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« Delta Charlie Delta » de Michel et Justine Simonot : chef-d’œuvre électrique

« Delta Charlie Delta » de Michel et Justine Simonot : chef-d’œuvre électrique
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Créé à L’Échangeur de Bagnolet en mai dernier, Delta Charlie Delta poursuit sa tournée au théâtre d’Anis-Gras, à Arcueil, auquel le dramaturge Michel Simonot est associé. Un beau et véritable drame, servi par des comédiens remarquables, une musique tout en subtile tension et une mise en scène d’une réelle finesse, signée Justine Simonot.

Pour avoir découvert Michel Simonot lors de la représentation de son précédent texte, Le but de Roberto Carlos, par la compagnie du Samovar, je connaissais la puissance et la beauté de son écriture.

Delta Charlie Delta est de la même veine : c’est un grand texte, parce qu’un authentique drame. Nombre d’écrivains contemporains nous assènent leurs idées à répétition, donc leur vision univoque, au détriment de la dramatique et des personnages. Nulle liberté pour le spectateur, prié de gober passivement – bien que moralisé (très) activement – la thèse présentée. Michel Simonot évite avec talent cet écueil, alors même que l’événement qui inspire son œuvre ferait aisément l’objet de récupérations en tous genres : la mort de Zyed et Bouna dans le transformateur EZF en 2005, qui a provoqué « les émeutes »« la révolte », quel mot ? – que nous savons dans des dizaines de villes en France.

Rituel évidé

C’est que Michel Simonot ne trempe pas d’abord sa plume dans l’encre sensationnaliste de certains médias, ni dans celle, incantatoire, de certains hommes politiques. Il est l’écho artistique, humble et tremblant, d’une parole qui survit, celle du troisième enfant sorti brûlé, mais vivant, de la cellule électrique. Cet adolescent, Muhittin, ouvre pour le dramaturge la possibilité d’une parole qui témoigne jusque dans la chair brésillée.

La construction riche et complexe du récit nous plonge dans une fatalité, qui ne relève pas uniquement du procès, également mis en scène, mais davantage de la tragédie antique : les faits s’enchaînent irrémédiablement, impitoyablement, jusqu’à l’issue finale que nous connaissons déjà, parce qu’historique. Chaque station porte le poids du drame final qui se joue, à la manière d’un rituel – que Michel Simonot décline avec habileté sous les formes du jeu (policiers et voleurs), du sacrifice (absurde), et, in fine, du théâtre lui-même. Un rituel détourné, évidé, parce que mécanique, sans intentionnalité, ainsi que l’expliquent les policiers, ainsi que l’exprime le survivant :

« on court toujours quand ça court
on entend les sirènes on court
on voit les gyrophares on court
on court la police court
la police court on court »

Sur la base d’un témoignage, celui d’un employé des pompes funèbres qui dit voir des jeunes courir, « autour d’un cabanon / quelque chose de louche », la radio de la police envoie des hommes sur place : « des enfants en train de voler, allez-y ». Glissement de formulation, donc de sens, d’une présomption incertaine à une accusation définitive. Un simple quiproquo à l’origine, comme pour un vaudeville – sauf que l’issue est mortelle.

La parole est déformée, amplifiée, répercutée de radio en radio. Elle n’a aucun autre statut que celui d’un mécanisme impitoyable qui s’est automatiquement et brutalement mis en place : les jeunes courent parce que les policiers de la BAC sont nécessairement des persécuteurs ; les policiers courent parce que les jeunes de la cité du Chêne Pointu sont nécessairement des délinquants – des « racailles », diraient certains.

Scrutation du verbe

Michel Simonot nous tient au seuil de la mort et nous rappelle ce qui est vital : la parole pleine, totale, assumée – contre celle, inconsciente, d’un croque-mort, ou encore du policier qui voit entrer les trois jeunes dans le transformateur EZF : « Je ne donne pas cher de leur peau ». Phrase inconsciente, car le drame n’arrive qu’aux autres, pas à nous. Nous ne sommes pas responsables, cela pourrait arriver à quiconque. La parole n’a dès lors plus aucune responsabilité ; elle n’est que coquille vide.

Le dramaturge ne peut évidemment s’en satisfaire, lui qui porte la parole destinée à devenir acte, à se faire « voix », sur le plateau, aux oreilles et à la vue de tous. Il scrute le verbe dans ses profondeurs souterraines, humaines, mythologiques et bibliques, notamment par la voix du ‘‘chroni-chœur’’, d’Orphée au bélier d’Abraham en passant par Ulysse et Héraclès.

En plus d’être un drame contemporain quasi parfait, Delta Charlie Delta porte en son centre une puissante réflexion sur la parole, sur son statut et ses conséquences. Prise au sérieux, la parole est salvatrice – y compris concrètement, puisque le policier aurait pu sauver les enfants de la mort s’il avait pris conscience de ce qu’il disait, en prévenant les employés de la centrale électrique. Lancée en l’air, elle devient un rouage terrifiant, au service du moindre préjugé.

