Petite fable sur les absurdités d’une époque, la nôtre, en ces temps de mesures sanitaires, de complexité administrative et d’hypocrisie politique. Le tout sur fond de cluster… Cette semaine, notre chroniqueur Philippe Kaminski laisse dériver son imagination.

Actualités de l’économie sociale

Le Président du Dernier Bastion Français poussa un profond soupir et alla se servir un verre de cognac. Il préparait la prochaine réunion de son conseil d’administration. Tout lui semblait à la fois compliqué et dénué d’intérêt. Bien sûr, il y avait à cela des raisons internes, comme toutes les associations en ont connues à un moment ou un autre. Les conflits de personnes, les blocages, les incompréhensions, cela ne l’enchantait pas, mais après tout cela faisait partie de son contrat. Il fallait bien les affronter, quelque déplaisir qu’il en éprouvât.

– C’est curieux, pensait-il, ce sentiment de langueur et d’abattement qui me saisit semble ne pas exister en français. Baudelaire décrivait son spleen. Les gens d’aujourd’hui parlent du blues. Après tout, je n’aurais rien contre le fait de laisser ça aux Anglais. Ne gardons pour nous que la joie, la rigolade, l’entrain, la plénitude. Et ce vocable recherché qui nous vient de saint Thomas d’Aquin, que j’aime à utiliser parfois, l’eutrapélie.

Ce qui avait fait déborder le vase de son agacement, c’étaient les nouvelles mesures sanitaires. On avait commencé à prendre son parti du masque, des gestes barrière et de plein de choses encore. On ne se serrait plus la main, on ne se souriait plus, on s’embrassait encore moins. Les réunions en distanciel avaient pris le pas sur les réunions en présentiel, c’est à dire qu’on ne se réunissait plus du tout. Mais les administrateurs du Dernier Bastion, très attachés aux comportements du monde d’avant, tenaient absolument à se réunir comme jadis, autour d’une vraie table.

Dans sa grande mansuétude, le Gouvernement ne l’avait pas totalement interdit. Mais il y avait imposé des restrictions qui rendaient la chose digne d’un travail d’Hercule. Tout projet de réunion « physique » devait être annoncé sur le site officiel service-public.myprivategroup.gouv.fr, puis un modérateur désigné par le ministère de l’Intérieur ouvrait sur ce site un espace de messagerie privée entre les participants, espace sur lequel il disposait d’un accès permanent. Chacun devait alors fournir son identité complète, un certificat quotidien sur l’honneur attestant qu’il n’avait rencontré, au cours de la journée, aucune personne pouvait être atteinte du virus, et enfin fournir, moins de 48 heures avant le début de la réunion, le résultat négatif d’un test réalisé depuis moins de 72 heures. En plus, il fallait préciser les moyens de transport envisagés, les horaires correspondants, le cas échéant les lieux de séjour, le modérateur se réservant le droit dans chaque cas d’exiger copie des réservations. Et c’est le Président qui était responsable du bon respect de ces consignes par chacun des administrateurs.

– Si j’avais su… En tous cas, on ne m’y reprendra plus. Et il se versa un second verre de cognac.

Car à cause de tout cela il s’était mis une sale affaire sur les bras. C’est facile en théorie, de défendre la langue française et la francophonie, de dénoncer les usages intempestifs de l’anglais. Mais dans un milieu indifférent, voire hostile, cela devient ardu, voire dangereux. En examinant le CERFA que les postulants à une présence physique à une réunion autorisée doivent remplir chaque jour, le Président s’était aperçu que l’administration y avait employé trois fois le mot cluster. Il lui fallait réagir. Le Dernier Bastion avait envoyé une lettre collective de protestation, et ses jeunes militants avaient placardé des autocollants et des affichettes dans le métro ; rien que de très gentillet.

Mais les autorités n’avaient pas trouvé ça drôle. Le Haut Conseil de Sécurité Sanitaire avait saisi la justice, accusant le Dernier Bastion d’entrave à l’action publique de lutte contre le virus, un délit nouvellement créé, passible de 145 millions d’euros d’amende et de trois ans d’emprisonnement. Les avocats de l’association assuraient que tout se terminerait par un non-lieu, mais l’inquiétude parmi les membres du Dernier Bastion était grande. Quelques-uns préconisaient même le passage à la clandestinité. On parlait de créer un FNLLF (front national de libération de la langue française) et déjà des signes de désaccord apparaissaient entre les partisans du « canal historique » et ceux du « canal gilets jaunes ».

Le Président en était là lorsque le téléphone fixe retentit. Une hôtesse s’assura qu’elle avait bien affaire à lui, et le pria de patienter jusqu’à ce qu’elle le mette en communication avec un conseiller du ministre de la Santé. Que me veulent-ils encore, ces enfoirés-là ? maugréa-t-il, au risque de se faire entendre à l’autre bout du fil.

– Allô, Monsieur le Président ? Je suis Judas Lepleutre, au cabinet du Ministre. J’ai une grande nouvelle à vous annoncer.

Le Président était quelque peu interloqué par le ton doucereux, voire obséquieux, de son interlocuteur. Cela n’annonçait rien de bon.

