Leïla Cassar : “Passer par l’intimité pour écrire le sensible”

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« Je voulais le matériau textuel proche d’une création plastique », explique Leïla Cassar à propos de son nouveau texte : L’inhabitante. Une œuvre que la dramaturge présentera dans le cadre du festival FLIRT consacré aux écritures contemporaines. Entretien.

La deuxième édition du Festival des lectures itinérantes et rencontres théâtrales (FLIRT), dont Profession Spectacle est partenaire, aura lieu à Paris du 10 au 15 janvier 2022. L’événement met à l’honneur six pièces récentes à travers des mises en lectures, des rencontres thématiques avec les auteurs et les autrices, des ateliers d’écriture, ainsi qu’une édition numérique accessible en ligne pendant le festival.

C’est dans ce cadre que la pièce L’inhabitante sera présentée à Paris, le jeudi 13 janvier à la médiathèque de la Canopée la fontaine. Son autrice, Leïla Cassar, formée à l’ENSATT en écriture dramatique, a par ailleurs écrit La vie sans les murs, Grenouille © (en co-écriture avec Hélène Jacquel) et Les Gens qui Penchent (en co-écriture avec Guy Robert, Rozenn Guilcher et Jeanne Béziers). Ses pièces ont été mises en scène ou en lecture à Lyon, Paris, Bobigny, Montréal, New York, Valréas. Elle est lauréate du palmarès ‘‘jeunes textes en liberté’’ et de l’aide à la création d’ARTCENA.

Rencontre.

Comment résumer L’inhabitante en quelques mots ?

Cette pièce évoque l’évolution et la gentrification d’un quartier lyonnais à travers plusieurs époques. Les trajectoires de trois personnages rejoignent l’histoire de ce lieu et interrogent la tension entre ancrage et mouvement, habiter et traverser, investir et survoler. La pièce s’ouvre alors que Jules a dix-sept ans et quitte son domicile familial pour se rendre dans la « zone ». Autour d’elle et à travers son histoire, on va rencontrer sa mère Denise, son amante Suzanne et sa fille Louison…

Sais-tu ce qui a suscité cette écriture ?

Je me suis rendu compte que je ne connaissais pas l’histoire de la ville dans laquelle je vivais, Lyon. Comme beaucoup de personnes locataires, changeant souvent de logement, j’ignorais qui avait habité les lieux avant moi et quelles avaient été leurs vies… Ces données inconnues vis-à-vis d’un endroit aussi intime que l’habitation m’ont beaucoup intriguée, puis j’ai assisté à une conférence sur le quartier Confluences qui a relevé mon attention. J’entendais des avis très divergents, entre constat d’un flagrant échec urbanistique et enthousiasme face à un nouveau visage plein de promesse. Moi-même, je trouvais l’endroit étrange, à la fois attractif et vide, une belle architecture mais pas vraiment habitée… La question de la gentrification est rapidement apparue.

As-tu effectué des recherches sur l’histoire du quartier ?

Oui, j’ai d’abord eu le souhait d’écrire une pièce historique et je me suis renseignée sur les habitantes ayant dû déménager, comme les travailleuses du sexe ou les personnes qui vivaient dans des habitats temporaires construits par leurs soins. J’ai aussi effectué des entretiens avec le patron d’un ancien bar ; il m’a raconté beaucoup d’anecdotes et m’a ainsi permis de plonger dans les réalités concrètes du quartier. Puis j’ai mis de côté la dimension historique car, s’il y avait énormément de thèmes dont je voulais m’emparer dans cette pièce, il fallait que je passe par l’intimité des vies pour écrire quelque chose de sensible.

Dans L’inhabitante, les rues n’appartiennent pas aux personnages et leurs logements, lorsqu’ils en ont un, ne leur appartiennent pas non plus. Qu’est ce qui leur appartient ? Et ces femmes, appartiennent-elles à quelque chose ?

Ces questions traversent toute la pièce. Parce que ce sont des femmes, parce qu’elles sont précaires et qu’elles ne sont pas propriétaires d’un logement, où qu’elles soient, il y a toujours quelqu’un pour leur dire qu’elles ne sont pas chez elles, qu’elles doivent partir, qu’elles ne sont pas là où elles devraient être. Elles peuvent être délogées à tout moment. Je crois que rien ne leur appartient. Excepté Jules, personnage qui, elle, tient sa liberté telle une propriété, qui défend son autonomie contre toute appropriation et ne se laisse même pas attacher par les émotions. Cette volonté de garder à tout prix quelque chose qui lui appartienne est une course ininterrompue qui ne la mène pas forcément au bonheur, d’ailleurs, mais c’est plus fort qu’elle.

Les personnages de la pièce ont des boulots précaires, des quotidiens instables, des logements décrépis. Avais-tu le souhait d’aborder des situations économiques peu présentes au théâtre ?

Je crois que ce n’était pas un sujet dont je voulais consciemment m’emparer, mais c’est venu presque sans que je m’en rende compte. Si l’argent et le rapport de classe ne sont pas abordés frontalement, ces questions sous-tendent en effet la pièce, tout comme la question du féminisme. Pour moi, ce ne sont pas des thématiques de travail, mais des manières de concevoir le monde qui infusent dans mes récits. Ici, le rapport entretenu avec l’habitat en tant que locataire est une des tensions de la pièce ; Denise veut quitter son HLM en raison de sa laideur. Je crois que je voulais parler de ça, de la laideur des endroits où l’on peut vivre quand on est précaire ; cette laideur est importante dans la manière dont on se sent appartenir à un lieu.

L’aspect cinématographique de cette pièce est prégnant… Est-ce une recherche formelle ?

De nombreuses personnes m’ont fait remarquer cet aspect, mais je ne l’ai pas cherché volontairement. En écrivant L’inhabitante, je pensais complètement à la scène de théâtre, au point que j’ai écrit les didascalies poétiques dans le souhait qu’elles soient appropriées aux personnes qui font de la musique, du son… Je voulais le matériau textuel proche d’une création plastique.

La pièce sera-t-elle au plateau prochainement ?

L’inhabitante fait partie du palmarès ARTCENA d’aide à la création 2021 ; des discussions sont en cours concernant sa mise en scène. Une lecture aura lieu le jeudi 13 janvier à la médiathèque de la Canopée la fontaine et l’édition numérique sera accessible en ligne pendant le festival.

En ce moment, à quoi travailles-tu ?

Je viens de terminer l’écriture d’un roman. Il parle de honte et de bisexualité. On y suit un groupe de jeunes personnes, assignées femmes, depuis leurs dix-huit ans jusqu’à la trentaine ; on découvre la manière dont elles appréhendent leur place dans le monde et leur identité sexuelle.

Propos recueillis par Annabelle VAILLANT

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Programme complet, lectures et inscription :
festival FLIRT

FLIRT 2022

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Photographie à la Une : Leïla Cassar (DR)



 

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