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“Plus grand que moi” de Nathalie Fillion : elle rêvait d’un autre monde…

“Plus grand que moi” de Nathalie Fillion : elle rêvait d’un autre monde…
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Nathalie Fillion met en scène Plus grand que moi (solo anatomique), un texte d’une grande densité, aux accents antiques mais résolument contemporain. Avec une impressionnante Manon Kneusé dans ce seul en scène sans repos.

Jusqu’au 28 avril au théâtre du Rond-Point (Paris) et en tournée.

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« Je m’appelle Cassandre Archambault. J’ai pas choisi mon nom, mais j’ai choisi de l’aimer. […] Je m’appelle Cassandre Archambault, je fais 1 mètre 81, je trouve ça dingue. […] Je m’appelle Cassandre Archambault, je suis née le 13 mai 86 à Paris. […] Je m’appelle Cassandre Archambault, mes intestins mesurent 8 mètres, je trouve ça dingue*… »

La litanie identitaire traverse ce texte de Nathalie Fillion, paru en juin dernier aux éditions Les Solitaires intempestifs. Au cœur d’un monde secoué par des bouleversements autant cosmiques qu’intimes, au lendemain d’une époque prétendument bénie qui ne se souciait ni du plastique, ni de la banquise, ni des normes de sécurité en passant sous les fourches caudines des aéroports, une jeune trentenaire s’interroge sur sa place dans le monde, sur sa capacité d’action, sur l’étendue – réelle et métaphorique – de son intériorité anatomique.

Le jour, elle subit les affres « d’époque » – autre expression récurrente ; la nuit, elle s’évade et pédale, parcourant des kilomètres qui appartiennent davantage au temps, celui des origines biologiques et mythologiques, qu’à l’espace. Nous sommes dans un huis-clos mental et frontal, comme notre « époque » les affectionne tout particulièrement, dont nous ne sortons pas.

Nathalie Fillion, qui assure également la mise en scène, choisit un décor sobre : côté jardin, un vélo qui actionne un ventilateur (énergie renouvelable oblige), éclairé par un spot latéral ; côté cour, une bassine et un pichet d’eau à l’avant-scène, ainsi qu’un manteau suspendu à une structure métallique sur laquelle Manon Kneusé, seule en scène, peut s’adosser. Une vaste toile reçoit en fond de scène l’ombre de la jeune comédienne en plein effort.

Quête identitaire, antique et contemporaine

Si Manon Kneusé peine à poser sa voix d’entrée de jeu, si elle a parfois tendance à crier démesurément, elle livre peu à peu une grosse performance, n’accrochant presque jamais un texte particulièrement plein et dense. Son ton lancinant, à la manière des jeux affectés d’autrefois, se révèle un parti pris pertinent, qui nous introduit dans une écoute approfondie, à la manière des films d’Eugène Green dont la phraséologie transpire l’intériorité.

Car il faut l’écouter, Cassandre Archambault, elle dont l’identité n’est mesurable que par la forme, que par ses formes, non seulement intestinales, mais encore physiques, de la pointe de ses seins à son nombril, en passant par la taille de ses doigts mis bout à bout. « C’est dingue. Tout ça n’a aucun sens*. » On pense alors à la magnifique scène entre Hector et Ulysse dans La guerre de Troie n’aura pas lieu de Jean Giraudoux, quand les deux héros mythologiques mesurent ce que chacun d’eux « pèse ».

Cassandre Archambault ne pèse pas bien lourd, elle qui, fille de Florence et d’Olivier, porte le prénom de la fille de Priam et d’Hécube, de la sœur d’Hector : l’antique Cassandre reçut d’Apollon le don de prédire l’avenir mais, s’étant refusée au dieu, sa parole ne fut jamais prise au sérieux. Elle annonça les malheurs de Troie, comme le personnage de Nathalie Fillion énonce les malédictions du temps présent. L’une comme l’autre est entendue ; aucune des deux n’est réellement écoutée.

Les désirs de Cassandre Archambault se heurtent au silence des spectateurs, ne brisant à aucun moment le terrible enfermement, à l’image de l’individualisme contemporain. Elle les hurle à la face du monde, du ciel, de Zeus, des dieux, de Dieu ou du néant, amplifiés par la création sonore de Nourel Boucherk. Rien que le silence. Et la reprise de la litanie, au cœur de la nuit, tandis qu’elle pédale, encore et encore.

« Petite fille, tu n’as pas d’autre choix que de grandir. L’avenir est devant toi. Démerde-toi* ! », lui répète une voix sourde, à l’origine inconnue (qui est celle, réelle, de Sylvain Creuzevault). Elle n’a d’autre choix, en rêve, que de parcourir à nouveau les époques – de remonter avant la crise, vers une Arcadie idyllique, terre des bergers et des poètes ou encore, selon certains récits, pays natal de Zeus – pour trouver le sens, croisant sa grand-mère (avec laquelle elle échoue à communiquer, manquant de connaître le livre, les pages du passé) et les migrants aussi bien que les mondes engloutis.

Pays imaginaire : le théâtre comme renaissance

Symptôme de notre temps : la jeune trentenaire n’est réellement qu’une « petite fille », qui s’envole, qui doit grandir mais semble le refuser, et a besoin de se réfugier dans la pénombre nocturne pour trouver la lumière (à travers les belles lumières de Jean-François Breut), à la manière de Peter Pan, en quête d’un éventuel pays imaginaire.

