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L’impact économique de la culture sur les territoires français (I)

L’impact économique de la culture sur les territoires français (I)
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La refonte des régions et la mise en place de grandes agglomérations sont autant de bouleversements politiques et économiques que culturels. Quelle place pour la culture dans cette nouvelle configuration et quels budgets ? Marie Moulin a mené une enquête à l’échelle nationale, que nous publions en deux parties. Elle s’intéresse cette semaine au rôle économique du secteur culturel dans les régions et agglomérations.

Écrivons-le d’emblée : l’activité du spectacle vivant s’inscrit en plein dans la poétique des lieux. Ou plutôt, dans la stratégie des lieux. De fait, au pays de l’emblématique 1 % culturel, la politique culturelle reste une compétence partagée entre les différents niveaux de territoires, et à laquelle l’échelle communale participe largement. À titre d’exemple la ville de Paris consacre à la culture, pour l’année 2016, 4 % des dépenses de fonctionnement sur 7,8 milliards d’euros, ainsi que 4 % du 1,69 milliard d’euros de dépenses d’investissements.

Petite histoire de la décentralisation

À l’issue d’un siècle de décentralisation et de démocratisation culturelle, de Léon Blum à Jack Lang, c’est plus que jamais dans un périmètre circonscrit que s’exerce la profession d’artiste du spectacle vivant. La distribution territoriale des lieux de spectacle s’étoffe même si la stratégie reste largement nationale : « centres dramatiques nationaux » en 1946 sous l’influence de Jeanne Laurent, Jean Vilar ou encore Louis Jouvet, « maisons de la culture » d’André Malraux en 1959, « centres d’action culturelle » de Jacques Duhamel en 1968 ou encore « centres de développement culturel » de Jacques Lang entre 1981 et 1993. Une situation qui implique pour les artistes un fort ancrage territorial pour avoir accès aux salles et pour les responsables de salle une forte dépendance aux pouvoirs publics nationaux et, de plus en plus, locaux.

Or, les recompositions actuelles de l’Acte III de la décentralisation – série de réformes mises en place sous la présidence de François Hollande (l’Acte I concernait les transferts de compétence des années 1980 et l’Acte II, les tentatives d’optimisation de l’action publique des années 2000) – sont également budgétaires. Soutenabilité des finances publiques et retombées économico-électorales, directes et indirectes, sont donc soigneusement pesées par les décideurs territoriaux.

Tous ces changements expliquent notre enquête nationale en deux volets : le premier, publié aujourd’hui, concerne le rôle économique de la culture dans les territoires ; le second sera dédié aux nouveaux enjeux, tant pour les artistes que pour le modèle économique de la culture.

Les nombreux atouts d’une culture ancrée dans les territoires

À l’heure du dogme de réduction budgétaire, en particulier dans les secteurs « nice to have but not need to have », investir dans la culture fait débat. Nous l’avons vu pendant la campagne des régionales : alors candidat à la présidence de la région Auvergne Rhône-Alpes, le désormais élu Laurent Wauquiez (LR) en fut l’exemple critiqué lorsqu’il déclara vouloir « fermer les formations fantaisistes comme celles des métiers du cirque et des marionnettistes » et « ouvrir des formations débouchant sur de vrais jobs ».

  1. La culture comme droit et besoin fondamental

Pour Jérôme Salle, directeur des publics du théâtre des Amandiers à Nanterre, ce genre de remarques revient à se poser la question du droit à l’instruction publique ou à la santé : « Quel est l’intérêt d’investir dans une école ? Dans un hôpital ? N’existe-t-il pas un droit de chacun à être soigné, éduqué, à avoir accès à la culture ? Nous sommes dans le même registre de besoins et de droits fondamentaux, soupire-t-il, avant de préciser : On parle souvent des coûts de la culture, mais on parle rarement des ravages de l’absence de culture ».

Jean-Gabriel Périot, réalisateur du long-métrage documentaire à succès Une jeunesse allemande, soulignait, dans un précédent article de Profession Spectacle, la nécessité d’investir dans la culture : « Après les attentats, Matteo Renzi a décidé d’augmenter le budget culturel, pour freiner la délinquance. Même en termes économiques, investir dans la culture est très stratégique et productif ».

