Quelques p’Arts… vient de conclure son 19e Temps Fort. L’occasion de découvrir un projet unique, au nord de l’Ardèche, inspiré par l’éducation populaire et les droits culturels. Rencontre avec sa directrice, Palmira Picòn.

En 1988, Palmira Picòn lance un projet autour des arts de la rue au sein de la Maison des jeunes et de la culture d’Annonay : le Secteur ouvert des arts de la rue. D’événements en événements, elle rassemble autour d’elle différents acteurs de sorte que l’association APSOAR – Association de préfiguration pour le secteur ouvert des arts de rue – est créée en 2002 avec les soutiens du ministère de la Culture, du département de l’Ardèche et de l’ancienne région Rhône-Alpes.

Labellisée scène régionale en 2005, la structure gagne en visibilité et en notoriété, si bien qu’elle rejoint le club restreint des centres nationaux des arts de la rue (CNAREP) en 2014 – il en existe treize aujourd’hui, depuis la dissolution de l’association La Paperie en Anjou.

Depuis trente-trois ans, Palmira Picòn et son équipe poursuivent inlassablement leur travail, en favorisant l’ancrage territorial, la rencontre sans cesse renouvelée avec les publics, le dialogue interdisciplinaire, l’accompagnement à la création, la mise à disposition de ressources ou encore la formation, dans l’esprit ouvertement exprimé de l’éducation populaire et des droits culturels. Mis particulièrement à mal par la pandémie, les CNAREP retrouvent peu à peu leur souffle.

Entretien avec Palmira Picòn, directrice de Quelques p’Arts…
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Tout d’abord, comment va Quelques p’Arts… après un an et demi de crise sanitaire ?

Nous allons bien dans le sens où nous avons avancé, continué à travailler de la même façon que d’habitude. La première année était évidemment une surprise pour tout le monde, mais une fois le premier confinement passé, nous nous sommes adaptés. Il y a eu des annulations et des reports, il a fallu tenir la relation avec les artistes, trouver des solutions pour ceux qui étaient en phase de création, etc. Nous avons réagi au cas par cas. Un tiers de nos actions ayant lieu dans des institutions telles que les écoles, les centres aérés, les maisons de retraite ou encore les hôpitaux, elles ont pu majoritairement se maintenir. N’ont été affectées que les actions prévues en extérieur ou en intérieur, et empêchées par les mesures sanitaires, les périodes de confinement…

Avez-vous dû vous réinventer de quelque manière que ce soit à la suite des mesures politiques prises en raison de la crise sanitaire ?

Je n’emploierais pas ce mot de « réinventer » parce que le projet mis en place depuis une trentaine d’années nous aide précisément dans la situation que nous vivons aujourd’hui. Nous avons simplement continué à faire ce que nous faisons habituellement, en adaptant à la marge l’organisation selon les restrictions du moment et en répondant à certains lieux particulièrement en demande de médiation culturelle ; après le premier confinement, des compagnies ont notamment travaillé sur des petites formes, afin de pouvoir jouer dans les écoles, les EHPAD, les IME… Ce travail invisible s’est maintenu en 2021, jusqu’à aujourd’hui. En août 2020, nous avons par ailleurs pu redémarrer nos activités, organiser le Temps Fort de septembre et reprogrammer ce qui avait été annulé. À ma connaissance, aucun artiste ou compagnie n’a été laissé sur le carreau.

À vous écouter, votre CNAREP a moins été touché par la pandémie que la plupart des autres acteurs des arts de la rue, tel le festival d’Aurillac…