Quel pays imaginaire ? Celui du théâtre, dans une autre scène « d’époque », la créativité contemporaine multipliant de nos jours de telles mises en abyme : « Être actrice. J’y pense. Offrir mon ADN en partage*. » La mise en scène est nécessairement tragique, comme elle l’était dans l’Antiquité, sauf que l’art doit épouser les contours précis de la vie, offrant en sacrifice, chaque soir, une comédienne différente : « Combien dois-je sacrifier ? À quelle divinité* ? » L’oblation héroïque n’aboutit in fine qu’à la mort.

On pense alors aux paroles que Jésus adresse à Nicodème : Amen, amen, je te le dis : personne, à moins de naître de l’eau et de l’Esprit, ne peut entrer dans le royaume de Dieu. Ce qui est né de la chair est chair ; ce qui est né de l’Esprit est esprit. Ne sois pas étonné si je t’ai dit : il vous faut naître d’en haut. (Jn 3)

Sauf qu’il n’y a guère de royaume de Dieu dans la pièce, ni même d’en haut. Rien que le silence. Il faut tenter de se ré-enfanter, dans sa solitude : Cassandre Archambault, dans une scène particulièrement forte, se recouvre de sang, entre théâtre et vie, vers la nouvelle naissance, vers – le temps s’y prête – une auto-résurrection, avant de se purifier par l’eau.

Le théâtre devient le lieu du passage – de la Pâque – de la mort à la vie, un endroit presque sacramentel, à ceci près que la parole prononcée n’est pas performative : Cassandre hurle dans les profondeurs de la nuit, du néant. Elle est dans un rêve, quand les spectateurs, eux, ne rêvent pas.

Le rêve et des mots plutôt que le réel

Manon Kneusé s’inscrit avec un immense talent dans une mise en scène réglée à l’extrême, presque trop mécanique. Tout fonctionne à merveille, mais il ne reste aucun espace pour la fêlure, pour l’imperfection fondamentale de l’être brésillé, qui se cherche fébrilement, inlassablement, nuit après nuit. C’est que le texte est saturé, de mots, de sens, d’injonctions, de cris, de désirs. Il épouse l’état déséquilibré de la jeune femme – « Je ne trouve pas l’équilibre. C’est pas trop d’époque, l’équilibre*. » – sans lui offrir la respiration nécessaire.

Polyglotte, Nathalie Fillion sait incontestablement écrire. Elle assume l’amour des phrases et des langues, ainsi qu’elle l’exprime à travers son personnage : « J’ai été Grecque un jour, comme tout le monde. […] Je porte en moi tous les alphabets, comme tout le monde*. »  Mais était-il nécessaire de dresser la liste – fastidieuse et un brin stéréotypée – des lieux visités en rêve par Cassandre Archambault ? L’anaphore avec « je pleure », intégrant aussi bien les espèces en voie de disparition que la flèche de Notre-Dame (actualité fait loi), est certes percutante, en même temps qu’elle introduit une explicitation qui ne laisse aucune marge d’erreur, aucun intervalle pour l’imagination et la réflexion du spectateur, dès lors soumis à l’injonction du discours contemporain.

Tant de drames, tant de mots, donc, qui façonnent un gouffre dont l’héroïne ne sort pas, malgré son « naturel audacieux » (étymologie germanique possible de aircanbald qui donne le patronyme français Archambault). Elle a beau répéter – de moins en moins convaincue – que la vie est belle, elle a beau répéter qu’il faut agir et combattre, l’impression demeure que tout est voué à l’échec, qu’il n’est que le rêve pour fuir, les mots pour explorer, mais aucune réalité à laquelle se confronter, dont l’issue serait sinon heureuse, du moins envisageable. Elle est en un sens L’enfant qui ne voulait pas grandir, décrit par Paul Éluard : Caroline, marquée par des images de guerre au cinéma, décide de ne pas grandir et se réfugie dans les livres… jusqu’au rêve.

« Petite fille, tu n’as pas d’autre choix que de grandir. L’avenir est devant toi. Démerde-toi* ! » La voix revient, Cassandre se l’approprie mais ne grandit pas pour autant : le huis-clos n’est jamais brisé. Ne reste ultimement que cette interrogation fondamentale devant « la priorité », « l’urgence » : « Moi, Cassandre Archambault, je commence par quoi* ? » Question sans réponse. Unique intervalle laissé au spectateur, un peu moralisant, comme à la fin d’un prêche.

Pierre MONASTIER

* Toutes les citations sont données de mémoire.



SPECTACLE : Plus grand que moi (solo anatomique)

Création : 7 mars 2019 au théâtre de l’Union – CDN du Limousin
Durée : 1h
Public : à partir de 14 ans

Texte : Nathalie Fillion (Les Solitaires intempestifs)
Mise en scène et scénographie : Nathalie Fillion
Avec : Manon Kneusé
Et la voix de Sylvain Creuzevault
Chorégraphie : Jean-Marc Hoolbecq
Lumière : Jean-François Breut
Adaptée par : Nina Tanné
Son : Nourel Boucherk
Décors : Alain Pinochet, Claude Durand – Ateliers du théâtre de l’Union
Costumes : Noémie Laurioux – Ateliers du théâtre de l’Union
Conseils scénographiques : Charlotte Villermet

Crédits photographiques : Giovanni Cittadini Cesi



OÙ VOIR LE SPECTACLE ?

Spectacle vu le 16 avril au théâtre du Rond-Point (Paris)

– Jusqu’au 28 avril : théâtre du Rond-Point (Paris)
25 mai 2019 : théâtre des Ponts dans l’Aude (11)

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Manon Kneusé, Plus grand que moi (solo anatomique), Nathalie Fillion (crédits Giovanni Cittadini Cesi)



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