  1. La culture améliore l’image de la ville

Un enjeu que plusieurs responsables locaux ont bien compris. Sociologue et directeur de recherche au CNRS, Jean Viard assure la direction de la communauté urbaine de Marseille – notamment au moment du projet Marseille, capitale européenne de la culture –, avant de devenir élu de la cité phocéenne. Il nous résume ainsi l’impact de la culture sur la ville : « Aujourd’hui, les différents acteurs du territoire ont compris que la culture était très liée à l’image de la ville, au tourisme également. L’image de la ville est capitale pour le développement territorial ; même si lors des manifestations culturelles (de Marseille 2013), la plupart du public était des marseillais, aujourd’hui, l’image de la ville a changé ». Ce genre de manifestations modèle d’ailleurs le territoire – Jean Viard a lui-même dirigé la rénovation du Vieux Port – et crée de la cohésion sociale : « Lors des festivals, tout Marseille était là : les jeunes, les moins jeunes, ceux des quartiers populaires comme la bourgeoisie endimanchée, le tout dans un nouveau centre-ville et sans acte de délinquance ».

  1. La culture favorise les investissements

Secrétaire générale de l’Agence de développement économique de Lille, Maryse Broucke-Barbatte détaille d’autres retombées possibles. Chargée d’attirer les entreprises pour qu’elles investissent en région lilloise, l’agence a choisi de profiter des manifestations culturelles pour booster l’attractivité de Lille auprès des investisseurs. En 2004, alors que Lille est capitale européenne de la culture, l’agence profite d’une exposition consacrée à Rubens pour organiser un événement festif et inviter les entrepreneurs lillois ainsi que leurs partenaires bruxellois, londoniens et parisiens ; l’opération est un succès. Depuis lors, l’agence a pris l’habitude de convier le monde du business aux événements culturels – une stratégie nécessaire et efficace pour dynamiser l’emploi métropolitain et régional. La vitalité culturelle est un signe tangible des atouts territoriaux.

  1. La culture a un impact sur le long terme

Les artistes en profitent-ils ? Sur ce point, Jean Viard est lucide : le projet « Marseille-Aix, capitale européenne de la culture » a été porté par divers acteurs, comme la communauté urbaine et les chefs d’entreprises, dans le but de faire venir du monde à Marseille. Les petits théâtres et les petits intermittents en ont certes profité, mais seulement indirectement.

Même discours à Lille, où Maryse Broucke-Barbatte nuance le constat : en réalité, les entrées des institutions culturelles ont augmenté sur les dix dernières années. Les chiffres compilés par l’Office du tourisme de Lille et le Comité régional de tourisme du Nord-Pas-de-Calais sont éloquents. À titre d’exemple, les données de billetterie montrent une réelle augmentation des entrées : 215 704 entrées pour le Palais des beaux-arts de Lille en 2011 contre 149 053 en 2000 (avec évidemment un pic en 2004, lorsque Lille était le centre culturel de l’Europe : 543 786 entrées)… L’impact d’une politique culturelle forte sur le long terme, notamment provoquée par un événement majeur, n’est plus à prouver.

  1. L’union des pouvoirs publics et de la culture : une nécessite sociale et artistique

Au quotidien, les investissements massifs dans un projet ne sont toutefois pas la mission première des pouvoirs publics auprès du secteur culturel. Comme le précise Jérôme Salle, « la coopération entre les pouvoirs publics et les théâtres est naturelle et nécessaire ». Cette coopération consiste principalement en une part financière, notamment dans le cas des théâtres nationaux comme les Amandiers, grâce aux concours d’abord l’État (au sens strict), puis des collectivités territoriales. Mais le lien au territoire va plus loin.

À Nanterre, la coopération avec les pouvoirs publics permet la réalisation de nombreux projets, autant auprès des « publics empêchés » des écoles, des maisons d’arrêt et des hôpitaux qu’en faveur d’une création innovante : celle-ci, parce qu’elle mêle de nombreux objets en scène, nécessite des fonds. Preuve encore de l’ancrage territorial du spectacle dans le territoire : l’esplanade de la gare de Nanterre porte le nom de Patrice Chéreau, premier directeur de ce qui est devenu en 1982 le théâtre des Amandiers.

Face à tous les atouts de la politique culturelle, l’action des collectivités territoriale demeure néanmoins inégale et divergente… Elle ne profite d’ailleurs pas aux mêmes cibles !

Nouvelles régions.

Les nouveaux enjeux liés aux réformes territoriales

Derrière les grands projets et les grandes ambitions de rénovation urbaine, la création artistique est l’œuvre quotidienne – parfois modeste – de professionnels. Les « grands projets » rentrent dans les budgets locaux mais ne relèvent pas forcément d’une croissance inclusive pour les artistes. Dès lors, en dépit des montants, ces budget recoupent des réalités très diverses, car – nous l’avons dit – la culture est une compétence partagée entre l’État et les différents niveaux de collectivités territoriales.

