Le plus grand festival français des arts de la rue est annulé, un mois à peine avant son lancement, pour des raisons sécuritaires, et non d’abord sanitaires. Une décision qui provoque tristesse et lassitude, certains artistes y voyant une discrimination rampante et l’envie d’en finir avec le spectacle de rue.

En février dernier, Éclat – Centre national des arts de la rue et de l’espace public (CNAREP) à Aurillac, qui organise le plus grand festival français pour les arts de la rue chaque année en août, annonçait le report de l’édition en 2022, tout en maintenant néanmoins deux rendez-vous intermédiaires, de trois jours chacun (12-14 août et 19-21 août), rassemblant « une dizaine de compagnies programmées et 80 compagnies de passage dans des lieux clos, contrôlables et répondant aux protocoles sanitaires et sécuritaires ».

Le maintien de la sécurité et de l’ordre public

Ce lundi 12 juillet, avant même l’intervention d’Emmanuel Macron, Éclat a annoncé que ces deux micro-festivals étaient finalement annulés. Dans un communiqué, le CNAREP explique que, en dépit de deux propositions, « les autorités préfectorales ont indiqué qu’elles ne pouvaient pas autoriser la tenue de cette manifestation en l’état, pour des raisons liées au maintien de la sécurité et de l’ordre public à Aurillac, renforcées par une situation sanitaire de nouveau préoccupante. »

Les raisons invoquées dans ce communiqué d’Éclat sont la sécurité et l’ordre public, que viennent simplement renforcer la situation sanitaire préoccupante. Pour l’autrice et metteure en scène Nadège Prugnard, familière de l’événement auquel elle a participé de nombreuses fois, « c’est honteux ». « Il n’y a même pas eu d’arrêté préfectoral, explique-t-elle. L’argument de la préfecture n’est pas lié à la pandémie, mais à des raisons sécuritaires. Les arts de la rue rassemblent tous les milieux sociaux ; ce n’est pas un art bourgeois. La préfecture ne veut tout simplement pas de certaines populations. »

À la suite de cette nouvelle annulation, une trentaine d’artistes et de personnalités alors réunis dans le petit village de Saint-Amand-de-Coly où se tenait un festival des arts de la rue ont aussitôt réagi pour faire part de leur tristesse, de leur colère. Outre Nadège Prugnard, ont signé cette déclaration, Bruno de Beaufort, directeur du CNAREP Sur le Pont, Vincent Geoffroid, maire de Coly-Saint-Amand, ou encore Jean-Marie Songy, qui dirige le festival Furies à Châlons-en-Champagne après avoir été à la tête de celui d’Aurillac pendant près d’un quart de siècle (1994-2018). La déclaration de Saint-Amand dénonce « un choix liberticide insufflé par la préfecture et adopté par les élus locaux auquel se soumet le conseil d’administration de l’association Éclat« .

Une attaque contre l’essence même des arts de rue

Qu’est-ce qui motive la décision préfectorale ? Quel est ce danger sécuritaire dont il est question ? Depuis les attentats de Charlie Hebdo et du Bataclan, la France vit sous un régime d’état d’urgence sécuritaire quasi permanent. Depuis le 5 mars dernier, l’ensemble du territoire national a toutefois été placé au niveau de « risque attentat » (niveau 2 du plan Vigipirate) et non plus à celui d’« urgence attentat » (niveau 3, le plus élevé), signe d’un affaiblissement de la menace. Comment expliquer dès lors ce relâchement et, dans le même temps, l’interdiction préfectorale, dès lors que la situation sanitaire n’est pas l’enjeu central, mais une variable ?

Cela tient peut-être à la nature même des arts de rue. « Cet événement est très particulier, parce qu’il a été fondé sur l’idée que le spectacle de rue est un art qui se pratique de façon presque spontanée, rappelle Jean-Marie Songy. Quand on a inventé ce festival, on a montré qu’on ne peut pas interdire des artistes de jouer dans la rue. Cet événement s’est construit sur cette base-là. Au départ, la sélection officielle était la plus importante. Mais la part des compagnies de passage a débordé la part officielle, de sorte que c’est devenu un festival de rue très ouvert, accessible à tous, sans contrepartie financière directe… »

Mais le problème, pour l’ancien directeur du festival d’Aurillac, c’est que le théâtre de rue jouit encore d’une mauvaise image, alors même que tout s’est assagi depuis longtemps. « Le théâtre de rue est un art du détournement poétique de la ville, confirme-t-il. On utilise la ville, on est dans la cité, dans un endroit entre l’agora et l’espace partagé. C’est un art un peu perturbant dans la vie quotidienne. Ce que les autorités voient dans cette manifestation, encore aujourd’hui, c’est avant tout de la délinquance, de la dégradation, de la transgression esthétique. »

Une discrimination rampante contre une partie de la population

D’où vient cette image dégradée, alors que le festival s’est assagi au fil du temps, au dire de son ancien directeur ? Nadège Prugnard et Jean-Marie Songy avance une même réponse : le public est non seulement plus jeune que pour les autres arts du spectacle vivant, mais il rassemble par ailleurs des milieux sociaux extrêmement différents.

