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Pascal Rambert : « L’art est pour moi une sorte de vie additionnelle »

Pascal Rambert : « L’art est pour moi une sorte de vie additionnelle »
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Dramaturge, metteur en scène et chorégraphe, Pascal Rambert est sans nul doute l’un des artistes contemporains de théâtre les plus connus en France et dans le monde. Sa pièce Reconstitution, publiée chez les Solitaires intempestifs, a été créée et mise en scène par ses soins au Panta-Théâtre de Caen pour Véronique Dahuron et Guy Delamotte ; elle sera jouée prochainement à Barcelone dans le cadre du festival Oui ! qui présente la création théâtrale française au public catalan.

Entretien.

Pourquoi écris-tu essentiellement sur commande ?

Je n’écris pas des pièces, chez moi, que j’apporterais à un metteur en scène qui déciderait avec qui travailler ; j’écris toujours pour des acteurs. Comme je mets en scène mes propres textes, j’écris pour des personnes précises : Isabelle Huppert, Audrey Bonnet, Emmanuelle Béart, Véronique Dahuron, Denis Podalydès… J’écris pour des gens qui ont un corps, une voix, une énergie particuliers, et j’assemble ces énergies à ma manière, afin de produire des pièces, avec une oralité qui est mon style. Je travaille beaucoup avec mes oreilles. Depuis quarante ans que j’écris pour des acteurs, je cherche à mettre ensemble différentes vibrations produites par des corps humains.

Ce qui induit que l’acte littéraire n’est jamais premier : ce n’est pas le personnage, l’intrigue, voire même une forme d’écriture, qui est le moteur de tes pièces.

Jamais ! C’est toujours un corps, le choix de tel ou tel acteur. J’ai commencé à seize ans, j’en ai cinquante-sept : j’ai toujours fait comme ça, pendant ces quarante années. Je n’ai d’ailleurs pas de pièce qui n’a pas été jouée : tout ce que j’écris, je le mets en scène et le publie.

Quel sens a donc la publication, l’objet concret, si l’acte littéraire est second ?

Clôture de l’amour et mes autres pièces ont été montées dans le monde entier, et traduites dans près d’une trentaine de langues. Le texte est hors de moi ; je ne le contrôle pas, je n’empêche jamais que mes pièces soient montées par des metteurs en scène. Je n’ai plus de contrôle une fois que la trace verbale est passée dans un corps, celui pour lequel je l’ai écrit. Clôture de l’amour se joue aujourd’hui à Mexico, en Chine, au Japon… Cette pièce a déjà connu plus d’une vingtaine de versions différentes, avec vingt corps différents, outre ceux d’Audrey [Bonnet] et de Stanislas [Nordey, NDLR]. Les mots sautent, sont comme délocalisés dans le corps de l’autre, par l’intermédiaire du texte écrit. Cette prise d’autres corps est le but même du théâtre.

Ta pièce Reconstitution raconte l’histoire de deux personnes, anciens amants, qui se retrouvent 20-30 ans plus tard afin de retrouver la sensation du premier rendez-vous. C’est évidemment un échec en tant que « reconstitution » ; en revanche, cette reconstitution a un horizon clairement énoncé : la réconciliation. Pourquoi avoir mis en avant le premier aspect (le moyen) plutôt que le second (la fin) ?

Reconstitution est un mot que j’aime beaucoup, que je prends dans un premier temps dans le sens de la reconstitution d’un crime : on fait rejouer le meurtrier, en essayant de voir ce qui s’est passé concrètement et en dénonçant les mensonges éventuels. Ma pièce est de fait une reconstitution : les deux personnages vont essayer très concrètement de refaire la scène de leur rencontre. Le théâtre est largement fondé là-dessus : l’acteur reconstitue aussi à l’intérieur de lui-même un rapport intérieur, qui reconfigure les choses. Par ailleurs, en ce qui concerne la réconciliation, elle reste toujours ouverte. C’est pourquoi je mets assez peu de ponctuation dans mes textes. Nul ne peut dire s’ils parviendront dans cette terre promise du souvenir. Le théâtre est ainsi reconstitution, car personne ne le fait vraiment, de louer un local pour essayer de reconstituer un moment de sa vie. Peut-être serait-ce une bonne chose à faire, entre êtres humains…

Sauf que tu montres bien l’échec inhérent à une telle initiative…

Nous savons au fond de nous qu’il ne faut pas faire ça. J’ai été très amoureux, très tôt et très jeune, vers six ou sept ans, d’une jeune fille, lorsque j’étais en club de natation. Cet amour a duré jusque vers mes treize ou quatorze ans. Je dois dire, de façon coupable, que depuis qu’internet existe, j’ai tapé son nom une fois ou deux : je ne l’ai pas trouvée et tant mieux. Cette attitude est profondément humaine mais nous savons, comme le dit la chanson de Barbara – « Il ne faut jamais revenir aux temps cachés des souvenirs du temps béni de son enfance » –, qu’il ne faut pas aller là. Parce que nous allons affronter d’autres nous-mêmes, devenus vieux, parce que nos corps ont changé, parce que l’autre en face de soi a également changé… Il ne faut pas faire cela dans la vie, mais nous pouvons le faire au théâtre, et c’est pourquoi je le fais ! C’est le grand travail proustien : retrouver la sensation. Notre vie est une course perpétuelle à ce moment de bonheur, vécu à un moment donné… Il y a quelque chose dans l’enfance qui nous tient pour toute la vie. Ce que raconte Reconstitution en est une trace : ce n’est pas grave si nous chutons, ce qui est important est le fait de l’avoir vécu. Verbaliser ce qui n’a pas été vécu, guérir de ce manque, de cette absence du non-vécu, c’est peut-être ça la définition de l’art.