Effectivement ! C’est dû à la spécificité de Quelques p’Arts… Entre 1988 et 2002, il y avait le festival de la Manche, à Annonay. Lorsque nous avons travaillé à notre projet, nous avons fait le choix d’avoir des événements à taille humaine, et plus généralement une écriture, pas une programmation. Le parti pris est celui de la personne : nous partons d’elle, où qu’elle soit, quelle qu’elle soit. Nous la considérons comme un être de culture, dans l’esprit de l’éducation populaire. Cela vaut aussi bien pour les publics que pour les artistes, que nous ne mettons jamais sur un piédestal, ce qui n’empêche pas de respecter leur travail, ni de les accompagner et de les défendre de manière particulière. Les droits culturels sont au fondement de notre projet depuis sa création. Ce qui m’intéresse, c’est le développement de la personne et, à travers elle, le développement local et culturel. En 1991, nous avons créé les « Préambules » du festival de la Manche, afin d’investir pleinement les quartiers, les communes rurales aux alentours, prenant ainsi la personne dans son environnement, par une approche systémique. C’est pourquoi je ne me retrouve pas confrontée aujourd’hui à des actions qui vont rassembler des foules ; nous privilégions les actions à taille humaine, de proximité. En cela, nous n’avons pas les mêmes problématiques que celles du festival international d’Aurillac.

Ce que vous dites, c’est que la force de Quelques p’Arts… réside dans le « sur mesure ».

C’est ce que nous faisons depuis toujours ! Nous n’avons pas dû changer grand-chose à notre fonctionnement habituel, puisque la personne est notre cœur de métier – et non telle ou telle manifestation. Nous ne sommes pas un festival, mais une saison. Cette distinction est fondamentale car nous sommes en capacité de nous adapter continuellement, sans avoir à faire des modifications de fond. En ce sens, nous avons créé au fil des ans un projet dont aujourd’hui beaucoup rêvent : nous faisons du dehors, nous allons vers les gens où qu’ils soient : les quartiers, les centres bourgs, les communes rurales…

Votre fonctionnement est-il celui de tous les CNAREP ou est-il propre à Quelques p’Arts… ?

Il y a une certaine idée commune entre tous les CNAREP, sur le fond, mais dans les modalités et les façons de travailler, nous nous distinguons beaucoup les uns des autres.

Quelles sont justement ces distinctions concrètes ?

Nous défendons l’idée d’un « environnement culturel ». Depuis 1991, c’est un projet artistique et culturel que nous menons ; en cela, les territoires sont nos lieux de jeux. Nous faisons une saison et non un festival, c’est-à-dire que nous nous inscrivons dans une durée, dans une relation aux personnes dans le temps et dans l’espace… Une autre de nos spécificités est que nous avons mis en place énormément de partenariats, de liens, de sorte que les gens développent aussi des choses entre eux. En ce sens, nous ressemblons à Pronomade(s) [CNAREP implanté à Encausse-Les-Thermes, en Haute-Garonne, Midi-Pyrénées, NDLR] ; comme eux nous déployons une saison plutôt qu’un festival. Enfin, nous sommes précurseurs dans la coopération territoriale par la culture. Lorsque nous avons créé les « Préambules » en 1991, les communautés de communes n’existaient pas. Nous leur avons alors proposé des coopérations ponctuelles, notamment pour leurs écoles ou au travers des premières résidences de diffusion ; cela nous a permis par la suite de leur proposer des saisons à partir de 2000, avec des spectacles, des créations, des résidences…

À ce sujet, précisément, Quelques p’Arts… se veut profondément ancré dans son territoire ardéchois, étendu à la Drôme et à la Loire. Comment travaillez-vous cet ancrage ?

Il faut se rendre compte que c’est énormément de ressources humaines, de relations, de présence de l’équipe sur les territoires – ce qui demande beaucoup de moyens. Nous couvrons un large territoire, qui compte entre 120 000 et 160 000 habitants si l’on compte le parc du Pilat, pour une superficie de 2 300 km2. Cela correspond au Haut-Vivarais, au massif des Boutières, à l’Ardèche verte, au nord de la Drôme et au bas de la Loire. Seize communes sont partenaires de façon individuelle, ainsi que trois communautés de communes. Cela nous fait faire le grand écart, mais c’est ce qui nous permet d’évoluer, d’être toujours à l’écoute, de nous adapter continuellement aux besoins locaux…

Vous venez d’évoquer les moyens que nécessitent une telle présence sur ce « large territoire ». De quels soutiens et budgets bénéficiez-vous ?

