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« Pour des États généraux de la culture » : la lettre ouverte de Stéphane Barsacq au ministre de la culture

« Pour des États généraux de la culture » : la lettre ouverte de Stéphane Barsacq au ministre de la culture
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Né en 1972, Stéphane Barsacq est un écrivain français. Il a publié une dizaine d’ouvrages, dont Le piano dans l’éducation des jeunes filles (Albin Michel, 2016), qui a reçu le prix Roland de Jouvenel décerné par l’Académie française en 2016, et – dernièrement – Mystica, ensemble d’aphorismes et de réflexions (Corlevour, 2018), dont le lancement aura lieu ce jeudi 15 novembre à la librairie Les Champs Magnétiques (Paris).

Il publie dans Profession Spectacle une lettre ouverte au ministre de la culture, au lendemain du centenaire de René de Obaldia, appelant des « états généraux ».



POUR DES ÉTATS GÉNÉRAUX DE LA CULTURE

Lettre ouverte au ministre de la culture

Monsieur le Ministre,

En ce jour qui suit de peu l’anniversaire des cent ans du doyen de l’Académie française, René de Obaldia, un auteur créé dans un théâtre public à ses débuts, comment ne pas s’attrister qu’aucun théâtre public n’ait inscrit une pièce de ce dramaturge considéré depuis des décennies comme un classique ?

Votre arrivée rue de Valois est certes récente et il eût été inconvenant que n’importe quel ministre imposât des choix arbitraires à de grandes institutions. Pour autant, on ne peut que déplorer que ni la Comédie-Française, ni l’Odéon pas plus que le Vieux Colombier, et j’en passe, n’aient pris d’eux-mêmes l’initiative de faire rayonner une œuvre de cet auteur.

Encore cette absence d’ambition, ce manque de panache n’auraient-ils touché que l’œuvre de René de Obaldia, que le scandale, pour être entier, serait limité.

De fait, c’est tout le répertoire né des efforts entrepris en France par Jacques Copeau qui, année après année, est relégué dans l’oubli, le déni ou le mépris.

Appel de Jacques Copeau - Vieux-ColombierPermettez-moi de rappeler que Jacques Copeau, cofondateur de la NRF, a entrepris une mission toute personnelle qui a changé la face du théâtre au XXe siècle. Son objectif était de plusieurs natures : faire jouer les classiques, dans l’esprit de leur propre création ; offrir des spectacles abordables pour les plus jeunes ; enfin, créer un répertoire nouveau en associant des auteurs et des metteurs en scène.

De là, l’aventure qui suivit, d’abord avec le Cartel (Charles Dullin, Louis Jouvet, Serge Pitoëff et Gaston Baty), puis le Nouveau Cartel (André Barsacq, Jean-Louis Barrault, Raymond Rouleau et Jean Mercure).

C’est ainsi que sont nées les pièces de Giraudoux, Cocteau, Montherlant, Anouilh, Salacrou, Supervielle, Sartre et Camus, ou, plus près de nous, grâce aux talents de Jean Vilar, Roger Blin ou Jean-Marie Serrault, les œuvres de Henri Pichette, Samuel Beckett ou René de Obaldia.

À la même époque, entre 1913 et 1968, ont été créées des œuvres, pêle-mêle, de Jules Romain, Paul Claudel, Roger Vitrac, Georges Neveux, Marcel Aymé, Romain Weingarten, Jean Tardieu ou Françoise Sagan. Cette liste n’est pas exhaustive…

Exception faite d’une ou deux œuvres, aucune pièce de ces dramaturges n’est plus jamais jouée dans les théâtres publics. Ce qui a représenté un effort sans équivalent depuis l’époque de Molière, Corneille et Racine est cantonné dans un oubli anormal.

À ce premier constat s’ajoute un autre : jusque dans les années 1960, des auteurs vivants reconnus étaient créés à la Comédie-Française, comme Jacques Audiberti, Eugène Ionesco ou Félicien Marceau. Quoi qu’on pense d’eux, comment expliquer qu’aucun auteur à succès tels Florian Zeller, Alexis Michalik ou Antoine Rault ne soient pas invités à donner des pièces ? C’est, comme par le passé, le théâtre privé, et lui seul, qui s’en charge, obligeant ces auteurs à réduire le nombre de personnages sur scène comme à réduire les décors et les costumes à zéro, ou sinon, au prix d’efforts financiers auxquels les théâtres privés ne consentent que difficilement.

De même, est-il normal que le répertoire contemporain des XXe et XXIe siècles soit cloisonné en un seul théâtre – donc à un seul public : celui du Théâtre de La Colline ?

Ces deux aspects sont les deux faces d’un même problème : pourquoi le grand répertoire français n’est-il jamais joué ? Pourquoi le répertoire d’avenir ne l’est-il pas davantage ?

À cela des raisons que nous connaissons par cœur ; elles sont exclusivement « politiques ». Les Anglais aujourd’hui n’ont pas ce genre de faux problème. Leur théâtre – et, partant, l’excellence de leur production, qui souvent revient en France via Hollywood –, continue à bien se porter parce qu’il est… populaire.

Le théâtre, à l’origine, accompagnait les mystères sacrés ; il a formé le creuset de la pensée politique ; il a enfin uni les puissants et le peuple dans un miroir commun.

À quand cette ambition retrouvée ? Il ne dépend que d’une volonté ferme.

Ces considérations nées du désert public orchestré autour du centenaire de René de Obaldia pourraient être hélas poursuivies pour tous les autres arts.

Avec mes salutations empressées,

Stéphane BARSACQ



 

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