Outre la crise sanitaire, le théâtre russe est confronté à une importante crise politique, symbolisée par l’opposant Alexeï Navalny. Dans cette ambiance lourde et confuse, le théâtre continue sa route, se débat, résiste, se fait acheter, tend l’échine, rend service ou va bravement de l’avant.

Quatrième et dernier volet de notre petit tour d’horizon non exhaustif de l’art théâtral en Russie, par temps de pandémie*.

L’état du théâtre russe en pandémie 4/4

Dans le précédent volet de notre chronique sur le théâtre en Russie, nous achevions notre évocation de quelques créations récentes par la délicate question de la liberté. La liberté… Car à la crise sanitaire s’ajoute la crise politique. Difficile de parler du théâtre russe de l’année 2021 sans prendre en compte les événements liés au retour en Russie d’Alexeï Navalny, comme ressuscité de son empoisonnement (août 2020), à son arrestation, à ses procès absurdes. Des manifestations pacifiques ont secoué de nombreuses villes de la Fédération de Russie ; de très nombreuses arrestations s’en sont suivies qui, par leur arbitraire, la durée de l’incarcération et les conditions illégales, ont suscité des réactions indignées. En témoigne la vidéo radicale pour la libération des prisonniers politiques postée par un groupe de musiciens, dont le célèbre pianiste Evgeny Kissin.

Dans le milieu théâtral, certains ont pu considérer que la vidéo de Bellingcat où A. Navalny fait avouer par téléphone à un officier du FSB son implication dans son empoisonnement était « le meilleur spectacle de l’année ».

Le discours audacieux, insolent et plein d’humour d’A. Navalny à ses juges a fait réagir, depuis la Pologne où il réside, le dramaturge Ivan Viripaïev qui écrit : « Navalny a créé un style. C’est le héros d’une pièce d’Ibsen ou de Strindberg. L’ennemi d’un système mortellement vieilli. Un héros avec pathos (un peu trop parfois, mais c’est comme ça). Je regarde tout cela depuis plusieurs jours et je sens que je participe à une épopée. » Il compare Navalny à Tibulle, un personnage du roman-conte Les Trois gros d’Iouri Olecha (dont Andreï Mogoutchi a adapté les motifs depuis 2018 dans ce qui est devenu une série théâtrale fantastique et dystopique, dont la saison 3 est sortie début 2021 et qui est encore inachevée). « Son discours a plus de force que n’importe quel blockbuster, continue I. Viripaïev, mais le plus saisissant, c’est que ce n’est pas un film. Que tout cela est réellement dangereux pour la vie des gens. Et ma vie bien sûr, après tout cela, va changer. Waouh ! »

Autour d’Alexeï Navalny et de la répression déclenchée, les déclarations se sont multipliées, opposées. De plus, le jour où A. Navalny est condamné à deux ans et huit mois de prison, la mairie de Moscou fait savoir qu’elle ne renouvelait pas le contrat de Kirill Serebrennikov à la tête du Gogol Centre, théâtre qu’il a refondé de fond en comble. Les associations de critiques de théâtre font signer des lettres ouvertes de protestation contre les arrestations et pour la réintégration de K. Serebrennikov. Anatoli Vassiliev poste sur Facebook un « mémo à usage officiel » où il donne à qui de droit des conseils radicaux en même temps qu’humoristiques pour réintégrer rapidement K. Serebrennikov. Pourtant, celui-ci se contente de raconter en quelques phrases poétiques ses « Huit ans et demi » (c’est le titre du texte) passés dans ce théâtre, sans dire mot des événements graves qui grondent tout autour. Des acteurs sont arrêtés pendant les manifestations de janvier ; d’autres voient leur nom supprimé de sites théâtraux.