Nous avons depuis plusieurs années un budget de 850 000 euros : nous recevons 250 000 euros de l’État, 100 000 euros de la région, 130 000 euros de l’Ardèche, 10 000 euros de la Loire, et entre 2 000 et 90 000 euros des communes et communautés de communes, selon leur taille et leur importance. Ce budget, qui peut certes paraître important, ne suffit pas pour un projet qui nécessite entre 1,2 et 1,4 million. Il se maintient notamment grâce à des subventions spécifiques, ce qui fait que l’ensemble reste un peu fragile. Je suis passée maître en l’art des négociations. Mais depuis le début de la crise, je me suis obstinée à ne pas négocier les prix de cession des compagnies, dans un esprit de solidarité.

Avez-vous été accompagnés par les collectivités territoriales durant cette crise ?

Nous avons bien été aidés par les communes avec lesquelles nous travaillons : une petite ligne sur le décret leur confiait la responsabilité de contrôler l’espace public en cas de manifestation. La plupart du temps, c’était inapplicable pour elles, et nous avons pu mener nos actions. Pour le Temps Fort de septembre, qui s’est déroulé dans huit communes, nous nous sommes organisés pour que le pass sanitaire ne soit pas obligatoire, mais seulement le masque. Nous avançons ainsi ensemble, car la force du projet réside dans un partenariat de confiance avec les communes et les dizaines d’élus… La confiance est fondamentale ! Nous avons par ailleurs monté un petit réseau ardéchois qui n’a cessé de discuter avec le préfet ; nous l’avons rencontré plusieurs fois, sur tous les sujets délicats, menant tous nos projets dans un dialogue serein et constant avec lui. Sur ce point encore, nous sommes bien loin de ce qui se déroule à Aurillac !

Les politiques culturelles publiques suivent depuis quelques années des évolutions importantes. Après plus de trente ans d’activité, quelle tendance voyez-vous apparaître, qui nécessiterait une vigilance particulière ?

Il y a de belles choses qui ont commencé à se développer au fil de ces dernières décennies, mais il y a parallèlement un cruel manque de moyens, de sorte qu’on est en train de nous fabriquer de nouvelles cases. Il faut faire très attention. Au lieu d’apporter un budget supplémentaire qui permettrait le renforcement du projet mené, on nous propose des enveloppes de montants variables pour réaliser telle, telle et telle choses… que nous faisons déjà de manière très large et très bien depuis des années ! Le fait de devoir remplir a priori des cases est un risque que je vois de plus en plus.

En avez-vous été directement témoin ? Ou ce risque est-il de l’ordre de l’intuition ?

Ah non, nous le vivons très concrètement ! Ces aides, ô combien précieuses pour mener des projets, nous stigmatisent à certains endroits. Nous sommes par exemple contraints de faire des actions que l’on faisait déjà à notre manière, différemment, avec d’autres valeurs, mais qui n’entrent plus dans la case fixée aujourd’hui. Dorénavant, c’est du remplissage. La conséquence est claire : on demande aujourd’hui aux artistes d’être animateurs. Ce n’est pas leur place. Or ce qui nous intéresse, c’est de proposer un projet spécifique pour une école spécifique, avec une compagnie sur le territoire menant un projet de création qui nous semble pertinent. C’est ce « sur mesure » dont vous parliez précédemment et qui est devenu de plus en plus difficile aujourd’hui ; il pourrait devenir impossible à terme. Les appels à projet qu’on nous envoie conditionnent les subventions à d’innombrables critères très cadrés. On se retrouve à demander à des artistes ou des compagnies d’obéir à ces critères formels alors que nous bâtissons des projets formidables avec eux, plus en résonance avec les besoins des gens, des territoires, mais ces projets sortent du cadre défini par ces politiques. Les artistes ou compagnies qui répondent par ailleurs directement à ces appels d’offre se retrouvent alors à devoir faire des ateliers à droite et à gauche pour obtenir un financement. L’ensemble de ces actions crée des déséquilibres dans notre environnement culturel. C’est tout le contraire de ce que je défends, à savoir une éditorialisation artistique adaptée au territoire, au projet de création artistique et aux personnes concernées. Il suffirait d’un peu d’attention aux spécificités de chaque structure, à ce qui se fait déjà et aux personnes investies, pour que ces cercles vicieux redeviennent vertueux.

Propos recueillis par Pierre GELIN-MONASTIER

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: Quelques p’Arts… CNAREP

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