Ta pièce joue beaucoup sur la reconstitution vitale et la reconstitution théâtrale, avec les mentions de technicien, de salle, de spectateurs… Tu écris aussi que l’homme ne fait qu’appliquer des livres docilement, comme si la vie était à la remorque de la littérature. Qu’est-ce qui est finalement premier ? Qu’est-ce qui est reconstitution : la littérature, la vie, le théâtre ?

Les personnages de Reconstitution sont tous deux des professeurs d’université, qui vivent avec les livres, comme moi-même je vis avec les livres. Si je ne suis pas un universitaire, je parle d’une expérience et j’aime les gens qui lisent. C’est d’ailleurs assez rare que je donne des métiers à mes personnages… Mais je crois à ce guide dans le noir, à ce fil d’Ariane qu’est la littérature dans nos vies. C’est ce que je vis ! Tous les voyages que je fais – je ne parle pas des voyages professionnels, mais personnels, avec ma chérie – sont connectés à une œuvre littéraire. Je ne vais pas m’allonger sur une plage pour bronzer. J’ai besoin d’avoir un rapport à la beauté, à l’élévation, ce qui fait ricaner tout le monde. Mais c’est cela qui est important : être nourri de choses qui sont belles et accessibles, comme le musée Doria-Pamphilj à Rome, avoir un accès à la beauté du monde…

Le théâtre existe-t-il pour « reconstituer » ce qui a été, là où la vie se retrouve devant un perpétuel échec ? Car tu dis, en te fondant sur ton expérience enfantine, qu’il ne faut pas aller là ; tu fais dire à ton personnage féminin que toute reconstitution est vouée à l’échec. Seule une transcription distanciée semble possible…

C’est en tout cas la solution que j’ai trouvée à ma vie. Tout ce que je ne vis pas ou que je n’ai pas envie de vivre, comme le fait de ne pas conduire par exemple – je n’ai même pas mon permis –, j’en fais des situations théâtrales. Mes textes sont en général assez violents : Sœurs, une nouvelle pièce que je viens de créer, est très violent. Je ne veux vraiment pas vivre dans ce monde là ! Quand j’écris, je n’ai qu’une envie, c’est d’écrire la pièce le plus vite possible. Donc oui, tu as raison, le théâtre m’aide à la fois à ne pas vivre des choses que je ne veux pas vivre dans le réel et à vivre des choses que je n’arrive pas à vivre dans le réel. L’art est pour moi une sorte de vie additionnelle.

Comment concilies-tu ce besoin de beauté que tu éprouves et cette violence que tu exprimes ?

Je ne sais pas. Je suis incapable de l’expliquer, c’est comme ça. Je suis quelqu’un de doux, calme, organisé, avec les pieds sur terre, mais dans l’imaginaire, je dis et écris des choses très violentes.

Est-ce facile de mettre en scène ses propres textes ?

Je mets en scène mes textes depuis l’âge de seize ans et ne peux concevoir un autre schéma que : j’écris, je mets en scène. Je fais la scénographie, la lumière, les costumes… Tout ! C’est naturel.

Ta mise en scène de Reconstitution est presque chirurgicale, avec des tables d’opération, un sol blanc, au point que l’on s’attend à une dissection. Tes personnages sont pris en étau, entre les passions humaines et la dimension scientifique de leur initiative.

Tu as très bien vu, c’est exactement ça. Il n’y a presque pas de décors dans mes pièces. J’installe des situations dans des endroits qui sont toujours les mêmes. Quand tu arrives dans un théâtre, vide, tu dois te débrouiller. Je voulais reproduire un tel lieu, avec des néons pour lumières, comme pour un espace clinique. La pièce a été créée au Panta-Théâtre de Caen pour Véronique Dahuron et Guy Delamotte, dont c’est le lieu réel, quotidien. Ils vont faire cette expérience impossible, en étant le plus pragmatiques possible, avec toutes les béances qu’implique inévitablement ce pragmatisme. Le grand monologue que j’ai écrit pour Véronique en fait partie ; il appartient à cet étau dont tu parles, entre le côté clinique et les affects qui déjouent tout esprit scientifique de reconstituer à l’identique. C’est sur cette tension que tout advient. Mais d’autres peuvent évidemment mettre en scène ce texte autrement que moi, de manière beaucoup moins médicale. Car bien que l’enjeu soit de tenter une opération presque chirurgicale, tout reste ouvert.

Reconstitution sera bientôt jouée à Barcelone, dans le cadre du festival Oui !, qui met en exergue le théâtre en français. Quels sont tes liens avec l’Espagne ?

Trois de mes pièces ont déjà été produites en espagnol : La clôture de l’amour pour le festival GREC, qui a lieu à Barcelone en juin-juillet, Répétition et Sœurs, tout récemment. Comme pour tous les pays, mon lien avec l’Espagne passe essentiellement, non d’abord par un public, mais par une personne, en l’occurrence mon producteur espagnol, Jordi Buxó, du Teatro Kamikaze, qui a un théâtre à Madrid, El Pavòn. C’est lui qui produit toutes mes pièces. Mais il est vrai que, en Espagne, le public s’est énormément élargi, créant une sorte de lien entre le public espagnol, et notamment catalan, et mon travail, ce qui fait très plaisir.

Propos recueillis par Pierre MONASTIER

Pascal Rambert, Reconstitution, Les Solitaires intempestifs, 2018, 80 p., 13 €
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Bandeau Festival Oui !

Mathilde Mottier, Pascal Rambert, François Vila (crédits : Pierre Monastier)

Pascal Rambert, entouré de Mathilde Mottier et François Vila, fondateurs du festival Oui ! (crédits : Pierre Monastier)



Crédits photographiques : Pierre Monastier



 

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