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Nuisances sonores dans les concerts : beaucoup de bruit pour rien ?

Nuisances sonores dans les concerts : beaucoup de bruit pour rien ?

Le 7 août 2017, l’État adoptait un nouveau décret relatif à la prévention des risques liés aux bruits et aux sons amplifiés. Applicable au plus tard le 1er octobre 2018, délai assez court, les professionnels du spectacle vivant se sont réunis pour remettre en cause des aspects impossibles à appliquer. Certains seraient même susceptibles de mettre la scène KO puisque la majorité des festivals deviendra hors la loi.

Alors, dans quelle mesure le son est-il dangereux ou non ? Et pour qui ? Histoire d’un bras de fer entre les professionnels du son et l’État.

Début décembre, les professionnels du secteur du spectacle vivant se sont mobilisés pour obtenir une révision du décret. Portée par AGI-SON, qui agit pour une bonne gestion sonore, le syndicat Prodiss et la Sacem, une pétition dénonce l’aspect « ni réaliste, ni optimal » du décret. Si la démarche du Conseil d’État part d’une bonne intention, le débat trouve sa légitimité dans les risques de la diffusion artistique, mais aussi dans un problème de liberté.

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Entretien avec Angélique Duchemin, directrice d’AGI-SON.
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Vous contestez la mise en application réaliste de la plupart des articles du texte. Pourquoi ?

La remise en question de certaines obligations de ce texte repose sur des données techniques et scientifiques (physiques du son), et non d’une posture. AGI-SON a accompagné l’écriture du texte et a signalé, dès l’origine, les aspects qui semblaient problématiques. L’association a même mené des campagnes de mesures sonores (campagne Opér@’Son), dès 2014, dans des festivals de plein air et dans les petites salles pour alimenter les discussions et apporter des éléments concrets de discussions. Le décret a paru sans prendre en compte nos alertes. Mais les professionnels ont souhaité continuer à trouver des solutions. C’est pourquoi AGI-SON a lancé un « tour de France » d’information et de concertation, proposé non seulement aux professionnels du secteur du spectacle vivant, mais aussi aux prestataires de services ainsi qu’aux agents en charge des contrôles. Résultat : un avis unanime sur l’inapplicabilité de certaines dispositions.

La pollution sonore est une réalité et ses dégâts parfois irréversibles. Compte tenu du rôle essentiel qu’a l’oreille dans la fonction de l’équilibre, du bien-être et de l’énergie, en plus de l’écoute, reconnaissez-vous cette légitimité de la prévention sonore ?

L’association AGI-SON a été créée il y a près de vingt ans pour œuvrer sur le terrain de la prévention. Il y a une grande conscience de la potentielle dangerosité des niveaux sonores. Chacun possède une audition avec sa propre sensibilité et la notion de « forts niveaux » est très subjective ; un marteau-piqueur à 100dB vous semble insupportable, mais écouter votre artiste favori au même niveau vous semble divin. La même dangerosité se cache pourtant sous ces deux « sons ». Si vous travaillez dans un environnement professionnel bruyant (usine, chantier, piscine, école…), que vous utilisez régulièrement un casque pour écouter de la musique, votre capital auditif est déjà très sollicité. Ce cumul associé à un état de fatigue peut fragiliser votre audition et un concert devenir le déclencheur d’un traumatisme. Si le risque existe, il n’est néanmoins pas systématique et les hauts niveaux sonores en concert procurent aussi du plaisir. Mais nous communiquons sur des gestes de prévention à avoir.

Vous mettez en avant la limitation de l’expression artistique de certains genres musicaux à cause de leur utilisation de fréquences basses, limitées par le décret. Est-ce si préjudiciable ?

La liberté artistique et la diversité culturelle sont essentielles et doivent être défendues. De la même manière, la liberté individuelle ne doit pas être malmenée et chacun doit pouvoir, en conscience, prendre ses responsabilités et choisir ou non de se rendre à un concert. Certaines activités sportives sont reconnues comme potentiellement dangereuses, mais on ne les interdit pas pour autant. Informer, faire de la prévention, former les professionnels sont la base d’une meilleure qualité sonore et d’un respect de la liberté individuelle et de création.

Quelles sont les mises en application demandées par l’État que vous jugez techniquement impossibles à mettre en œuvre, notamment sur le plan de la physique du son ?