Mise en scène admirable

Un texte d’une telle qualité n’est pas sans piège pour le metteur en scène, tant il convient de ne forcer aucun trait pour en garder le précieux équilibre. Justine Simonot se saisit avec (grand) talent de la force tragique – au sens antique du vocable – des mots du dramaturge. Lorsque le spectateur entre dans la salle, tous les comédiens sont déjà sur scène, dans la pénombre en raison de cinq projecteurs braqués violemment sur le public. La création lumière de Jean-Gabriel Valot frôle la perfection : ce lumineux jaillissement frontal nous dit d’emblée la surexposition médiatique de l’événement historique, qui rejette les hommes dans un obscur oubli. L’humanité est en échec, il ne nous reste que les voix pour percer la ténèbre, avec les mots de l’artiste. “Les” voix, et non “la” voix, ainsi que la mise en scène le suggère par les mouvements si précis de ces personnages : il y a une poly-phonie assumée, loin de toute uni-vocité.

Qu’écrire sur les comédiens, qui rende compte de leur performance percutante ? Impressionnante Clotilde Ramondou en “chroni-chœur” aux accents immémoriaux. Subtil Alexandre Prince qui interprète Muhittin, le survivant, entre adolescence puérile et brisure irréfragable. Catherine Salvini en juge, Xavier Kuentz en policier, Zacharie Laurent dans le rôle d’un jeune mort… Le seul petit reproche qu’on pourrait adresser est l’accentuation scénique de l’accusation portée à l’encontre des policiers, comme si leur culpabilité était évidente, quand le texte semble préserver – pour nous qui l’avons lu avant – un équilibre destiné à porter l’attention sur la tragédie qui se joue (avec sa machinerie aveugle) plutôt que de se positionner en juge. Car l’art le plus haut porte en sa parole même l’acte de justice, sans chercher à dire explicitement qui a bien fait et qui a mal agi, sans se substituer au tribunal par une condamnation potentiellement arbitraire.

Mais n’ergotons pas : tout y est ou presque. Les costumes conseillés par Sandrine Righeschi jouent pleinement leur rôle : la couleur vive des adultes, de ceux qui ont l’habitude de la lumière et de la sécurité, de ceux qui continuent à vivre, contre les vêtements sombres, couleur de la cité et du charbon, pour les enfants – morts et survivant – à jamais rivés à cette nuit funeste.

Enfin, la musique électrique, omniprésente, envahissante, comme si les spectateurs se retrouvaient plongés eux-mêmes au cœur de la centrale électrique. Présente sur scène, Annabelle Playe se fait l’écho des comédiens, soulignant le contour des mots, portant la tension jusqu’à l’éclair. Elle joue avec ses câbles comme un électricien travaillerait avec ses fils, créant un court-circuit, provoquant la décharge. Cette création musicale monte en puissance tout au long de la pièce, non pas d’abord en volume – même si les scènes de l’émeute, de la colère, l’exigent – mais en intensité.

L’acte final concentre en lui ce que la mise en scène a d’admirable : la parole du survivant qui emporte dans son flot celle du policier de plus en plus diaphane, la lumière qui replonge tout en douceur, dans l’obscurité originelle, les protagonistes du drame, la musique qui continue d’envoyer de légères ondes électriques, comme une rémanence ultime du drame… Justine Simonot nous donne de percevoir une dimension que le texte couché ne disait pas : par cette voix qui demeure au-delà de la saturation médiatique, au-delà de l’obscurité et de l’oubli, au-delà de la terrible électrocution historique, tout désormais éteint, Muhittin le survivant muet existe enfin.

Pierre MONASTIER et Pauline ANGOT

Le texte de la pièce est disponible aux éditions Espaces 34.



Spectacle : Delta Charlie Delta
  • Création : 2018
  • Durée : 1h30
  • Public : à partir de 12 ans
  • Texte : Michel Simonot
  • Mise en scène : Justine Simonot
  • Avec Xavier Kuentz, Zacharie Lorent, Alexandre Prince, Clotilde Ramondou, Catherine Salvini et Annabelle Playe (musicienne)
  • Collaboration artistique : Pierre Longuenesse
  • Composition musicale : Annabelle Playe
  • Création lumière : Jean-Gabriel Valot
  • Conseillère costumes : Sandrine Righeschi
  • Compagnie : Samovar (Pierre Longuenesse : compagniedusamovar@laposte.net et 06 84 53 21 80)

Crédits photographiques : Jean-Gabriel Valot

En téléchargement


OÙ VOIR LE SPECTACLE ?

Spectacle vu à Anis-Gras (Arcueil) le lundi 5 novembre 2018.

  • 5-10 novembre 2018 : Anis-Gras (Arcueil)
  • 10 janvier 2019 : Théâtre de la Tête Noire, scène conventionnée, Saran (45)
  • 12 février 2019 : L’empreinte, scène nationale Brive/Tulle, Théâtre de Brive (19)
  • 19 février 2019 : Scènes Croisées de Lozère, scène conventionnée, Marvejols (48)
  • 21 février 2019 : Théâtre du Périscope, Nîmes (30)
  • 7 mars 2019 : La Ruche, Théâtre de l’université d’Artois, Arras (62)

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Delta Charlie Delta - Justine Simonot (crédits : Jean-Gabriel Valot)



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