  1. La culture : une compétence partagée entre différents niveaux

Par exemple, l’État participe au financement des théâtres nationaux ou garantit des réseaux d’institutions nationales (centres dramatiques nationaux, opéras…). En région, des DRAC assurent depuis 1977 le relais des politiques culturelles étatiques. Les collectivités bénéficient quant à elles d’une marge de manœuvre plus large, allant des partenariats directs comme dans le cas des Amandiers aux « grands projets » comme ceux de Lille 3000 ou encore Pictonavo. Anciennement centre régional de ressources audiovisuelles du Nord-Pas-de-Calais, Pictonavo est le fruit d’une politique régionale engagée, un des plus importants projets français, avec ceux de Paris et Lyon.

  1. De fortes disparités d’un territoire à l’autre : les tendances de 2015

Il en résulte de fortes disparités d’un territoire à l’autre, en raison des choix budgétaires qualitatifs et quantitatifs. Regardons les chiffres de la seule année 2015… Dans le budget primitif de la région Rhône-Alpes, 69 millions d’euros – soit 2,7 % de son budget – sont affectés au poste nommé elliptiquement « Culture et Sport ». L’Auvergne attribue 2,72 % de son budget à la seule culture, pour un montant de 13,7 millions d’euros, tandis qu’en Midi-Pyrénées, 22 millions lui sont consacrés, soit 1,8 % du budget régional. Des sommes à rapporter à la taille de chaque région, à sa densité et surtout à sa richesse. À titre d’exemple, l’Île-de-France, avec ses 99,8 millions destinés à la culture, ne lui donne en réalité que 2 % de son budget, alors que le Nord-Pas-de-Calais lui voue environ 4 % (selon nos estimations), soit près de 90 millions d’euros.

  1. Refonte des régions et impact culturel

Outre ces montants disparates, la nature des politiques ainsi financées varie également fortement d’une région à l’autre. Difficile de comparer l’action culturelle de deux collectivités à partir de leur budget respectif. Si l’on en croit les budgets primitifs – pour 2015 – du Nord-Pas-de-Calais et de la Picardie, anciennes régions aujourd’hui fusionnées, les objectifs n’ont rien à voir : la ligne « Grands Projets » est une composante essentielle de la section « investissements » du budget du Nord-Pas-de-Calais (19 millions), alors qu’elle est inexistante dans celui de la Picardie ! La Picardie a au contraire orienté son action vers la démocratisation culturelle, via des dépenses de fonctionnement, en soutenant notamment les entrées des structures existantes. On imagine déjà les harmonisations qui feront prochainement l’objet du débat d’orientation budgétaire de la nouvelle région !

Par ailleurs, le développement culturel dépend plus largement des moyens de financement de chaque collectivité, et en particulier de ses choix concernant l’investissement, l’emprunt, le recours au mécénat… bref, de sa capacité de ressources propres.

  1. Refonte des régions et impact budgétaire

Alors que la compétence culturelle reste partagée, chaque nouvelle région bénéficiera d’une latitude importante dans les stratégies de rayonnement territorial, notamment grâce aux vitrines des métropoles – elles-mêmes en compétition avec les autres villes, agglomérations et métropoles européennes. Si certaines d’entre elles, comme l’ALPC, sigle fraîchement né de l’Auvergne-Limousin-Poitou-Charentes, ont décidé de cumuler les budgets des anciennes régions pour un total actuel de 70 millions d’euros, d’autres risquent de préférer l’élimination des dépenses jugées futiles – qu’on repense à la campagne de Laurent Wauquiez en Rhône-Alpes-Auvergne.

Or l’actualité des recompositions territoriales semble extrêmement propice, voire stratégique, à la subvention de l’action culturelle, et même à l’investissement culturel. L’affirmation de nouvelles métropoles à taille européenne, réunissant parfois les compétences de plusieurs niveaux de collectivités (Lyon, Paris…), invite à la définition de nouvelles stratégies d’attractivité. Dans le même temps, les nouveaux équipements urbains, tels ceux du Grand Paris, vont réduire les distances existant entre les centres d’agglomérations et les banlieues. Si, depuis des années, le théâtre des Amandiers de Nanterre met déjà à la disposition du public parisien des navettes gratuites pour favoriser les déplacements, l’intercommunalité effective grâce aux transports neufs devra désormais être appropriée, par une coopération territoriale à l’échelle francilienne.

En définitive… l’avenir des soutiens à l’activité culturelle semble incertain. La poursuite de la décentralisation et les prochains votes des budgets dans les collectivités créées récemment induiront de nouveaux enjeux de soutenabilité du modèle économique pour le spectacle vivant. Nous y reviendrons prochainement, dans la seconde partie de notre enquête.

À suivre…

 

Marie MOULIN

Lire aussi : L’impact économique de la culture sur les territoires français (II).

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