Dans cet enregistrement de La Tempête, dirigée par Simon-Pierre Bestion, l’excellente idée de départ de trouver un nouvel angle d’attaque pour interpréter les Vêpres de Monteverdi tourne à une vision très subjective de l’œuvre, dont on perçoit assez mal l’intérêt tant elle manque de cohérence.

Qualité musicale : 5 / 10
Qualité sonore : 6 / 10

Monteverdi (1567-1643) aurait-il été naturalisé français ?

Serait-il né en réalité au Moyen-âge ?

Ces questions ne sont pas illégitimes à l’écoute de la nouvelle production de La Tempête, dirigée par Simon-Pierre Bestion. Face à un monument de la musique comme Les Vêpres de la Vierge, le chef qui se demande de quelle manière il va l’enregistrer a le choix entre plusieurs attitudes, qui se résument à deux principales : s’inscrire dans les pas de ses prédécesseurs en tentant de faire mieux (mais en général, il doit faire face à forte concurrence) ou bien donner sa touche personnelle à l’œuvre. C’est manifestement le second choix qui a été fait ici.

Mais originalité ne rime pas toujours avec réussite, et le parti-pris de « faire différent » n’a de sens que s’il conduit à retrouver authentiquement l’œuvre que l’on prétend interpréter dans des aspects que, peut-être, d’autres avaient négligé. Autrement, on risque d’en perdre l’âme ou de verser dans la caricature, c’est-à-dire, au sens propre, d’en donner une représentation qui, par la déformation, l’exagération de détails, en vient à ridiculiser le modèle.

Dans cet enregistrement, hélas, l’excellente idée de départ de trouver un nouvel angle d’attaque pour interpréter les Vêpres de Monteverdi tourne à une vision très subjective de l’œuvre, dont on perçoit assez mal l’intérêt tant elle manque de cohérence.

D’un côté, les pièces concertantes sont de facture classique, si ce n’est même très classique, avec des solistes globalement corrects, un chœur et un instrumentarium intéressants, même si d’autres versions discographiques vont certainement plus loin. Mais, de l’autre, l’ensemble est émaillé d’anachronismes, de barbarismes et solécismes musicaux qui surprennent au départ, intéressent tout de même un peu, puis finissent pas lasser et même agacer au final tant ils sont systématiques. Et surtout, quel est le propos de l’ensemble ? Quel est le fil conducteur ?

Il n’est certainement pas musical. Le faux-bourdon initial (« Deus in adjutorium ») constitue en réalité non pas une œuvre de facture italienne de l’époque de Monteverdi mais semble tiré d’un antiphonaire français du XVIIe siècle, d’ailleurs déjà entendu dans d’autres enregistrements. Les antiennes monodiques sont interprétées selon les canons de la musique médiévale, alors que l’on sait bien que le plain-chant a évolué au cours des siècles et avait ses spécificités propres à l’époque de Monteverdi. L’ajout de bourdons sous la monodie grégorienne serait admissible en d’autres lieux et d’autres temps, mais n’a sans doute rien à voir ni avec la prima pratica de Monteverdi, ni d’ailleurs avec la secunda où ont été composées ces Vêpres. D’autres faux-bourdons sont utilisés pour la psalmodie, mais l’interprétation ne parvient pas à trancher dans ce qu’elle veut, en recourant à des inflexions, intonations et ornementations pour certaines italiennes (assez peu à vrai dire), françaises baroques parfois, mais pour la plupart caractéristiques de musiques traditionnelles de tradition orale (chant corse, byzantin…). Et l’on pourrait continuer comme cela pendant un long moment.

Peut-être le fil conducteur de ce disque est-il esthétique ou intellectuel ? Mais sans doute sommes-nous passés à côté…

L’excellent ensemble La Tempête nous avait habitué à de grandes réussites. À l’auditeur de vérifier par lui-même si l’originalité de ce disque, consistant finalement à juxtaposer des styles sans rapport les uns avec les autres, en vient à dépoussiérer les Vêpres de la Vierge, ou bien si elle les dénature. Simon-Pierre Bestion avait certes prévenu : « Ces Vêpres je les vois comme un grand rituel incantatoire qui unit le sacré au païen, l’intime au collectif. » Au Woodstock musical de ce disque, nous préférons pour notre part des références plus classiques, comme la rutilante version de Jordi Savall (Alia Vox) ou celle, jubilatoire, de Gabriel Garrido (K617).

Prise de son : Prise de son assez claire et fluide mais aux aspérités vocales et instrumentales un peu gommées de manière générale, si bien que son caractère répétitivement sage et mat finit par ne plus totalement impliquer l’auditeur dans la musique. Image sonore restreinte et relief moyen. L’ensemble manque ainsi d’ampleur, de richesse et de vie pour rendre véritablement justice au foisonnement de couleurs qui peut et doit jaillir de cette œuvre, quand bien même on choisirait un melting-pot stylistique comme ici.

Marc de RIEVAULX

Monteverdi – Vespro
La Tempête
Simon-Pierre Bestion
ALPHA

 



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