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Naître et faire naître, par la photo, sa ville natale et soi-même…

Naître et faire naître, par la photo, sa ville natale et soi-même…
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Née en Corée du Sud mais adoptée dès l’âge de quatre mois par une famille française, Elisa Haberer est photographe. Axé sur le portrait, son travail photographique est volontiers narratif. Il l’est ici tout particulièrement puisque les photographies présentées résultent des trois séjours qu’elle a effectués en 2014 et 2015 dans sa ville natale, Gyeongju. La grande originalité du livre est de joindre à ce récit photographique un récit écrit par Simon Hatab, dramaturge travaillant à l’Opéra national de Paris, qui relate la genèse et la réalisation du projet photographique.

Les photographies d’Elisa Haberer se déploient en une progression chronologique et spatiale qui révèle patiemment les multiples visages de cette ville où elle est née mais qu’elle n’avait jamais visitée. De ces photographies, de ce dévoilement, ressortent une joie discrète, une humble force et, finalement, une grande paix. La photographe, dont les voyages dans cette ville manifestent pourtant une quête d’identité, a voulu et a su s’effacer derrière ces visages, a peut-être découvert en eux son « visage coréen ».

C’est le récit de Simon Hatab, lui-même très dépouillé, qui laisse entendre la voix de la photographe : récit de ses voyages en Corée du Sud, il est aussi l’exposé de son projet et de ses conceptions photographiques ; il est enfin le récit pudique et émouvant de la façon dont un projet artistique « distancié », quasi-documentaire, vient secrètement nourrir la vie intime de l’artiste qui l’a mené à bien. C’est en effet au cours de la réalisation de ce projet que la photographe se marie et apprend qu’elle est enceinte.

L’ensemble est finalement très cohérent : comme deux voix se suivant, se poursuivant l’une l’autre, la photographie et l’écriture forment une composition vivante et harmonieuse.

Des photographies qui révèlent les visages d’une ville

Le récit photographique d’Elisa Haberer, qui mentionne systématiquement l’heure et le lieu de chaque photographie, est à la fois chronologique et topographique.

Le cycle commence aux premières heures d’une journée pour s’achever à la toute fin de celle-ci. Les occupations quotidiennes des habitants de Gyeongju, photographiés sur leurs lieux de travail ou de loisirs (danse, bowling, promenades en forêt, karaoké), ou encore dans leurs maisons, ont une part importante dans ce récit. Ordonner dans le cadre d’une journée « fictive » des photographies prises entre août 2014 et juillet 2015 permet à la photographe de conférer une profonde unité à son travail et de composer librement le visage de sa ville natale.

Ce d’autant plus que le récit photographique suit une progression géographique qui mène du lieu de naissance de la photographe aux périphéries de la ville, puis fait entrer le spectateur dans l’intimité de familles coréennes.

Finalement, comme une discrète mise en abyme et une mystérieuse synthèse du travail de la photographe, les deux dernières photographies montrent un studio de photographie présentant plusieurs portraits et un tumulus qui ressemble autant à une planète qu’à un ventre arrondi.

L’art de la composition d’Elisa Haberer se manifeste chaque fois dans la disposition, sur la page, de ses photographies dont le format est invariablement carré : certaines occupent toute une page dont elles forment le centre, d’autres débordent d’une page pour s’achever dans la page attenante ; d’autres enfin sont juxtaposées deux à deux (ainsi de ces fascinantes photographies de deux sœurs, massives, hiératiques, tenant un commerce de vente de poulpes, ceux-ci, fixés à des fils, semblant se déployer librement dans l’air et contraindre les commerçantes à se pousser sur le côté), voire quatre à quatre.

Un récit qui fait entendre la voix de la photographe

C’est précisément tout l’intérêt du récit écrit par Simon Hatab que de prolonger le récit photographique, de le « relire », sans le commenter ni le répéter, en explicitant la démarche artistique de la photographe et en la replaçant, pudiquement, dans son histoire personnelle.

Ainsi le lecteur apprend-il que, pour la photographe, le format carré, celui d’une forme géométrique parfaite, bien qu’il ne corresponde pas à notre vision du monde qui se fait en « mode paysage », permet cependant de « créer du mouvement dans cette forme close ». Et l’on trouve effectivement trace de ce mouvement dans ses photographies, celle par exemple des « sœurs poulpes » ou celle de ces nénuphars recevant de fines gouttes de pluie, l’onde des autres gouttes se diffusant discrètement dans la rivière.