– Nous venons d’apprendre que c’est le vaccin présenté par l’Institut Pasteur qui a été retenu par l’Organisation Mondiale de la Santé pour être distribué dans les 137 pays d’Afrique, d’Amérique Latine, d’Asie et d’Océanie qui font l’objet du programme de l’ONU « Immunité pour tous ». C’est une grande victoire de la recherche française et nous nous en félicitons.

– Je m’en réjouis également, Monsieur le Conseiller. Mais puis-je vous demander en quoi je puis être directement concerné par cette décision ?

– C’est que, Monsieur le Président, ce vaccin destiné à des populations du monde entier sera distribué sous un nom… comment dire… international. L’Institut Pasteur a déposé la marque « Together with Pasteur, up to overcome ! ». Ce nom a été choisi car on a pensé qu’il était le mieux placé pour favoriser l’acceptabilité sociale du produit sur les cinq continents… Croyez bien, Monsieur le Président, que le ministre, et nous tous qui l’entourons, nous aurions préféré un nom qui sonne français… mais hélas on ne nous a pas consultés, on ne nous pas laissé le choix. Aussi j’ai eu l’idée de me tourner vers vous, Monsieur le Président, vous qui disposez d’une autorité morale reconnue en la matière, pour vous solliciter d’intervenir.

– Intervenir ? Certes, il y a bien de quoi ! Mais pourquoi n’intervenez-vous donc pas d’abord vous-mêmes ? Vous avez des moyens que notre association n’a pas. Nous nous tenons prêts à relayer votre action auprès du public. Et auprès des salariés de l’Institut Pasteur.

– C’est que, Monsieur le Président, nous sommes tenus par la solidarité gouvernementale… L’Élysée compte sur le succès de nos chercheurs pour susciter un vaste mouvement d’enthousiasme populaire et il serait fâcheux que nous puissions, en quoi que ce soit, apparaître comme émettant des réserves sur cette affaire… D’ailleurs je vous demande, vous l’aurez compris, une discrétion absolue au sujet de notre conversation. Nous ne pouvons absolument pas monter au créneau avec vous. Mais nous vous assurons de nos vifs encouragements. Vous serez assurés de toute notre sympathie.

– Je crois vous comprendre, Monsieur Lepleutre. Mais sans doute pourrons-nous compter sur votre soutien financier ?

– Hélas non, et vous le comprendrez fort bien. Nous sommes liés par nos engagements de transparence. Aucun euro ne peut sortir des caisses du ministère en dehors des procédures normales de la comptabilité publique.

– Monsieur Lepleutre, ne vous méprenez pas sur ce que je vous demande. Je n’ai jamais évoqué de dessous de table ou d’argent illicite. Vous subventionnez quantité d’associations, vous pouvez nous ajouter à votre liste. Nous présentons toutes les garanties nécessaires et nous connaissons la marche à suivre.

– Ah, Monsieur le Président, non, ce n’est pas possible, nous n’aidons que des associations dont l’objet social est la santé, et ce n’est pas votre cas. Et puis, voyez-vous, ce que nous vous demandons, ce n’est pas une question d’argent. C’est l’amour de notre langue qui est en jeu. Je serais déçu que vous ne le mettiez pas au premier plan, que vous cherchiez à vous réfugier derrière des questions purement matérielles. C’est un mouvement du cœur que j’attends de vous !

– Je vous entends fort bien, Monsieur Lepleutre. Mais franchement, de vous à moi, pensez-vous que nous puissions attaquer en justice un monument comme l’Institut Pasteur, sans avoir le moindre sou pour nous payer un avocat de renom ?

– Mais oui, Monsieur le Président, je le pense sincèrement. La cause est tellement belle, tellement sublime, que les plus grands ténors du barreau seront fiers de la plaider pour rien. Vous saurez, j’en suis certain, vous montrer convaincant auprès d’eux. Vous savez comme moi que l’argent pourrit tout ce qu’il touche, n’est-ce pas ? Sans argent, mais avec votre foi, vous serez encore plus fort, vous déplacerez des montagnes. Ah, excusez-moi, on vient de mettre ma ligne sur écoute. Il faut que je vous quitte. Mais je vous ai dit l’essentiel. Nous comptons sur vous. La langue française compte sur vous. La France entière vous en sera reconnaissante.

Le Président raccrocha à son tour. Il n’était plus du tout certain de l’utilité de réunir son conseil d’administration. Il se reversa une rasade de cognac, et se dit que le lendemain sera un autre jour.

Philippe KAMINSKI

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* Spécialiste de l’économie sociale et solidaire (ESS) en France, le statisticien Philippe Kaminski a notamment présidé l’ADDES et assume aujourd’hui la fonction de représentant en Europe du Réseau de l’Économie Sociale et Solidaire de Côte-d’Ivoire (RIESS). Il tient depuis septembre 2018 une chronique libre et hebdomadaire dans Profession Spectacle, sur les sujets d’actualité de son choix, afin d’ouvrir les lecteurs à une compréhension plus vaste des implications de l’ESS dans la vie quotidienne.