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“Les Amis” d’Aja Gabel : l’harmonie musicale à tout prix

“Les Amis” d’Aja Gabel : l’harmonie musicale à tout prix
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Premier roman à la forme chorale, Les Amis d’Aja Gabel suit pendant près de deux décennies le chemin de quatre musiciens, membres d’un même quatuor, entre concerts publics et relations intimes. Une œuvre vivante, puissamment musicale, mais qui en dit parfois trop, au risque d’enfermer le lecteur.

Difficile de ne pas songer, dès les premières pages du premier roman d’Aja Gabel paru aux éditions Rivages, à la neuvième œuvre de la romancière néerlandaise Anna Enquist, Quatuor : entremêlement de la musique classique et de l’écriture littérature, même forme chorale à la troisième personne du singulier, questionnements sur l’amitié similaires, attachement commun à une ville (San Francisco pour la première, probablement Amsterdam pour la seconde)…

Être ensemble

Aja Gabel, Les Amis couvertureToutefois, là où Quatuor s’attache à décrire l’effondrement d’un monde dont les quatre musiciens amateurs sont les impuissants protagonistes, Aja Gabel retrace l’histoire d’une amitié au long cours, nécessairement passionnée et tumultueuse, entre musiciens professionnels. Plus encore, Anna Enquist insère son groupe musical dans un contexte politique qui l’étouffe et le dépasse, tandis que les musiciens de la romancière américaine ne sont concentrés que sur eux-mêmes, ne trouvant un au-delà – ou un au-dedans – à leurs interactions quotidiennes que dans la musique.

L’ambitieuse violoniste Jana a le complexe de la parvenue énergique, dont l’exigence s’impose autant à elle-même qu’à ses compagnons de route, jusqu’à faire de la vie une perpétuelle compétition. Brit est l’orpheline idéaliste en quête d’amour et de communion pour dénouer la « tristesse habituelle » et un profond sentiment de solitude qui l’envahissent : plus amoureuse du désir d’aimer que de l’amour lui-même, elle envisage d’abord la musique comme un lieu de communion possible aux autres. L’altiste Henry est le surdoué de naissance, à qui tout réussit sans effort, aspirant presque à la faille, à la brisure qui lui permettrait de s’abandonner enfin, pour pouvoir vivre pleinement. Quant à David, complexé de naissance, il guette une liberté illusoire, que la romancière confine hélas trop souvent à la psychologie, en réponse à l’échec d’un père et la foi – paradoxale – de la mère.

Ces quatre êtres forment le quatuor Van Ness, du nom de cette avenue qui traverse San Francisco du nord au sud, jusqu’à la baie, en passant par deux des monuments les plus emblématiques de la musique classique : le San Francisco War Memorial Opera House et la salle Louise M. Davies Symphony Hall. Une avenue parfaitement droite, en écho au chemin tortueux, mais finalement assez classique (sans jeu de mot) de ces jeunes musiciens, qui les conduit de San Francisco à San Francisco – en passant par le Canada et la côte Est des États-Unis.

Dans la langue originale, le roman s’intitule The Ensemble : être ensemble, faire corps, exprimer une harmonie à partir de destins morcelés, de fragments de vie… Telle est bien l’ambition d’Aja Gabel.

Exprimer l’harmonie

Nous suivons le quatuor de mai 1994, alors qu’il tente pour la première fois le prestigieux concours de quatuor à cordes Esterhazy, jusqu’à leur dernier concert en mai 2010, après qu’il a atteint les sommets. Chaque concert constitue un moment clef, en même temps que le prétexte à un état des lieux dans leur vie professionnelle et intime.  Comme l’Adagio pour cordes de Samuel Barber, les quatre musiciens forment un ensemble indissociable ; chacun fait séparément l’expérience d’un manque, d’un gouffre que l’amitié polyphonique seule permet de combler – même temporairement, même incomplètement.

« C’était une pièce conçue pour un ensemble. Sans les autres parties, elle n’avait plus aucun sens. Seuls, les accords étaient dépourvus de densité, de texture, et bien que les premiers violons mènent la charge sur une bonne partie de la mélodie, la pièce n’avait pas tout à fait la même richesse tragique que quand les seconds violons entraient en scène, puis les altos volontairement dissonants, et quand les violoncelles montaient dans les aigus en position du pouce. […] À présent, Jana craignait que tout le monde entendre les parties manquantes. Brit sans aucun doute. Elle se sentit idiote, honteuse en tenant les longues rondes, trop consciente de l’absence des autres parties. » (p. 271-272)

En musicienne qui connaît la valeur puissante de l’harmonie, Aja Gabel nous offre de belles pages lorsqu’elle évoque l’unité du groupe ou encore la souffrance corporelle commune, comme autant de stigmates pour l’ensemble.

