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Les droits culturels vus par Jean-Michel Lucas : histoire d’une démocratie à l’œuvre

Les droits culturels vus par Jean-Michel Lucas : histoire d’une démocratie à l’œuvre
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Jean-Michel Lucas, bien connu des lecteurs de Profession Spectacle pour sa chronique sur les droits culturels publiée sous le pseudonyme de Doc Kasimir Bisou, a récemment fait paraître un synthétique « dossier d’experts » sur le sujet, aux éditions Territorial : Les droits culturels – Enjeux, débats, expérimentations. Il ne faut pas s’arrêter au seul nom de la collection : si l’auteur est effectivement bien un expert reconnu, l’ouvrage de quelque 150 pages, divisé en une douzaine de chapitres, se lit aisément.

C’est que Jean-Michel Lucas, ancien professeur d’économie, n’a rien perdu de sa faculté didactique à expliquer – en détails et avec une logique construite – les enjeux d’une problématique gravée dans la loi, mais échappant aux législateurs, scellée dans l’humanité, mais pourtant controversée.

Démocratisation artistique et démocratie culturelle

Dans son introduction, il évoque le changement de paradigme qui a secoué la France au début de ce XXIe siècle. Depuis André Malraux, les politiques culturelles publiques visaient essentiellement à permettre aux Français d’accéder « aux œuvres capitales de l’humanité ». Or les droits culturels mettent en exergue un autre postulat : chaque personne est une culture. Ainsi, chacun est-il dorénavant appelé à co-construire les politiques culturelles, pour grandir en dignité et en liberté, pour tisser le lien (Édouard Glissant), pour mieux faire « humanité ensemble ».

Il serait facile d’opposer ces deux approches. Jean-Michel Lucas semble parfois y tendre, sans jamais oser l’écrire explicitement. Bernard Latarjet, dans un débat organisé par Profession Spectacle lors des dernières BIS de Nantes en janvier 2018, est moins équivoque, en parlant d’une « transition culturelle », certes brutale, qui se manifeste notamment par « le passage de la démocratisation à la démocratie portée par les droits culturels ».

« La démocratisation n’est pas celle de la culture, mais de l’art, explique-t-il. C’est l’accès du plus grand nombre aux œuvres. La démocratie culturelle, c’est tout à fait différent. Ce n’est plus cet accès du plus grand nombre aux œuvres, mais la possibilité pour chacun de se construire dans une offre d’activités culturelles, sinon de son choix, du moins à la définition et l’élaboration desquelles il participe. Il n’est pas un simple consommateur, mais un acteur aussi actif que possible ».

Nul doute que Jean-Michel Lucas serait en partie d’accord avec pareille assertion car, ainsi qu’il l’écrit dans son étude, « le mot ‘culture’ a un sens totalement différent pour les uns et pour les autres ». Reste que cette distinction ainsi exprimée entre démocratisation artistique et démocratie culturelle permet de regarder l’histoire des politiques culturelles publiques dans sa continuité, et non seulement dans de continuelles ruptures successives.

Signes de piste législatifs des droits culturels

Jean-Michel Lucas Les droits culturels - Enjeux, débats, expérimentations« La responsabilité en matière culturelle est exercée conjointement par les collectivités territoriales et l’État dans le respect des droits culturels énoncés par la Convention sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles du 20 octobre 1995. » Cet article 103 de la loi NOTRe, fruit d’une intervention de la sénatrice Marie-Christine Blandin, a connu une entrée législative que Jean-Michel Lucas n’hésite pas à qualifier de « chaotique ».

La tradition des droits culturels n’est guère connue en France. Notre auteur s’amuse à nous signaler les traces, jusqu’à remonter progressivement à la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 : « Les droits culturels sont en toute hypothèse indissociables des autres droits humains », écrit-il en conclusion de son chapitre, avant de s’étonner de l’ignorance « de nombreux acteurs de la politique culturelle française » sur le sujet.

C’est que les droits culturels n’ont pas toujours été compris de la même manière. C’est pourquoi Jean-Michel Lucas consacre un chapitre entier à la Déclaration de Fribourg, qui définit une conception globale des droits culturels, avant de décliner ses derniers : le choix identitaire, les relations libres aux communautés de son choix, la participation à la vie culturelle, l’éducation, la communication (et information) et la coopération.

Des clefs pour une liberté des personnes

Comment aborder ces droits culturels ? Jean-Michel Lucas indique quatre clefs, largement énoncées dans ses chroniques pour Profession Spectacle, si bien qu’il me semble inutile d’y revenir. Contentons-nous de les citer :

  1. la normativité des droits culturels dessine une utopie commune, manifestant leur indissociabilité ;
  2. leur universalité comme antidote au communautarisme et condition de la diversité culturelle, définie par la Déclaration universelle de 2001 ;
  3. la personne comme fondement relationnel, au contraire de l’individu ;
  4. la culture comme exigence à faire humanité ensemble et non comme bien commun.

Ces clefs ouvrent la porte d’un faire ensemble, qui garantit les libertés, celles de créer, d’échanger, d’accéder aux œuvres ou encore de participer à l’édification d’une politique culturelle collective. C’est ainsi toute une législation qu’il faut faire évoluer concrètement, et non seulement dans les lois générales. Telle est l’entreprise de la région Nouvelle-Aquitaine, qui a organisé des réunions d’informations et de travail avec tous les acteurs qui le souhaitent, sous la houlette, notamment, de… Jean-Michel Lucas.

