Après une tétralogie intitulée « le mythe de l’Homme » (Teruel, Pazzi, Shabbath et Kaos), la compagnie INTERFACE ouvre un nouveau cycle intitulé « les Âges de Vie », qui comportera cinq spectacles sur le thème de l’amour et de la rencontre avec, en son cœur battant, le parcours d’une femme, de sa naissance à sa mort, interprétée par la danseuse et chorégraphe Géraldine Lonfat.

Choix apparemment étonnant, mais ô combien judicieux, le premier volet présenté est L’Oubli des Anges qui évoque… le terme de la vie. Il fut présenté pour la première fois en 2013 par la compagnie suisse INTERFACE. À mesure que leur pentalogie se construit – le troisième volet, intitulé Traces, vient d’être créé –, André Pignat et sa troupe revisite la pièce fondatrice de leur cycle en cours : une nouvelle version est actuellement proposée au Studio Hébertot.

Une trame eschatologique

L’ambition affichée de la compagnie est de traiter « l’Amour sous ses différentes facettes », de la prime enfance à la mortelle séparation. Bien. Mais comment expliquer ce choix apparemment étonnant d’initier leur cycle par le terme de la vie, quand les quatre spectacles suivants obéissent à la chronologie ? Il y a quelque chose d’eschatologique à sonder ainsi la fin pour éprouver l’élan vital qui traverse l’être humain de part en part. Tel le peuple hébreu qui, à mesure qu’il fait l’expérience de son existence, de son alliance avec Dieu dans l’histoire, dévoile le mystère de son origine : dans la genèse, le premier des deux récits de la création n’est-il pas de composition plus récente que le second ? Plus intime encore, ne percevons-nous pas, à mesure que nous vieillissons, les lignes de force qui constituent la trame de notre vie ?

Considérer l’homme – qui est ici une femme, la danseuse et chorégraphe Géraldine Lonfat – en son achèvement ouvre ainsi à une nouvelle phénoménologie de l’amour. L’Oubli des Anges souhaite proposer une expérience sensible immédiate, tout en dévoilant une symbolique riche et complexe.

Transe et lamentation

Lumière et voix affleurent doucement au début du spectacle, révélant la présence d’un homme chantant devant un corps allongé, recouvert d’un linceul : « Requiem æternam dona eis, Domine, et lux perpetua luceat eis. » Une lamentation connue, ancestrale et paisible, interprétée par David Faggionato, l’amant, le vivant, le restant. Mais le corps soudainement dévoilé provoque les premières transes de la morte. À l’hébétude succède la violence de tourments qui envahissent peu à peu les différents artistes sur scène, jusqu’à épuisement.

Dès lors, le spectateur ne sera plus ménagé. Nous sommes frappés, secoués par la brutalité de cette danse tantôt amoureuse, tantôt macabre. L’amplification – parfois abusive et sans nuances – des micros découpe un horizon de mort, sur un fond noir, parsemé de traces à dominante rouge. Au sol, un cercle de sable circonscrit symboliquement la danseuse, tandis que l’homme cherche à la rejoindre dans cet enfermement irrémédiable : car tu es poussière, et tu retourneras dans la poussière (Gn 3,19).

Rébellion ou projection ?

Plus que l’expérience de la mort, c’est la non-distance avec elle que les metteurs en scène André Pignat et Géraldine Lonfat tentent de nous faire toucher. La séparation intolérable provoque une volonté de mainmise, qui serait risible si elle n’était aussi tragique. De l’aimée, il ne reste alors qu’un spectre en convulsions pour l’homme enchaîné dans un présent factice, insoutenable. L’impossibilité du deuil engendre l’impuissance du souvenir.

Est-ce la défunte qui se rebelle contre la mort, tandis que l’Ange demeure silencieusement à ses côtés, n’ouvrant la bouche que pour frayer par sa parole un chemin vers l’abandon paisible ? Ou porte-t-elle en sa danse les projections de ceux qui demeurent, l’amant perdu dans ses lamentations immémoriales, les parents – ou amis – qui ne peuvent que psalmodier, voire rabâcher une mystérieuse sentence qu’ils ne pourront jamais saisir par leur seule intelligence ?