« Leur corps à tous, chacun à sa manière, portait le poids de leur travail. La marque du violoniste sur le cou de Brit s’infectait constamment, et elle l’enduisait de lotions et de crèmes pour atténuer la brûlure. Daniel avait des douleurs chroniques à l’épaule et une massothérapeute personnelle […] Et Henry souffrait d’une tendinite au coude et à l’épaule droits – il n’en avait pas explicitement précisé la gravité, mais Jana avait commencé à en remarquer les effets dans la pression qu’il exerçait sur l’archer dans ses forte, un peu plus appuyés et plus raides ces derniers temps. Jana se représentait son problème de lombaires comme un petit point de douleur lancé dans une croisade contre ses tissus et décidé à envahir ses os. » (p. 276)

Leurs destins croisés imposent progressivement une évidence, une connaissance intime qui ne s’exprime pas seulement par la parole, le langage, voire l’écriture même de la romancière, mais par la musique, et plus particulièrement par certains morceaux, énoncés avant chaque chapitre – comme si Aja Gabel nous invitait à les écouter en même temps que le lecteur parcourt le récit, les différents fragments. L’union musicale advient dans l’harmonie aussi bien qu’elle jaillit du cœur de la dispute, comme unique lieu de pardon, de réconciliation, d’union : « Henry se réjouit de constater que rien des dissensions ni de la dispute qui avait éclaté une heure plus tôt n’avait filtré dans leur musique. Ils étaient unis et inébranlables. » (p. 404)

Évider tout mystère

Si Aja Gabel écrit en musicienne, plus qu’en romancière, elle ne peut néanmoins s’empêcher de tomber dans le travers contemporain de trop en dire, ou plutôt de tout expliquer, tout exprimer, jusqu’à priver ses personnages de ce mystère qui constitue la force des grands héros, des grandes œuvres. Le lecteur n’a guère de chemin de liberté à suivre, la voie tracée par l’écrivaine, droite comme une avenue californienne, constituant l’unique direction possible.

Jana, Brit, Henry et David sont décortiqués jusqu’à l’os ; la chair évidée n’offre plus guère de potentialités contemplatives en attente d’achèvement. Trop d’assertions les décrivent, les auscultent, physiquement, psychologiquement. La part de spirituel pourrait encore résonner dans l’harmonie collective, si Aja Gabel la laissait flotter, en suspension, sans nécessairement l’expliquer. Elle ne s’y résout jamais, maîtrisant jusqu’au terme du roman les chambristes et leur quatuor tout entier.

« On éprouvait tout cela à la fois. On s’est trouvés nerveux et limités, mais on s’est aussi trouvés magnifiques. […] On a jeté notre dévolu les uns sur les autres. Pris nos cœurs en otage. Certains plus que d’autres, certains d’une manière différente. On n’était pas encore des personnes accomplies, mais on nous demandait de faire semblant de l’être. On pensait qu’ensemble, on pouvait faire semblant de l’être jusqu’à la devenir. On pensait que ça pouvait échouer tout en sachant qu’on n’avait aucun moyen d’en être sûrs. On s’est mis à infiltrer mutuellement nos esprits. On s’est mis à accorder nos emplois du temps. […] On a trouvé qu’être lié à des gens toute sa vie était plus compliqué qu’on ne l’imaginait. On les a pourtant créés, ces liens. On a trouvé qu’être liés les uns aux autres, ça faisait aussi partie de la musique. On a trouvé qu’à défaut d’être agréable, au moins c’était vivant. On s’est trouvés accommandants et volontaires, puis insistants et avides. On s’est trouvés. » (p. 455-456)

Tout est dit. Trop est dit. Aja Gabel nous offre, avec ce premier roman, un récit vivant à bien des égards. Il aurait simplement fallu, comme Henry, qu’il y ait une brisure, un manque et le repos du poignet.

Pierre MONASTIER

Aja GABEL, Les Amis, trad. Cyrielle Ayakatsikas, Rivages, 2019, 464 p., 22,80 €



 

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