La voix de la photographe est donc rapportée par l’auteur du récit, qui y mêle sa propre appréciation. Ce procédé permet au lecteur, à la fois de comprendre, de l’intérieur, le projet de la photographe, et de bénéficier d’un regard extérieur et critique sur celui-ci.

Les tumuli, fertiles tombeaux et divinités tutélaires

Ce même récit indique au lecteur la raison d’être des centaines de tumuli que l’on trouve dans la région de Gyeongju, jusque dans la ville même. Ces fascinants tumuli, recouverts d’une herbe régulièrement et délicatement tondue, abritent des sépultures et sont les traces du passé royal de la ville qui fut la capitale du royaume de Silla (et d’une Corée alors unifiée) durant le premier millénaire de notre ère.

De taille très variable (certains sont plus hauts que des immeubles), ils figurent de grosses bêtes pacifiques (le familier des films d’animation de Hayao Miyazaki pourrait y voir un « Totoro » sommeillant) ; ils semblent aussi veiller sur la ville, telles des divinités tutélaires : plusieurs photographies leur sont consacrées, telle celle montrant, au début du livre, deux tumuli surplombant des immeubles commerciaux.

Elles montrent, ces photographies d’un vert profond, non seulement leur sacralité, la sacralité de la nature (essentielle dans ce pays d’Asie), mais aussi leur fertilité, ainsi que le déclare la photographe par la voix de Simon Hatab. Fertilité et même fécondité, fécondité paradoxale de la mort (puisque les tumuli sont des sépultures), fécondité qui se trouve, nous semble-t-il, mystérieusement associée à la fécondité personnelle de la photographe : la dernière image du récit photographique montre ainsi un tumulus rendu bleu par la nuit, qui semble une planète sous la lune, un tumulus aussi arrondi qu’un ventre, aussi plein qu’un monde, aussi mystérieux que la vie née d’une femme.

Fertilité de la nature et fécondité des hommes se trouvent ainsi étroitement associées. Elles le sont aussi dans cette très belle photographie d’un couple de fiancés se tenant la main, face à face, dans une forêt de pins.

Naître et faire naître

Il semble que la photographe se soit rendue à Gyeongju pour y naître réellement, consciemment. Ainsi, lorsqu’elle entre pour la première fois dans ce magasin d’ustensiles de cuisine où elle est née (à l’emplacement de ce magasin se trouvait autrefois la maison d’une sage-femme), dans ce magasin situé au premier étage d’un immeuble moderne et sans charme, c’est « au moment précis où le soleil couchant transperce le magasin de part en part ».

Revenant dans sa ville natale pour la photographier, elle paraît vouloir saisir le moment de sa naissance : la première photographie du livre est ainsi prise, de nuit, à l’arrière de l’ancienne maison de la sage-femme. D’une certaine manière, cette journée fictive le long de laquelle se rangent des clichés pris au cours d’une année, vient combler un vide et une absence de trente-six ans.

Mais Elisa Haberer ne se « contente » pas de naître par ses photographies et de raconter sa (nouvelle) naissance via le récit de Simon Hatab : c’est toute une ville, avec ses habitants, ses paysages, qu’elle fait naître, trouvant dans cet effacement l’accès le plus sûr à son intériorité et à la vérité. Le spectateur voit, sous ses yeux, au cours de cette journée fictive, journée-type, journée idéale en même temps que banale, habituelle, d’une beauté toute quotidienne, il voit donc se dessiner la silhouette de cette ville coréenne, à l’ombre de laquelle peut se dresser celle de la photographe née sur son sol.

L’objectif est atteint : alors qu’elle n’était au début qu’un nom obscur, un agencement de lettres inhabituelles, cette ville devient, à mesure que sont photographiés ses rues, ses bâtiments, ses habitants, ses paysages, une chair vivante, un visage lumineux. « J’ai l’impression qu’il faut laisser l’image respirer », dit la photographe par la voix de l’auteur du récit écrit. L’on peut dire que, dans le livre, le visage de Gyeongju se dessine, et qu’à la fin, il respire.

Frédéric DIEU

Elisa HABERER, Simon HATAB, Les couleurs des tumuli, Atelier des Cahiers, 2017, 144 p., 25 €





 

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