Chronique des confins (13)

Matthieu Falcone

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Un jour, une écriture – Le confinement porte en lui-même une intimité, une profondeur dont peuvent se saisir les écrivains et les écrivaines, notamment de théâtre et de poésie. Nous les avons sollicités, afin qu’ils offrent généreusement leurs mots, leur écriture des confins… Derrière l’humour qui inonde les réseaux sociaux, il y aura toujours besoin d’une parole qui porte un désir, une attente, un espoir, du sens.

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Il y a des « écrivains », des femmes surtout, principalement, qui tiennent un journal de confinement, et le publient. Je me demande bien pourquoi. Quand on est écrivain – prétendu tel – on écrit constamment. On a le cul vissé sur sa chaise toute la sainte journée, et on s’attache à écrire. Parfois de bonnes choses, souvent de mauvaises, c’est pour cela qu’il en faut, du temps, pour qu’en sorte un livre. Éditable, publiable, lisible. Alors, qu’est-ce que ça peut bien leur changer, comme habitude, d’être confiné à la maison, le cul sur une chaise ? J’aimerais qu’on m’explique. Parce que la vie de rêve des écrivains, la vie de voyage, le farniente, la dolce vita, les amours ancillaires, c’est dans les livres. Pour une bonne part, dans la mauvaise littérature française, tout comme il y a un mauvais cinéma français, l’un et l’autre rebattus de poncifs, de phrases toutes faites et de personnages aussi réels que la fantasmatique littérature, que le fantasmatique cinéma de leurs auteurs fantômes.

Tout ça pue la mort, sent le contrefait, la fausse-monnaie. Faux-monnayeurs, en voyez-vous souvent, des écrivains attablés aux Deux-Magots, au Flore, en belle compagnie ? À part dans vos mauvais livres, dans vos mauvais films ? Le cinéma d’Hauteur ! Moi, je n’en ai jamais vu. Il faut dire que je n’y vais pas souvent, mais parfois, tout de même, je passe devant et je jette un œil. Au cas où il y en aurait un que je reconnaîtrais. (Encore faudrait-il que j’en connaisse, me direz-vous. Certes ! Ce sont plutôt les mauvais qui ont des têtes connues, et qu’on ne serait pas surpris de trouver là. C’est pourquoi il faut vérifier.)

Moi, j’imagine que les vrais écrivains, ils sont cloîtrés chez eux et qu’ils bossent, pour de bon. En tout cas, les quelques que je connais, c’est comme ça qu’ils font. Alors si le confinement leur change quelque chose ? Oh, certes, les malheureux qui ont encore une femme, ou des enfants, ça leur fait tout drôle de n’être plus seuls sur leur territoire, soudain ! Ils sont obligés de partager la pitance avec une autre, avec des gniards qui leur bouffent tout, le pognon, le temps, et désormais même la boîte de choucroute William Saurin qui avait pourtant été prévue pour un. Et puis encore quoi ? Que la bonne-femme te parle avant 20h ! Qu’elle ne voit pas que tu te concentres, même si tu parais ne rien faire, dormir ou gober les mouches. Elle ne peut pas comprendre, cet art d’attraper le mot au bon moment. Qu’il faut du temps pour s’y mettre, dans le rythme de la phrase. De longues heures, parfois, une journée entière ; et que c’est au moment d’aller se coucher que soudain la veilleuse s’embrase, que la procrastination nous disparaît, dans l’angoisse du lendemain qui pointe déjà l’ombre de sa gueule enfarinée. Non, elle ne peut pas comprendre, et elle fait chier !

Moi, bien pratique, j’ai perdu tout le monde, à force d’être dans ma cage. On m’a dit qu’il fallait rester chez moi. Et alors, quelle est la nouvelle ?

Matthieu FALCONE

Écrivain
Dernier ouvrage publié :
Un bon samaritain (Gallimard)

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Crédits photographiques : Benjamin de Diesbach

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