Plaque sensible des transformations qui traversent les politiques culturelles, lieu de croisement des collectivités publiques, des réseaux artistiques et culturels, des chercheurs et de la société civile, l’Observatoire des politiques culturelles fonctionne comme un atelier de ressources disponibles pour tous. Sa vocation ? Interroger en permanence les liaisons entre les enjeux artistiques et culturels, les enjeux de société et les enjeux de politiques publiques.

Éditorial du dernier numéro de la revue L’Observatoire, n°57, hiver 2021.

Fabrique relationnelle, l’OPC cherche à relier expériences locales, nationales, internationales, en se nourrissant de leurs réalités respectives pour mieux les faire dialoguer. Espace de recherche, il tente de saisir les échos des grandes mutations du monde contemporain pour mieux apprécier la manière dont la culture les intègre et faciliter ainsi leur mise en perspective. Laboratoire d’innovation, l’OPC multiplie les expérimentations et les méthodologies d’animation, de production et d’intelligence collective en les adaptant aux contextes dans lesquels il est appelé à intervenir avec ses partenaires. Comment en est-on arrivé là ? Comment poursuivre l’aventure ?

Cheville ouvrière de la décentralisation et de la déconcentration des politiques culturelles, l’Observatoire des politiques culturelles est né sous le signe de la coopération entre l’État et les collectivités territoriales. Une définition initiale qui correspondait à la lettre de mission que J. Lang avait confiée R. Rizzardo. Chaque réforme territoriale depuis lors a été, pour l’OPC, l’occasion d’ouvrir un chantier pour saisir ses conséquences sur les cadres partenariaux entourant la culture. Comprenant que le bouillonnement culturel qui se manifestait dans les territoires ne pouvait être un objet d’attention appliquée depuis la rue de Valois, Augustin Girard soutint généreusement le projet de cet Observatoire conçu comme une escorte légère des collectivités publiques. Cependant, dans la notion de « politiques culturelles », il y a le mot culture. Celui-ci nous a amenés immédiatement à intégrer les grandes questions de société dans la réflexion. « La culture est le lien social lui-même » soulignait déjà Edgar Morin. Impossible de ne pas mettre ce débat au cœur des politiques culturelles. C’est d’ailleurs avec Edgar Morin et Antonin Liehm que fut organisé le tout premier débat au nom de l’Observatoire, à la Maison de la Culture de Grenoble, début 1990. Le sujet : l’espérance culturelle européenne après la chute du Mur de Berlin. Ardent était l’espoir que la culture joue un rôle plus actif pour donner un élan décisif à cette communauté de destin qui nous attend encore. Des réseaux artistiques et culturels d’acteurs européens apparurent dans ces années- là. L’Observatoire les accompagna dès leur naissance. Il fut de même présent d’emblée auprès des associations et réseaux professionnels qui se structuraient au plan local et national.

Organiser la médiation entre institutions et acteurs de la culture, dresser des ponts entre des milieux qui se connaissent mal et des savoirs qui s’ignorent définit bien la position de l’Observatoire. Elle implique de subir parfois le mécontentement des uns et des autres. Voici le prix du bien le plus précieux que l’Observatoire a construit – non sans difficulté – tout au long de son histoire : son indépendance. Celle-ci n’est pas la propriété d’une équipe, elle est un bien commun pour tous les acteurs de la culture. Une chance qui bénéficie de la garantie des partenaires publics de l’OPC, ministère de la Culture en premier lieu.