« Ce que je trouve bien, et c’est peut-être ça qui fait peur aux autorités, c’est un art qui est pratiqué par des jeunes et qui est vu par des jeunes. C’est en cela que je pense qu’il y a une discrimination un peu rampante, que personne ne veut admettre à voix haute, se risque Jean-Marie Songy. Selon moi, c’est condamner une partie de la population. Nous sommes très inquiets, parce que nous avons l’impression que ce qui est dans le collimateur, c’est notre manière de nous réunir pour dire des choses dans l’espace public. C’est un art de la controverse, de la contestation, de la remise en cause de la bonne morale et des bien-pensants. »

Le public du spectacle de rue ne fréquente pas les hôtels, faute de moyens financiers. Il investit les campings, parfois même la campagne environnante. « Selon moi, c’est condamner une partie de la population, insiste l’ancien directeur du festival d’Aurillac. Ce qu’on nous fait que comprendre par des décisions soudaines et arbitraires, c’est que si ça pouvait disparaître, ce serait bien. C’est tout simplement l’industrie du contrôle qui prend le pas sur l’imaginaire. »

Un constat que partage Pierre Berthelot, directeur de la compagnie Générik Vapeur, une institution dans le secteur des arts de la rue qui fêtera son quarantième anniversaire dans trois ans. « Nous avons pris le truc en plein vol ! Je suis dépité… c’est le mot : dépité, déplore-t-il. Mon sentiment, c’est que les arts de la rue sont totalement stigmatisés. Aurillac a toujours été un endroit de liberté d’expression. On a simplement le sentiment qu’ils veulent supprimer le festival, ni plus ni moins. »

Tristesse et lassitude

À les écouter, ce n’est pas tant la colère que la tristesse et la lassitude qui dominent. Celle d’un milieu qui doit faire face depuis six ans à de lourdes mesures sécuritaires liées au plan Vigipirate au lendemain des différents attentats et qui tente continuellement, tant bien que mal, de s’adapter. « Nous sommes habitués aux difficultés ; nous sommes rodés à affronter des imprévus et des obstacles, ne serait-ce que les conditions météorologiques, confirme Pierre Berthelot. Je me demande à quel point ils réalisent qu’annuler un mois avant, c’est très dur pour les compagnies qui ont énormément investi. C’est d’un mépris total. »

À moins de trente jours du festival, ce sont effectivement des dizaines de compagnies qui risquent de se retrouver endettées par cette décision. À l’instar du festival Off d’Avignon, en grande souffrance ces jours-ci, de nombreux artistes investissent sur leurs fonds propres pour venir jouer à Aurillac. Les signataires de la déclaration de Saint-Amand évoquent tour à tour les « autoritarismes despotiques », le « mépris pour les arts populaires et engagés » et la « haine envers les différences ».

Quelle réaction ?

Tristesse, lassitude, mais aucune résignation pour autant. Pour Nadège Prugnard, une réaction est une nécessité. « Comment veux-tu que le festival de rue se relève après ça ?, s’insurge-t-elle. C’est tragique ce qui est en train de se passer. »

« Nous disons aujourd’hui “merdre” ! Ça suffit ! Ça va chier !, écrivent les signataires de la déclaration de Saint-Amand. Nous appelons à un mouvement de contestation radical et pacifique pour que s’entendent les souffrances occasionnées par tant de malveillance autoritaire, tout autant que nos désirs inébranlables de créer, de jouer nos poèmes, de faire raisonner nos œuvres, nos alertes dans les rues et les places de nos villes ! » Et de conclure : « Nous allons nous occuper d’Aurillac. Ceci est un appel citoyen pour la défense de nos libertés ! »

Cet appel citoyen ne s’affiche pas explicitement comme un appel à la désobéissance civile. « Les mots sont pesés : on veut des explications et des garanties, confirme Jean-Marie Songy. La déclaration de Saint-Amand-de-Coly est une alerte vive et engagée : ce n’est pas possible que cette manifestation n’ait pas lieu, même sous forme réduite. Mais il n’y a pas d’appel à la désobéissance civile. Nous invitons seulement à se réunir pour en discuter et envisager notre avenir, et non pour en découdre avec qui que ce soit. »

Que ce soit pour un symposium ou une manifestation singeant un enterrement, rendez-vous est donc fixé à Aurillac cet été – quoi qu’il en coûte, pourrait-on conclure.

Pierre GELIN-MONASTIER

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