En concert, imposer une limitation de niveaux sonores dans les basses fréquences est une nécessité sanitaire. Néanmoins, respecter 118 dB(C) en tous points est extrêmement compliqué, car ce niveau est essentiellement impacté par les basses fréquences qu’il est difficile de maîtriser. Une des solutions serait de pouvoir accrocher les caissons de basses en hauteur, c’est-à-dire faire évoluer ou devoir changer tous les systèmes de sonorisation de tous les lieux. Mais, pour des raisons financières et structurelles liées aux bâtiments, cette solution n’est envisageable que dans une infime minorité de lieux. Par ailleurs, mesurer le niveau sonore maximum sur le public en tous points est très complexe. Pour être exact, il serait nécessaire de faire appel à une grande quantité de points de mesures en simultané. Cela nécessiterait un matériel et une installation très coûteuse. En pratique, il est impossible de placer plusieurs microphones au milieu du public dans une foule dense, sans même parler de la fragilité des matériels de mesure. De plus, les lois de la physique acoustique font que le point le plus fort en dB(C) va varier dans l’espace et dans le temps, en fonction du contenu musical des spectacles, sans qu’aucune prévisibilité ne soit possible.

Le décret demande également de faire une étude d’impact prévisionnelle pour les festivals plein air. De nombreux fabricants de systèmes de diffusion ont fait évoluer leurs logiciels de prédiction sonore afin de pouvoir intégrer les cartographies satellites en relief et en 3D. Cette modélisation reste néanmoins théorique et ne représentera pas forcément la réalité. L’impact acoustique en plein air est difficilement prédictible du fait de variables plus ou moins prévisibles de l’environnement dans lequel elles s’inscrivent. Le vent, par exemple, peut entraîner des écarts de mesure pouvant aller jusqu’à 10 dB. Cela rend compliqué le respect des valeurs d’émergences imposées par la réglementation et pourrait entraîner l’annulation des événements. Pour les festivals en milieu urbain, les émergences exigées sont, techniquement, impossibles à respecter : la majorité des festivals deviendront hors la loi.

En baissant le niveau sonore des concerts ou festivals, dans quelle mesure la qualité de la représentation artistique diminuera-t-elle ?

D’après nos mesures sonores, il semble que le 102 dB(A) ne soit pas une problématique. Mais assorti au 118 dB(C) en tout endroit accessible au public, cela le devient. En effet, la logique devient donc de respecter ce niveau de 118 dB(C) à la sortie des caissons de basses (en front de scène) ; ce qui signifie qu’au fond de la salle, au niveau de la régie, il n’y a plus du tout de niveau en basse fréquence puisque la masse de l’audience (les corps du public) « absorbe » ces fréquences. On se retrouve alors avec une « balance tonale » insupportable, et donc une qualité sonore plus que médiocre. Que ce soit pour le public ou les artistes, il n’y a plus aucun intérêt, ni respect.

Les professionnels du secteur attendent-ils une révision complète du décret ou bien un compromis avec l’État dont, par exemple, un accompagnement financier afin de soutenir la transition et la perte de profit dans le secteur musical ?

Au regard des différentes problématiques soulevées, AGI-SON et son comité scientifique ont émis des solutions que nous souhaitions voir intégrées à l’arrêté d’application. Or, le décret étant très verrouillé, il n’est pas possible d’inscrire ces propositions. C’est pourquoi nous demandons une révision des obligations qui ne seront pas tenables, ainsi qu’un laps de temps suffisant pour que les professionnels se mettent aux normes. Un accompagnement financier sera indispensable car, entre la mise à jour de l’étude d’impact des nuisances sonores, l’achat d’un afficheur et d’un enregistreur, la modification du système de sonorisation, les potentiels travaux d’insonorisation, la formation des personnels, l’achat de protections auditives… Il s’agit d’investissements lourds et proportionnels à chaque lieu.

Propos recueillis par Louise ALMÉRAS

AGI-SON



 

3 Comments

  1. Je ne pense pas que le conseil d’état parte d’une intuition mais plutôt d’une intention 😉

  2. Oups ! C’est corrigé, merci.

  3. A 102 dB(A), vous ne pouvez rester que 3 à 4 mn sans protection auditive (sérieuse, pas les trucs en mousse…).

    Passé ce temps, vos oreilles subissent des dégâts, pas forcément tout de suite « visibles » ou ressentis, mais la plupart du temps irréversibles.

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