Le metteur en scène italien Roberto Romei et Ramon Vila, acteur et professeur à l’Institut del Teatre de Barcelone, ont échangé récemment autour de l’importance de Jean-Luc Lagarce dans le théâtre contemporain. Le premier a mis en scène plusieurs de ses pièces tandis que le second vient de traduire en catalan Juste la fin du monde.

Profession Spectacle, partenaire du festival Oui ! de Barcelone, dans le cadre duquel était organisée cette rencontre, était présent. Nous en retranscrivons les passages principaux, sous la forme de deux monologues reconstruits, afin de faciliter la lecture.
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Ramon VILA

Comédien et metteur en scène catalan, professeur à l’institut del Teatre de Barcelone, Ramon Vila a notamment traduit Juste la fin du monde de Jean-Luc Lagarce.
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« La traduction n’est pas ma vocation première, ni même ma formation académique. C’est lié aux circonstances. J’ai commencé par utiliser Lagarce pour des ateliers à l’Institut del Teatre à Barcelone, en les traduisant pour les élèves.

Je connaissais très peu l’œuvre de Lagarce. Quand on m’a demandé de traduire J’attendais que la pluie vienne, je me suis rendu compte que je l’avais chez moi. Je l’avais probablement lu mais ne m’en souvenais plus. Je fus très embêté car un traducteur, pour qui j’ai un très grand respect, avait déjà traduit ce texte. Je ne voulais surtout pas marcher sur ses plates-bandes. Mais Antoine Vitez affirme que, tous les dix ans, une pièce doit être retraduite, toutes les traductions étant rapidement caduques ; je n’ai plus eu aucun complexe.

La difficulté du titre

Quand on parle des difficultés à traduire Lagarce, il faut toujours commencer par évoquer les titres, qui sont compliqués. Comment traduire Juste la fin du monde ? Comment transposer la résonance polysémique de ce titre ? Le traducteur précédent a choisi : Justo la fi del món ; j’ai privilégié pour ma part : Nomès la fin del món. Ce sont deux connotations différentes. Mon titre pourrait se traduire par « seulement la fin du monde ».

Pourquoi « seulement la fin du monde » ? La pièce raconte l’histoire d’un écrivain qui revient à la maison pour annoncer, ou plutôt pour dire ce qu’il a à annoncer, à savoir sa propre fin du monde, c’est-à-dire la fin de son monde. Jean-Pierre Sarrazac termine un de ses livres en disant : « Au final, ce n’est que la fin du monde » – c’est seulement la fin du monde. C’est à cet instant que j’ai choisi définitivement le terme « nomès ».

Dire jusqu’à l’échec

L’écriture de Lagarce est difficile car elle est écrite en vers, ou plutôt en traits versifiés, tantôt courts, tantôt longs, qui imposent un rythme, une respiration. C’est comme une partition très méticuleuse, avec une langue courante. Cela donne un texte d’une force poétique fascinante.

C’était important d’être très précautionneux sur le fait de ne pas vouloir limer certains aspects du texte, notamment les incorrections linguistiques, les changements de temps radicaux, les répétitions et les digressions qui donnent l’impression qu’on part totalement ailleurs, avant de revenir finalement, soudain, au thème principal du début de la pièce.

C’est dû à cet effort des personnages qui veulent avancer, ou plutôt dire leurs tentatives. Le mot « dire » est présent plus d’une centaine de fois dans le texte ! Le personnage explore ainsi cette volonté de dire jusqu’à l’échec : il ne dira jamais ce pourquoi il est venu. Quant aux personnages secondaires, ils ont tu leur besoin de dire durant toutes ces années. Quand arrive l’écrivain, ils ont tout à coup une espèce de logorrhée pour enfin dire ce qu’ils portent, sans y parvenir non plus.

Un langage proche et immédiat

Les répliques peuvent avoir l’air de monologue, mais ce sont en réalité de véritables répliques – parfois de six pages – adressées à des interlocuteurs muets. C’est très important de respecter la présence de l’interlocuteur, parce que ce jeu permet de soutenir l’attention du public avec une forte variation d’impulsions, afin que ce public ait envie de savoir jusqu’au bout ce qui n’a pas encore été dit.

Comme tout bon théâtre, Juste la fin du monde est écrit pour être compris dès la première réception. C’est un langage très proche, immédiat, avec une apparente simplicité, ce qui permet qu’il y ait une véritable identification de toutes les familles. Car dans toutes les familles, il y a des frictions, des malentendus et des non-dits.