Droits et devoirs : l’enjeu de la liberté de création

Au fil de ses recherches, celui qui fut un temps le DRAC de l’ancienne région Aquitaine définit un certain nombre de conditions de mise en œuvre des droits culturels. Jean-Michel Lucas préfère cette expression de « mise en travail », plutôt que celle de « mise en pratique », qu’il considère comme un non-sens, puisque les droits culturels relèvent d’une liberté déjà existante, liée aux personnes. Il ne s’agit pas de « faire », de lui donner une réalité pratique, mais de la respecter et de la protéger, en favorisant son épanouissement.

Ces conditions de mise en œuvre relèvent finalement des devoirs culturels, inhérents à toute politique portant en son cœur battant les droits culturels : la disponibilité effective des ressources culturelles, l’accessibilité à ces œuvres disponibles, l’acceptabilité d’une diversité d’expression des libertés culturelles, l’adéquation comme vigilance permanente du respect des cultures et l’adaptabilité qui permet in fine de préserver, d’être responsable de la liberté culturelle de chacun.

Devant une telle exigence liée aux personnes, donc au public, se pose la question de la liberté de création pour l’artiste. La non compréhension des droits culturels, comme outil pouvant brider cette liberté fondamentale, apparaît souvent comme un mur : nombre de réticences actuelles sont liées à ce qui est vécu comme une censure potentielle, favorisant une culture sinon unique, du moins adressée aux plus grands nombres – soit un consensus mou.

Jean-Michel Lucas s’appuie sur l’intéressant rapport de Mme Shaheed, rapporteure spéciale pour les droits culturels auprès du Conseil des droits de l’homme, sur « le droit à la liberté d’expression artistique et de création », en en 2003 : « L’art constitue un moyen important pour chaque personne, individuellement ou collectivement, ainsi que pour des groupes de personnes, de développer et d’exprimer leur humanité, leur vision du monde et le sens qu’ils attribuent à leur existence et à leur réalisation. »

En d’autres termes, la création artistique est un endroit de débat au sein de la vie culturelle. Il n’y a pas superposition entre les deux – entre art et culture, comme l’exprimait déjà si bien Michel Simonot dans sa Langue retournée de la culture. La liberté culturelle des personnes intègre nécessairement la liberté artistique, comme un espace « nécessaire au développement de cultures vivantes et au fonctionnement des sociétés démocratiques ». Ces préliminaires définis par Mme Shaheed ouvrent ainsi à des obligations d’agir en faveur de cette liberté artistique, qui concernent aussi bien la liberté des artistes eux-mêmes que celle de maintenir un espace public ouvert, par le contrôle de la puissance économique, par une éducation à la liberté d’expression, etc.

Initiatives pertinentes et communautarisme en question

Jean-Michel Lucas détaille de manière pédagogique ces différentes obligations, de même qu’ils s’attardent sur plusieurs exemples concrets de mise en œuvre des droits culturels : l’approche Paideia, la Fédération des MJC de Bretagne, la politique des centres culturels de la Fédération Wallonie-Bruxelles en Belgique ou encore le cadre de travail mis en place par la région Nouvelle-Aquitaine, dont nous avons parlé plus haut.

Autant de cas concrets qui s’ajoutent à ceux dont Profession Spectacle se fait couramment l’écho, au fil des mois. Il faudrait encore citer, outre des organisations telles que l’Ufisc et le Synavi, l’action menée par Opale, qui participe de la réflexion collective sur les droits culturels, comme centre de ressource pour les dispositifs locaux d’accompagnement. Ils ont notamment publié un ouvrage recensant dix initiatives se réclamant des droits culturels, qui a servi de base à une série d’articles publiés dans notre revue.

Jean-Michel Lucas offre à tous ceux qui s’interrogent sur les droits culturels un dossier clair et précis, remarquablement découpé et argumenté (seul défaut : son prix exorbitant qui découragera la plupart). Certains enjeux nous apparaissent quelque peu utopiques, telle la vision des droits culturels comme « antidote aux communautarismes », si présents, pour ne pas dire exacerbés depuis plusieurs décennies. La perte de ce « monde commun » si cher Hannah Arendt trouverait ainsi sa réponse, selon les partisans des droits culturels, dans l’affirmation d’un principe supérieur inscrit dans la loi, par des hommes.

Vision politique ou précepte législatif ? « Les deux », me répondrait probablement Jean-Michel Lucas, que mes doutes ne feraient aucunement reculer. Car tel est selon lui l’enjeu de la démocratie, à la fois ambition humaniste et utopie commune, selon les mots mêmes d’Amartya Sen dans L’idée de justice : « La non-concrétisation des droits humains ne fait pas d’un droit, un non-droit. Elle motive la poursuite de l’action sociale ».

Pierre MONASTIER

Jean-Michel LUCAS, Les droits culturels. Enjeux, débats, expérimentations, Territorial éditions, coll. « Dossier d’experts », 2017, 147 p., 62 €



 

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