Deux grands sujets de société ont mobilisé l’OPC partir des années 1990 : les fractures culturelles / sociales et la diversité culturelle. Au mitan de cette décennie, l’OPC publia un ouvrage préfacé par M. Wieviorka dans lequel les auteurs montraient l’intérêt d’approfondir la reconnaissance de la diversité culturelle dans un cadre républicain, afin précisément de lutter contre la fragmentation de la société qui se manifestait déjà et dont on retrouvait certaines racines dans l’histoire de notre pays, celle de son jacobinisme, celle de la colonisation. Quelque temps plus tard, prenant appui sur l’exemple de la scène de l’art contemporain, l’articulation entre pluralisme artistique et diversité culturelle fit l’objet d’un autre projet majeur. La promotion de la diversité artistique, si elle était admise dans les discours, méritait d’être interrogée dans les faits, les conventions esthétiques, les projets des institutions et le marché. Par la suite, le thème de la diversité sera régulièrement investi par l’Observatoire.

La division entre culture et éducation populaire a été d’emblée un sujet de regret pour l’OPC. Nous constations sur le terrain que les frontières entre ces deux mondes tenaient davantage des logiques abstraites ou des intérêts corporatistes qu’à une pertinence politique ou culturelle. Quelle étrangeté française tout de même que la plupart des ministres de la culture aient entrevu cette incongruité sans pouvoir la résorber ! Cette préoccupation rejoignait les débats sur la démocratisation culturelle, la démocratie culturelle, la diversité ou les droits culturels. Sur ces notions, le positionnement de l’Observatoire a été nourri par la confrontation avec une grande variété de projets artistiques et culturels ainsi que par des enquêtes de terrain. Ces divers éléments nous ont conduits à relever, dans la nuance, l’intérêt et les limites de chacun de ces paradigmes, mais aussi la manière dont ils se traduisent avec plus ou moins de difficulté dans les pratiques professionnelles. Bien entendu, ces batailles conceptuelles posaient la question d’un rééquilibrage de l’effort public entre les forces culturelles en présence, problème toujours d’actualité. Autre thème majeur investi de façon permanente par l’Observatoire : celui de l’éducation artistique et culturelle. Des chantiers menés en région comme en Europe ont permis d’aboutir à la formalisation d’une sorte de manifeste franco-allemand appelant – avec la Fondation Genshagen – à construire l’EAC comme un droit culturel pour chaque enfant. La perspective prochaine d’une généralisation de l’EAC à l’école, longtemps écartée, est encourageante. Le chantier de son évaluation qualitative est devant nous !

Se saisir des sujets dans l’air du temps pour apprécier les écarts entre leurs promesses et la réalité est un principe majeur dans la démarche de l’OPC. À cet égard, la revue l’Observatoire représente un espace de controverse vivant. Comprendre les mutations des enjeux artistiques et culturels au regard de la dynamique des « villes créatives », des tiers-lieux, des créations dans l’espace public, des cultures numériques… telle est la perspective dans laquelle cette tête chercheuse qu’est l’OPC s’est toujours située. Demeurer attentif aux inégalités, aux discriminations et aux fractures culturelles est aussi ce qui motive l’idée de promouvoir une Politique de la Relation dont les arts et la culture seraient le premier carburant. Les acteurs artistiques et culturels ont un rôle crucial jouer pour mettre en récit, symboliser et rendre sensible une situation de crises multiples, qu’elles soient écologiques, socio-économiques, migratoires, démocratiques et désormais sanitaires. Animer la fabrique des politiques culturelles en reliant les mondes de l’administration publique, des élus locaux, des professionnels de la culture, de la création artistique et de l’université : la raison d’être de l’OPC est la même depuis l’origine, mais les chemins qu’il emprunte pour y parvenir n’ont eu de cesse de se renouveler. Les années venir nous appellent à explorer des sujets d’utilité publique qui constituent l’avenir des politiques culturelles. Développer des projets pilotes, renouveler continuellement les formes éditoriales, coopératives, évènementielles et pédagogiques de ses activités : le rôle de passeur et de traducteur joué par l’Observatoire devra être travaillé avec exigence et inventivité.

Jean-Pierre SAEZ et Vincent GUILLON

Directeur et directeur adjoint de l’Observatoire des politiques culturelles (OPC)

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