C’est un texte qui est très gouteux à la lecture, mais quand on le met en scène avec les comédiens, avec leur âme et leur respiration, avec toutes les relations entre eux, le texte prend des dimensions extraordinaires que seul Lagarce sait susciter. Il est important de chercher à recevoir les mises en scène des textes de Lagarce. »

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Roberto ROMEI

D’origine italienne, Roberto Romei a notamment mis en scène – en Espagne – Les règles du savoir-vivre dans la société moderne de Jean-Luc Lagarce.
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« J’ai connu Lagarce il y a vingt ans. Ce fut un coup de foudre, un amour de jeunesse. J’ai acheté l’œuvre intégrale et l’ai lu d’une traite. Je ne suis pas capable de dire pourquoi j’ai eu ce coup de foudre, parce qu’il s’agit de quelque chose de très intime. Pour moi, il y a quelque chose de l’ordre de la fragilité, du thème de la fragilité.

C’est très difficile de pouvoir un mettre un adjectif sur la trajectoire de Lagarce. Il y a une vraie évolution du premier texte au dernier. Juste la fin du monde est ainsi très différent de ses dernières écritures.

Ce lieu où l’on n’arrive jamais

Lagarce est un auteur de la fragilité : comment débute-t-on dans la vie et que met-on en place pour pouvoir atteindre son but ? Il y a quelque chose de peu héroïque : nous sommes des animaux qui faisons ce que nous pouvons pour arriver quelque part.

Au-delà du jeu dramatique, il y a également un vrai jeu linguistique. Les personnages non seulement essaient d’arriver à un lieu qu’ils n’atteindront probablement jamais, mais tentent également de l’expliquer. Il y a un jeu stylistique sur cet enjeu d’expliquer cette impossibilité d’arriver.

Je suis fasciné par cette caractéristique que nous retrouvons par exemple, de manière particulière, dans La Noce : la pièce consiste en un banquet interminable au cours duquel les personnages essaient d’avancer vers les époux qui se tiennent au bout de la table pour les saluer, mais sans jamais parvenir à le faire. Cet essai continuel pour avancer est précisément ce qui me plaît dans l’écriture de Lagarce. Dans Hollywood, pièce sur le monde des acteurs dans les années 1920, il y a cette espèce de perte dans la recherche du succès.

Toutes ces œuvres dessinent à la perfection les caractéristiques de l’être humain. Jean-Luc Lagarce nous donne des outils pour nous obliger à savoir que l’on se perd toujours sur le chemin.

Faire des choix parmi une bibliographie abondante

Choisir une pièce de Lagarce fut chaque fois un concours de circonstances, une occasion qui s’est présentée, comme la proposition d’une coproduction entre le théâtre Tantarantana et le festival GREC. Ils ont monté Juste à la fin du monde à cette occasion.

J’ai également eu la possibilité d’offrir, dans une école internationale en Italie, la lecture de Hollywood auprès de jeunes apprentis comédiens professionnels. Pour moi, c’était important de faire exprimer à ces jeunes cette espèce de quête de succès au travers de ce texte.

Il y a aussi eu le choix de monter un des trois contes écrits par Lagarce, celui qui parle de la maladie du SIDA. Ce texte a été écrit après que Lagarce a passé un mois à l’hôpital, des suites d’une chute. En sortant de l’hôpital, il s’est demandé : comment faire pour retourner à la vie ? La proposition était de mettre en scène ce texte en résonance avec la danse, plus spécifiquement le flamenco. Comment recommencer à danser quand on a perdu les facultés pour le faire ? Il y a toujours cette quête de la reconstruction de la part d’un être incomplet.

J’aimerais monter la pièce Music-hall qui parle de la décadence des théâtres de province ou encore La Noce. C’est toujours des coups de cœur qui font que, tous les deux ans, j’aimerais monter une pièce de Lagarce.

Une méconnaissance étonnante à l’étranger

Jean-Luc Lagarce est un auteur reconnu en France alors qu’en Espagne, il n’avait jamais été monté. En 2003, lorsque nous l’avons fait, nous nous attendions à une explosion, or ce ne fut pas le cas. Luca Ronconi, du Piccolo teatro, a récemment traduit cinq pièces de Lagarce et en a mis en scène deux. Mais pendant vingt ans, il y a eu un désert.

Il y une vraie dichotomie entre sa renommée prestigieuse en France et l’absence de représentations dans les autres pays de l’Union européenne. En Espagne, nous avons abandonné la dramaturgie française et allemande pour celle anglo-saxonne.

Koltès, Mouawad et Lagarce sont vraiment des références, qui offrent déjà une vraie richesse et une complexité à la lecture. Mais mis en bouche par les acteurs, leurs textes prennent alors tout leur sens. C’est là qu’on reconnaît les grands auteurs qui écrivent pour les acteurs, pour que l’écriture soit mise en corps. »

Propos retranscrits par Pierre MONASTIER

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Photographie de Une – Roberto Romei (g.) et Ramon Vila (dr.) au festival Oui ! 2020
Crédits : Pierre Monastier