Avec 1480 spectacles par jour, contre 1416 l’an dernier, le Off d’Avignon affiche un record de productions inégalé. Quelque 128 lieux, dont 119 théâtres, accueilleront ainsi 1092 créations, présentées pour la première fois à Avignon, et près de 400 reprises. Parce que le festival apparaît encore comme une vitrine importante du spectacle vivant, certaines compagnies n’hésitent pas à se ruiner pour y participer, au risque d’y laisser leur trésorerie.

Un état de fait qu’Avignon Festival & Compagnies (AF&C), organisme responsable de l’événement, souhaite améliorer par un engagement renouvelé envers les artistes et la mise en place d’un fonds de soutien à la professionnalisation.

L’enjeu constant de la professionnalisation

Ce souci de la professionnalisation était au cœur des préoccupations de Raymond Yana, éphémère président de l’association, qui ne fut cité à aucun moment lors de la conférence de presse menée tambour battant par son successeur, Pierre Beyffete. D’une année sur l’autre, le style a complètement changé. Quatorze ans séparent le rassembleur aux explications prudentes et l’homme d’action, pétri de dynamisme entrepreneurial. Un renouvellement qui n’est pas sans rappeler les bouleversements politiques qu’a connu la France récemment.

La différence est palpable dans le vocabulaire : Raymond Yana se refusait à parler de festival pour désigner le Off, mettant en exergue l’absence de programmation artistique. Au contraire, Pierre Beyffete n’hésite pas à user du terme, en s’appuyant sur le grand nombre de spectacles présentés à Avignon. « Le festival Off est avant tout un lieu unique de création artistique et de diversité culturelle », affirme-t-il d’emblée.

Comme Greg Germain et Raymond Yana avant lui, Pierre Beffeyte place la professionnalisation du festival en tête de ses priorités. Quatre leviers sont évoqués : un fonds de soutien, la formation, l’espace professionnel du village du Off et le rôle ressource d’AF&C.

Fonds de soutien d’AF&C

La trop grande fragilité du monde de la culture a entraîné la précarisation croissante de nombreuses compagnies. C’est pourquoi il semble impératif au jeune président de mener « une politique ambitieuse de professionnalisation et de soutien aux artistes du Off ». Tel est le sens du fonds de soutien préparé l’an dernier et mis en place cette année.

Il vise à accorder des aides de 1 000 € par artiste, plafonnées à 4 000 € par projet – nécessairement une création. La commission chargée de statuer sur les dossiers éligibles est composée de membres des organismes financeurs et dirigée par le vice-président d’un collège des compagnies et le trésorier de l’association. 250 dossiers sont cette année en lice pour l’obtention d’une aide.

Ce fonds est constitué de plusieurs apports, pour un total prévisionnel d’environ 250 000 € : un fonds provenant de divers organismes professionnels – SACD, Sacem, CNV et Audiens – à hauteur de 112 000 €, un fonds de réserve propre à l’association (60 000 €), un fonds issu du montant des frais de gestion billetterie en ligne ticket’Off (30 000 €), auquel il faut ajouter le système de solidarité interprofessionnelle grâce à la vente des cartes d’accréditation professionnelle pour les programmateurs : 25 € par carte.

La vente de cartes d’accréditation professionnelle en débat

Cette dernière mesure n’est pas sans susciter une opposition parmi les professionnels. Certains jugent que le Off d’Avignon représente déjà un investissement financier important ; il y aurait ainsi des programmateurs qui ne viennent plus dans la Cité des Papes depuis plusieurs années, privilégiant d’autres festivals pour des raisons évidentes de coût. Plusieurs chargés de diffusion ont ainsi fait savoir publiquement, notamment sur les réseaux sociaux, qu’ils accepteraient tout programmateur, avec ou sans carte.

C’est le cas, par exemple, d’Hélène Henri-Dréan : « Amis programmateurs, sachez que vos cartes de visite me suffiront », a-t-elle écrit dans un message publié le 29 mai dernier sur son compte Facebook.

Formation multiple

La professionnalisation du festival passe également par la mise en place d’un cycle de formation : dix modules de 3h seront proposés gratuitement, sur des thématiques telles que l’emploi, le droit du travail, les contrats, la gestion et le financement d’une entreprise culturelle, le mécénat… Cette formation se déroule au collège Viala, dans le cadre d’une extension du Village du Off.

Les tables rondes seront organisées tout au long des trois semaines que dure le Off d’Avignon, avec un accent mis sur les auteurs – une journée leur est consacrée, avec ARTCENA et la SACD, le 16 juillet – et sur l’engagement politique : « On essaie de redonner une dimension un peu plus politique, pas pour soutenir quelqu’un en particulier, mais pour s’investir davantage dans la vie de la cité ».

Les marronniers du Off : ces enjeux qui reviennent…

Transport et stationnement – Le Off met en place un partenariat expérimental avec Auchan Nord : l’entreprise mettra à la disposition des spectateurs ses parkings et prendra en charge des navettes pour relier le parking et Avignon-centre.

Familles et jeune public – L’AF&C souhaite porter une attention particulière au public familial et au jeune public : 166 spectacles, qui vivent souvent quelques difficultés de diffusion, sont prévus cette année et inscrits dans un index spécial, à la fin du catalogue.

Liens avec les locaux – Il y a un recentrement de la communication sur la région Paca. L’AF&C constate une diminution des spectateurs sans carte, ceux qui viennent à Avignon le temps d’une journée ou deux – parce qu’ils habitent en partie dans la région. « On est en train de travailler sur le renouvellement », promet Pierre Beyffete. Il passe notamment par de nouveaux partenariats, avec des villes proches d’Avignon et des festivals environnants.

Écologie et affichage« L’éco-festival est quelque chose de compliqué, comme toujours avec l’écologie. On essaie toujours d’adapter l’écologie à nos comportements, alors que l’écologie devrait les précéder », constate Pierre Beyffete. Les actions menées les années précédentes conte reconduites, avec une nouveauté : la mutualisation de l’impression des affiches. Entre scandale écologie, gaspillage d’argent et charme de la ville, les affiches reviennent toujours au cœur de la polémique. « Si on ne peut pas toucher à l’affichage, on peut du moins essayer de trouver une solution à l’impression des affiches. » L’enjeu est de rendre toutes les affiches 100 % recyclables. Grâce à un travail mené avec les imprimeurs, l’AF&C propose à chaque compagnie 300 affiches pour un coût total de 145 euros ; 700 compagnies ont d’ores et déjà adhéré à ce système.

Liens avec le festival d’Avignon – Pierre Beyffete l’affirme : « nous avons d’excellents rapports avec le festival d’Avignon ! » Parmi les initiatives communes : une librairie théâtrale installée à la Maison Jean Vilar, un guide professionnel et tout ce qui concerne les questions de sécurité.

Un événement solide et fragile

« L’année dernière, la troisième semaine fut catastrophique pour nous », rappelle Pierre Beyffete, signe de l’interdépendance entre le Off et le festival d’Avignon, qui se termine plus tôt. Pour Nikson Pitaqaj, membre du conseil d’administration d’AF&C, l’objectif est clair : « Ce serait magnifique que le festival d’Avignon soit avec nous jusqu’au bout. Nous l’espérons… »

En attendant, l’AF&C souhaite produire un maximum d’événements la dernière semaine, si difficile pour les compagnies, afin que le public demeure jusqu’au bout. Et Pierre Beyffete de conclure en rappelant que le Off d’Avignon est un événement « solide et fragile », qui nécessite un effort commun.

Maussano CABRODOR