Chronique des confins (47)

Lydie Parisse

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Un jour, une écriture – Le confinement porte en lui-même une intimité, une profondeur dont peuvent se saisir les écrivains et les écrivaines, notamment de théâtre et de poésie. Nous les avons sollicités, afin qu’ils offrent généreusement leurs mots, leur écriture des confins… Derrière l’humour qui inonde les réseaux sociaux, il y aura toujours besoin d’une parole qui porte un désir, une attente, un espoir, du sens.

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Dans la chambre à midi, pour la première fois pendant le Grand Confinement, je me suis sentie étrangement mal à l’aise, ça m’a obligé à lever le nez de mon ordinateur. Quelque chose me gênait dans le paysage, le paysage n’était plus vide comme à son habitude. Alors j’ai vu ce que jamais, en dix ans, je n’aurais cru voir. Au croisement des lignes horizontales du champ de labour, au centre de la pente, il y avait un point rouge dans le paysage, un point vertical, comme un stylo pointé vers le ciel sur la page ocre des labours, un point rouge, petit, mais significatif, devant l’arbre, parallèle au tronc de l’arbre, l’arbre devenu vert au centre du paysage, et je me suis dit, c’est un homme.

Je n’avais jamais vu un homme posé sur l’espace de ce désert, moi qui passe mon temps à y relever les apparitions de rapaces ou de corbeaux, mais un homme, debout, mains sur les hanches, le regard résolument tourné vers l’ouest, immobile tel l’aiguille d’une montre, c’était du jamais vu, et je me suis dit ces mots de Beckett :

 « Le fond de l’air est frais »

Cette forme humaine dans le paysage avait quelque chose de déconcertant, comme si j’étais contrainte de voir ce que jamais je n’aurais pu m’imaginer, nous ne pouvons jamais vraiment voir ce que nous ne pouvons nous représenter. L’homme était un point tellement insignifiant posé devant l’arbre, près du fossé moussu qui fend le paysage comme une cicatrice, sans doute le reste d’un ancien cours d’eau, il était un point tellement insignifiant en comparaison de la masse des glaciers posés sur la ligne bien droite de l’horizon, les glaciers surgis étincelants derrière la chaîne bleue des massifs apparus dans la courbure de l’espace, à une distance fantomatique, illusoire.

J’ai pensé à Winnie, de Oh les beaux jours, joyeuse enlisée sur son mamelon de sable, et sa réplique :

« Quelle malédiction, la mobilité ! »

Dans ma chambre, pour la première fois depuis le Grand Confinement, je me suis souvenue d’un voyage que je devais faire, un long voyage, je venais de recevoir un mail d’annulation. Aujourd’hui à midi, un avion aurait dû m’emporter vers le Québec, je serais arrivée le soir après deux escales, j’aurais participé à un colloque universitaire sur la pratique artistique comme mode de vie et comme manière de réfléchir le monde, je ne sais pas encore de quoi j’aurais parlé, je ne saurai jamais de quoi j’aurais parlé. Je n’irai pas à Québec, je n’irai pas à Berlin, où j’ai un texte à paraître, je n’irai pas à Gdansk pour parler de la poétique du vieillir dans le théâtre contemporain, pour sonder les recoins de la perte dans le personnage de très vieille femme de L’Opposante de la presqu’île, mon dernier texte, où une très vieille femme donne encore de soi alors qu’elle n’est plus qu’une ombre. Non, je n’irai nulle part.

Et je me dis :

Faut-il nous encombrer l’esprit avec tous les lieux où nous n’irons pas, avec toutes les choses que nous ne ferons pas ?

Dans ma chambre, je me dis que la phrase de Winnie prend un sens particulier pendant le Grand Confinement, il n’y a rien à regretter puisque les transports sont arrêtés, rien à souhaiter puisque le mirage des possibles s’est dissipé. Et je pense à nos vies sans cesse encouragées à la mobilité, comme une valeur, une récompense. Pour un temps, il nous faut apprendre à vivre privés de récompense.