Ma compagne, c’est la ténèbre (Ps 87)

Entre incantation, comédie musicale, grégorien et chanson à l’italienne, les compositions d’André Pignat cherchent les variations musicales de la douleur. Si l’ensemble résonne parfois curieusement à l’oreille, l’opéra-danse fonctionne néanmoins grâce à une prise de risque particulièrement heureuse, mêlant interdisciplinarité, symbolique, culture chrétienne, gestuelle saccadée… Les concepteurs explorent avec finesse les possibilités du corps frappé par la sensualité et la violence, comme deux forces diffractant un souvenir encore impossible.

Les ténèbres sont étalées devant nous – au risque de vouloir trop en dire, et c’est peut-être la seule vraie limite de cette proposition artistique aussi généreuse et créative : l’objet frontal qui nous est proposé ne laisse guère de place au silence intérieur et à la liberté du spectateur. Il y a quelque chose de pornographique, de trop près de nous, comme des tripes ouvertes, comme un orage vigoureux qui serait associé à une pluie torrentielle, au contraire des orages secs de Provence, d’autant plus dangereux qu’ils intègrent en leur impétuosité un calme apparent. La perte apparaît ici comme un bourdonnement sans repos, sans indicible cri.

De l’oubli au souvenir

L’impétueuse affliction appelle l’apaisement. Cette paix advient progressivement, subtilement, par le retrait des chaînes, par une danse à deux durant laquelle la défunte se laisse prendre et vient même chercher l’amant – renversant la chorégraphie initiale qui imposait la séparation brutale. Le cercle au sol s’estompe ; la barrière objective est brisée : la quête d’une juste appréhension devient possible. Reste le cercle relationnel, subjectif : commence la course folle des vivants, encouragée par la sépulcrale danseuse qui se détache sous les coups d’un glaive invisible, comme venu d’en-haut. L’épuisement des fausses représentations permet seul l’émergence d’un authentique souvenir – une nouvelle vie, la possibilité d’un battement de cœur.

Le titre de ce premier volet interroge le sens qu’André Pignat et Géraldine Lonfat ont inscrit en creux… L’oubli n’est pas du côté des anges, mais du nôtre. L’ange aide la femme à entrer dans la mort, lui tenant les mains, élevant ces dernières en un geste d’offrande ; il se situe ainsi entre l’homme et la femme, le survivant et la défunte, la vie et la mort. Il est le tiers nécessaire pour traverser l’épreuve, l’allié invisible exprimé par le poète Eugène Guillevic : « J’ai des alliés / Que je ne connais pas. / J’ai des alliés / Qui me tiennent en vie, / Qui me donnent racine. / J’ai des alliés / Qui sont à mon côté, / Qui me prêtent main-forte. / Peut-être que ma vie / Se passe à les chercher. »

Le second volet, J’ai hâte d’aimer, écrit et notamment interprété par Francis Lalanne, sera de nouveau présenté au Off d’Avignon, au théâtre du Balcon, en juillet prochain. Une hâte que nous partageons…

Pierre MONASTIER et Pauline ANGOT

 



DISTRIBUTION

Mise en scène : Géraldine Lonfat et André Pignat

Texte : Géraldine Lonfat, André Pignat et Stéphane Albelda

Avec :

  • Sylvia Roux : récitante
  • Géraldine Lonfat : danseuse
  • David Faggionato : ténor
  • Thomas Laubacher : comédien-chanteur
  • Daphné Réa Pellissier : comédienne-chanteuse

Musique : André Pignat

Lumière : André Pignat

Costumes : Gerda Pignat

Peinture : Jean-Blaise Évéquoz

Crédits de toutes les photographies : Maxime Lonfat



DOSSIER TECHNIQUE

Informations pratiques

  • Durée : 1h
  • Public : à partir de 14 ans
  • Site internet : Compagnie INTERFACE
  • Diffusion : Sabine Desternes  / Courants d’art production au +33 6 11 91 38 57 et diffusion -@- courantsdartprod.fr


OÙ VOIR LE SPECTACLE ?

Tournée :
Du 9 au 20 mai 2017 : Studio Hébertot
– 4 juin 2017 : Le Balcon du Ciel à Nax (Suisse)