grands-parents. Un roman riche d’humanité, un roman à hauteur de femmes.

Mulhouse, 1944. Mathilde est une belle femme blonde aux yeux verts, grande et d’un tempérament joyeux. La guerre n’a pas mis à mal ses rêves, n’a pas éteint sa faim insatiable d’aventure et de vastes horizons. Sa sœur aînée Irène, avec laquelle elle s’est toujours disputé l’amour de leurs parents, la considère comme une écervelée et une dévergondée. Mathilde a vingt ans, elle est vivante. Elle rencontre Amine, un spahi de vingt-huit ans engagé volontaire dans l’armée française. Elle le trouve tellement beau, comme une promesse d’exotisme, et se surprend à avoir peur de le perdre ; c’est la première fois qu’elle éprouve un sentiment si fort. Quant à lui, il remarque immédiatement cette fille qui fait bien une tête de plus que lui, cette fille lumineuse et sensible. Ils se marient en Alsace et, à la Libération, elle part le rejoindre au Maroc, impatiente et débordant d’espoirs. Il ne sera cependant pas facile d’être Madame Belhaj.

Soi et l’autre

Arrivée à Rabat, elle apprend qu’elle doit séjourner un an chez sa belle-mère, le temps que le bail du locataire de la ferme dont a héritée Amine arrive à son terme. Elle découvre avec effarement à quel point la femme marocaine est soumise, à son père, à ses frères, à son mari, uniquement préoccupée de la bonne tenue de la maison.

« “Ici, c’est comme ça”. Cette phrase, elle l’entendrait souvent. À cet instant précis, elle comprit qu’elle était une étrangère, une femme, une épouse, un être à la merci des autres. Amine était sur son territoire à présent, c’était lui qui expliquait les règles, qui disait la marche à suivre, qui traçait les frontières de la pudeur, de la honte et de la bienséance. »

Mathilde se sent démunie, elle n’a plus aucun repère. Tout est nouveau, inattendu : les couleurs, les odeurs, les saveurs. Elle se rend vite compte que les terres qui sont désormais sa demeure ne sont pas l’oasis verdoyant et abondant qu’elle s’imaginait mais un domaine aride et hostile. Contre vents et marées, plutôt contre canicule et sauterelles, Amine lutte, il y croit. Il s’y connaît peu en plantation et exploitation ; il lit et interroge les producteurs prospères. Au fil des ans, ses terres deviennent fructueuses. Une autre de ses facettes se dévoile à Mathilde. Il est certes courageux et solide, cependant le poids des soucis et des humiliations – ses compatriotes le jugent d’avoir épousé une Blanche – le révèle intransigeant et violent. Il est d’un pays où « Dieu et l’honneur se confondent ».

Un autre soi

Mathilde tempête mais s’acclimate. Elle apprend l’arabe, est d’ailleurs douée malgré son accent alsacien. Elle n’en peut plus de vivre isolée, qu’à cela ne tienne : elle ouvre un dispensaire. Elle n’est pas taillée pour la domestication, « petite fille insolente, adolescente lubrique, épouse indocile ». Elle n’obéit pas toujours à Amine, refuse de se perdre. Elle pense parfois à partir. À la mort de son père, elle retourne en Alsace et envisage d’y rester. Elle comprend qu’elle s’est trompée, elle n’a pas fait d’études mais n’est pas obligée de dépendre de quelqu’un. Pourtant, le Maroc l’appelle. Elle y a laissé ses enfants, Aïcha et Selim ; elle s’est attachée à cette autre terre ; elle aime cet homme à l’odeur enivrante qui lui rend son amour avec passion, qui va à l’encontre de ses croyances en lui offrant un merveilleux Noël avec un cyprès en guise de sapin – un arbre volé chez la voisine qui s’en amuse. Mathilde a connu l’échec, perdu ses illusions et refuse malgré tout de se considérer comme enchaînée. Elle décide de composer et de s’écrire un destin, main dans la main avec son homme, tous deux étrangers dans le pays de l’autre.