Le metteur en scène Konstantin Bogomolov, récemment nommé à la tête du théâtre sur Malaïa Bronnaïa, publie un manifeste intitulé L’enlèvement d’Europe 2.0 (sur son blog et dans Eho Moskvi, le 10 février), dans lequel il condamne le « nouveau Reich éthique » créé par l’Europe contemporaine et constate, en provocateur qu’il est, que la liberté n’est pas de son côté, mais de celui de la Russie. Le Kremlin donne son aval à ses déclarations…

La devise d’Alexeï Navalny – que ses détracteurs considèrent comme un suppôt de l’occident –, « Je n’ai pas peur », est d’ordre éthique plus que politique ; c’est sur ce plan-là que réside son apport essentiel. La devise fonctionne chez la jeunesse qui scande dans la rue : « Un pour tous, tous pour un. » Elle est neuve, car la peur est sans doute le sentiment le plus partagé en Russie depuis très longtemps. Mais derrière le « Je n’ai pas peur » demeure tapie une peur ancestrale, justifiée par une longue succession de régimes autoritaires, corrompus et assassins. Et les vieilles controverses se raniment – slavophiles contre occidentalistes –, dans une atmosphère qui s’apparente à celle des romans de Dostoïevski, mais simplifiée par le cynisme-roi. K. Bogomolov a présenté en février la première de ses Démons ; il est un maître pour commenter Dostoïevski, car il est lui-même un personnage dostoïevskien. Plus récemment, il a monté Crime et châtiment où il joue en personne.

Dans cette ambiance lourde et confuse, le théâtre continue sa route, se débat, résiste, se fait acheter, tend l’échine, rend service ou va bravement de l’avant. Il s’active. L’Opéra Hélikon de Moscou a ouvert sa salle pour la vaccination au Spoutnik V, le GITIS a continué les cours en présence et fait passer de même tous les concours d’entrée, le théâtre Vakhtangov va bientôt ouvrir officiellement le nouveau bâtiment flambant neuf de son école (l’Institut Chtchoukine), entièrement dédié à l’enseignement du mouvement scénique.

Anatoli Vassiliev, qui travaille à Moscou sur le montage de films issus du grandiose événement DAU, si boudé en France, a ouvert, dans une École supérieure de cinéma – dirigée par Dmitri Mamulian et Gennadi Kostrov, un mécène –, une classe pour acteurs et metteurs en scène de théâtre et de cinéma déjà professionnels, et formés aux traditions orientales. Au théâtre Maïakovski, le directeur d’origine lituanienne Mindaugas Karbauskis, un élève de Piotr Fomenko, programme ou monte lui-même classiques russes et auteurs contemporains : Kant et Le Roman russe du dramaturge lituanien Marius Ivachiavitchius, Le chœur de Moscou de Lioudmilla Petrouchevskaïa qu’on a, bien à tort, déjà oubliée en France. Et au théâtre des Nations, le letton Alvis Hermanis a mis en scène Gorbatchev (fin 2020), avec Evgueni Mironov et Tchoulpan Khamatova, dont le jeu est remarquable.

Vérité/Censure

Dans un message du 16 février, A. Navalny parle de son séjour en prison comme d’un vol cosmique dans une fusée métallique lancée dans l’espace, avec tous les risques que comporte son atterrissage. De sa cage de verre au tribunal, il s’adresse à ses juges et à son pays (20 février), parle de Dieu, de la Vérité dans un monde où la post-vérité fait rage, il parle d’une Russie libre et heureuse. Alexeï Navalny est aussi un personnage de Dostoïevski**.

En résidence surveillée au cours de son long procès, Kirill Serebrennikov a pu réaliser grâce au numérique plusieurs spectacles (ballet au Bolchoï, pièces et opéras en Russie et à l’étranger), et très récemment, en avril 2021, Parsifal à l’opéra de Vienne, alors qu’il est libéré mais ne peut sortir du territoire en raison du verdict.