Humain debout en rouge au pied d’un arbre. L’apparition a duré cinq secondes, pas pu l’immortaliser sur mon téléphone, le temps de le déverrouiller il était trop tard. Un tracteur rouge a surgi à droite du plan fixe de ma fenêtre, il a tracé une lente diagonale vers l’homme, l’homme a sauté dans le tracteur, le tracteur est sorti de mon champ de vision, disparu derrière les branches mouvantes du magnolia et ses gaines de fleurs à éclore dressées comme des doigts. Le tracteur est parti ailleurs, dessiner des boucles sur la surface des champs que le soc des charrues brutalise, détruisant les nuisibles, plantes et animaux tout ensemble, pour préparer le semis des tournesols que je ne verrai pas, sauf peut-être à mon retour en septembre, leurs têtes dolentes et penchées, à demi calcinées par le soleil, en fin de floraison.

Bien sûr je me souviens du fleuve Saint-Laurent, de ses mille kilomètres qui traversent le pays comme une mer, bien sûr je me souviens de ses marées, de ses embruns, de ses remous, de ses plages de sable humide, bien sûr, je me souviens de la traversée de Québec en bac avec la voiture, du château en surplomb, de la colline parlementaire, après les bords d’autoroute fréquentés par les ménates et les carouges à épaulettes, bien sûr je me souviens des plaques d’immatriculation de là-bas qui disent qu’il faut se souvenir sans qu’on se souvienne de quoi au juste. Au milieu de l’immobilité mondiale, mon immobilité est une goutte d’eau dans le grand fleuve Saint-Laurent, nous avons perdu la liberté de nous déplacer, mais ça m’est bien égal.

Dans ma chambre, je me souviens de la place vide laissée par l’homme en rouge sur le désert de midi, le soleil commençait à vibrer, ça m’a rappelé une installation de Bill Viola où de chaque côté du plan fixe, des silhouettes tremblées dans un désert de feu s’avancent lentement vers le centre, je me souviens de la phrase de William Blake affichée en blanc sur le noir des murs de la première salle :

« Si les portes de la perception étaient ouvertes, chaque chose apparaîtrait comme elle est, infinie. »

Et je me dis :

Que retiendrons-nous du Grand Confinement, de son exercice de renoncement, de son exercice d’immobilité ?

Une amie me demande, où vas-tu aller lundi, le jour de la Grande Sortie ? Je lui réponds nulle part, pas de projets, rester là, immobile, dans le proche, dans l’infini du proche. Les gens ont montré tellement de patience en ville, me dit-elle, tellement de bienveillance. J’en connais une qui était impatiente de sauter dans une voiture, j’en connais un qui s’était mis à peindre des paysages et des voitures-fantômes : « la voiture interdite », beau nom pour une série de peintures ! Je pense à Lydie Salvayre qui a écrit que le confinement est la condition rêvée des écrivains, je lui ai répondu, tous nous rêvons de faire vœu de clôture ! Je pense à Emily Dickinson enfermée dans sa chambre, je pense à Jeanne Guyon qui continuait le récit de sa vie pendant ses huit ans de prison, c’est vrai qu’au XVIIe siècle Dieu n’était pas encore mort, et que notre époque n’a pas réussi à l’achever.

Je me surprends déjà à regretter le Grand Confinement, il était grand temps que le dehors nous stimule, nous allions prendre racine, ressembler aux animaux et aux arbres, habiter nos corps, développer nos feuillages, rayonner, ne rien attendre. L’herbe des champs a poussé en même temps que nos cheveux, et je me dis que le jour de la Grande Sortie, nous serons tellement chevelus que la mode changera, qu’on en aura fini avec les coupes para pour les hommes, que les hommes se remettront à porter les cheveux longs.

Et tu me dis :

Un jour peut-être, nous nous souviendrons du Grand Confinement comme d’une période heureuse.

Lydie PARISSE

Écrivaine, metteuse en scène, plasticienne, théoricienne du théâtre 

Lydie Parisse publie des essais aux Classiques Garnier, sur Lagarce, Novarina, Beckett. Ses actualités 2020 : Les Voies négatives de l’écriture dans le théâtre moderne et contemporain (essai) et L’Opposante de la presqu’île (roman) dont la version théâtrale est traduite en plusieurs langues.

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Crédits photographiques : DR

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