« À cet instant, ils n’étaient pas dans deux camps opposés. Ils ne se réjouissaient pas du malheur de l’autre. Ils n’attendaient pas que l’un pleure ou se félicite pour lui tomber dessus et l’accabler de reproches. Non, à cet instant, ils appartenaient tous deux à un camp qui n’existait pas, un camp où se mêlaient de manière égale, et donc étrange, une indulgence pour la violence et une compassion pour les assassins et les assassinés. Tous les sentiments qui s’élevaient en eux leur apparaissaient comme une traîtrise et ils préféraient donc les taire. Ils étaient à la fois victimes et bourreaux, compagnons et adversaires, deux êtres hybrides incapables de donner un nom à leur loyauté. Ils étaient deux excommuniés qui ne peuvent plus prier dans aucune église et dont le dieu est un dieu secret, intime, dont ils ignorent jusqu’au nom. »

Leïla Slimani, Le Pays des autres, GallimardDans ce roman au style fluide et enflammé, Leïla Slimani nous parle d’exil, de ce qu’est être étranger, de tradition, de métissage, de libération et d’amour. Mathilde et Amine se découvrent étrangers dans le regard des autres, ils transgressent en formant un couple hors cadre. Ils fascinent et inquiètent, suscitent le mépris et la peur. Comment se définir alors ? Plus encore qu’eux-mêmes, leurs enfants sont victimes de préjugés parce qu’ils sont métis. Avant d’être vu comme un enrichissement, le métissage est une douleur, voire une « damnation » comme l’écrit Édouard Glissant cité en exergue. Certains y voyaient un signe de fin des temps. Aïcha, leur fille, est tiraillée entre deux mondes. Elle en veut à ses parents et maudit ses cheveux crépus indomptables aux mèches blondes. Elle n’est ni une indigène ni une Européenne, qui est-elle ? Se sentir étranger est un élan intérieur, également une détermination extérieure, une décision de l’autre.

L’auteure utilise la belle métaphore de la greffe. Amine ente une branche de citronnier sur un oranger et espère un nouveau fruit qu’il baptise « citrange ». L’essai sera un échec, la pulpe trop sèche, le fruit amer. Les greffes sont difficiles, certaines impossibles, le constat est affligeant : « Il pensa qu’il en allait du monde des hommes comme de la botanique. À la fin, une espèce prenait le pas sur l’autre et un jour l’orange aurait raison du citron ou l’inverse et l’arbre redonnerait enfin des fruits comestibles. »

Mathilde et Amine apprennent, non sans mal, à gérer leurs différences en les intégrant dans des valeurs communes. Si, en Afrique, l’amour est, au-delà de l’individu, une affaire de famille, de clan, ils arrivent à protéger leur couple. Amine est écartelé, en veut à Mathilde de faire de lui « un traître et un hérétique » mais il ne peut lui résister ; il l’aime et s’accommode de ses fougues. Mathilde, quant à elle, se plie aux coutumes en imposant petit à petit ses vues. Aimer, c’est accepter le pays de l’autre. Elle lutte contre certaines traditions hors d’âge, inacceptables, ébahie de constater que pour sa belle-mère « le monde était traversé par des frontières infranchissables. Entre les hommes et les femmes, entre les musulmans, les juifs et les chrétiens, et elle pensait que pour bien s’entendre il valait mieux ne pas trop souvent se rencontrer. La paix demeurait si chacun restait à sa place. » Mathilde ou la révolution…

Les luttes sont multiples chez Leïla Slimani, romancière de la fracture, de la frustration, de la déception. Son roman est sous-titré “La guerre, la guerre, la guerre”, comme une insistance ou la toute-puissance d’une force qui partout s’insinue. Il y a la guerre en France et celle de la décolonisation. Une fièvre anticolonialiste embrase le Maroc au début des années cinquante : certains Français fuient, Amine est accusé de trahison par son frère pour avoir épousé une Blanche. Et il y a la guerre des femmes dans le pays des hommes, le combat acharné pour l’émancipation, une lutte intime, longue et cruelle.

Dès les premiers mots, nous sommes emportés dans une atmosphère où toutes les émotions semblent palpables. Le roman est une succession de scènes réussies, très visuelles, qui nous montrent l’étranger au cœur, nous infiltrent dans l’oppression culturelle, politique et religieuse. Leïla Slimani est une formidable conteuse aux points de vue nuancés, attachée à ses personnages et aux sentiments décrits, dosant subtilement les touches de sensualité.

Rendez-vous en 2022 et 2024 pour la suite de cette prenante saga familiale.

Stéphanie LORÉ

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Leïla Slimani, Le Pays des autres, Gallimard, 2020, 368 p., 21,90 €
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