Difficile de parler de censure au théâtre, mais comme on l’a vu dans le premier volet de notre chronique, ce sont des « citoyens » qui s’en chargent. Ainsi, récemment, à Moscou, le teatr.doc, petit théâtre moscovite au rôle très important qui s’empare de sujets actuels et brûlants selon les techniques du Verbatim, a présenté Voisins, spectacle sur les événements d’août 2020 en Biélorussie (manifestations de masse contre l’élection d’Alexandre Loukachenko, violentes répressions policières et arrestations). Le metteur en scène Sergueï Gindilis a travaillé avec des acteurs biélorusses vivant à Moscou en utilisant la technique du « Verbatim dans les écouteurs » : les acteurs entendent le discours des témoins qu’ils traduisent en simultané. Des projections d’images sur écran complètent les témoignages. À la porte du teatr.doc, des miliciens – mais le teatr.doc en a l’habitude. Vingt minutes après le début, la porte s’ouvre, les lumières s’allument, un homme entre et déclare que la salle est minée : il faut sortir. Le public a ri, puis est sorti. Le spectacle s’est poursuivi dans la rue, sur les escaliers du théâtre. Cinq minutes plus tard, le même homme a tout interrompu en leur demandant de partir, car au cas où l’explosion aurait lieu, des éclats pourraient atteindre acteurs et spectateurs. Sécurité avant tout. Deux cents mètres plus loin, les acteurs ont poursuivi sur le trottoir, entre des bâtiments en travaux tout à fait vides. Dix minutes plus tard, un autre individu est arrivé, avec une nouvelle information : l’une des entreprises qui occupait un de ces bâtiments se serait plainte de leur « manifestation de masse non autorisée ». Il faut donc se disperser. Les acteurs sont descendus plus bas, vers la rivière, il y avait là un chantier et un grillage – les acteurs d’un côté, les spectateurs de l’autre. Comme le raconte Dina Goder dans le blog de la revue Teatr, le 2 mai 2021, le spectacle a continué mais, cette fois, sont arrivées deux voitures de police, et des hommes en uniforme. « Vous gênez le passage, dispersez-vous. » Il ne restait plus qu’une demi-heure de spectacle, ce serait pour une autre fois, a-t-on dit au public…

Comment comprendre ce qui se passe en Russie, sous les yeux du monde entier, autrement que par le théâtre ? Je renvoie à la fameuse pièce d’Evgueni Schwartz, Le dragon, écrite en 1944 (et qui a d’ailleurs été montée à Omsk par Marat Gatsalov, fin 2019). C’est un conte, une féérie, avec un chevalier libérateur. Lancelot a existé, il est toujours là, mais la tâche est écrasante… D’autant qu’on ne parle presque plus de lui, qui pourrit dans un camp et dont tous les relais encore libres se sont auto-supprimés étant devenus « agents de l’étranger » ou « terroristes » aux yeux du pouvoir, et risquant donc d’être arrêtés. Je pense au message du grand Vsevolod Meyerhold dans ses dernières paroles, à la veille d’être fusillé comme ennemi du peuple le 1er février 1940 : « La vérité vaincra. » Le 20 août, un billet d’A. Navalni, transmis par ses avocats à plusieurs journaux, nous démontre que la seule politique internationale valable devrait concerner une lutte mondiale contre la corruption. Gogol était visionnaire avec son immortel et puissant Revizor

L’utopie est le possible non encore réalisé, disait Ariane Mnouchkine. Ce serait bien aussi que les organisateurs de festivals et autres producteurs se décident à montrer à nouveau au public français des spectacles russes et comme Patrick Penot, sans se contenter de Moscou et de Pétersbourg, qu’ils visitent les théâtres de province et des différentes régions. Ce serait bien aussi qu’ils fréquentent par exemple à Moscou, si les conditions sanitaires le permettent, des manifestations comme la rétrospective Boutoussov au théâtre Vakhtangov, ou la cinquième Biennale de l’art théâtral, “Leçons de mise en scène” (septembre-décembre 2021), qui propose dans son nouveau programme les travaux de jeunes artistes encore inconnus et ceux du laboratoire « Théâtre sans frontière », concept né sous les contraintes de la COVID, qui s’organise pour l’occasion.

Béatrice PICON-VALLIN

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L’écriture de ce long article en quatre volets datant de la fin du mois d’août, il n’est pas rendu compte des éventuels événements récents.
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Au printemps et à l’été 2021, le festival Masque d’or a organisé un événement spécial pour les 200 ans de la naissance de Dostoïevski : seize spectacles furent présentés à Moscou et à Omsk.

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N.B. Tous les textes cités sont tirés de blogs qui sont en partie, en Russie, le samizdat d’aujourd’hui, ou du média internet russophone basé en Lettonie, Meduza.

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Photographie à la Une : Théâtre Maïakovski, Moscou, Russie
Crédits : Vladimir OKC
Source  : Wikipedia