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Questions de saison : enquête sur les spectacles de sortie des écoles de théâtre

Questions de saison : enquête sur les spectacles de sortie des écoles de théâtre
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Alors qu’avec le mois de juin les formations d’art dramatique amènent sur le marché du travail de nouveaux artistes, quels sont les espaces de visibilité pour ces comédiens en fin de formation ? Entre présence dans les saisons et temps forts dédiés, petit tour d’horizon de la question.

Création et promotion

Dans un article récent, Jean-Pierre Thibaudat évoquait : « Quand le printemps est là et que l’été se profile, c’est la saison des asperges et des toutes premières fraises, c’est aussi la saison des spectacles de sortie des écoles de théâtre, lesquels mettent en scène des jeunes acteurs au terme de leurs études, des acteurs encore un peu raides comme des asperges, et manquant souvent de sucre comme les premières fraises ».

Au-delà de la formule railleuse, le journaliste et critique voit juste. Depuis quelques années, les créations d’écoles supérieures d’art dramatique mises en scène par des artistes reconnus (Christophe Rauck, Jeanne Candel, Julien Gosselin, etc.) semblent de plus en plus nombreuses. Toujours selon Thibaudat, ces formes verraient leur nombre augmenter en raison de la « multiplication des écoles ».

S’il y a certes une multiplication des formations à l’art dramatique, la plus grande visibilité de certaines n’est pas tant à mettre sur le compte d’une inflation d’écoles, qu’à la place qui leur est dévolue au sein des structures culturelles. Des spectacles comme 1993, écrit par Aurélien Bellanger, mis en scène par Julien Gosselin et interprété par les comédiens issus du groupe 44 de l’école du Théâtre national de Strasbourg a, cette saison, joué dans des salles comme le Phénix, scène nationale de Valenciennes, le T2G – centre dramatique national de Gennevilliers, les théâtres de Liège et de Vidy-Lausanne.

La saison précédente, c’était Le Radeau de la méduse de Georg Kaiser, monté par Thomas Jolly et interprété par les élèves issus du groupe 42  du TNS qui était à l’affiche du Théâtre de l’Odéon. Cette saison encore, Ça ne se passe jamais comme prévu, écrit et monté par Tiago Rodrigues avec les élèves de la promotion I du bachelor théâtre de la Manufacture – Haute école des arts de la scène de Lausanne, est à l’affiche, entre autres, des festivals du Printemps des comédiens, à Montpellier, ou des Nuits de Fourvière, à Lyon.

Intégration au sommet

Chose impensable il y a quelques années, ces spectacles se retrouvent intégrés aux saisons de centres dramatiques nationaux ou de scènes nationales, sans que leur statut spécifique ne soit spécifié. S’il ne s’agit pas de mettre en doute le travail mené, il relève d’une démarche particulière. L’une des fonctions premières de ces créations est bien, au-delà d’un projet artistique, de permettre à des artistes, agents et autres professionnels du champ théâtral de découvrir de jeunes comédiens pour, qui sait, travailler par la suite avec eux.

Chacune de ces propositions compose ainsi entre son exigence d’audition plus ou moins camouflée et l’exploration d’enjeux artistiques et esthétiques. Par ailleurs, ces spectacles sont de ceux qui réunissent le plus grand nombre de comédiens au plateau – promotion d’école oblige. À l’heure où, avec la baisse des subventions publiques, les distributions se réduisent comme peau de chagrin, les seules pièces d’une saison théâtrale avec une troupe conséquente composent une image étrange par son homogénéité (physiques, âges, origines).

Premier cas d’école : le Festival des écoles du théâtre public

Néanmoins, outre l’intégration de ces créations dans des saisons, d’autres espaces de visibilité existent pour de tout frais diplômés, à travers des festivals ou des temps forts dédiés. Parmi les plus récents, citons le Festival l’Union des écoles créé par Jean Lambert-Wild à Limoges, accueillant des écoles françaises et internationales. Au titre des plus anciens figure le Festival des écoles du théâtre public à la Cartoucherie ou, encore, le Forum du compagnonnage théâtre, à Lyon (tous deux étant en accès libre).

Né à l’initiative de François Rancillac, le Festival des écoles du théâtre public est, comme le metteur en scène et directeur de l’Aquarium l’indique, le fruit d’un constat concret et pragmatique. « Lorsque je dirigeais la Comédie de Saint-Étienne, qui comprend une école, il était compliqué de trouver un lieu à Paris où présenter le spectacle de sortie pour que nos jeunes comédiens puissent rencontrer un maximum d’éventuels futurs employeurs. Quand je suis arrivé à l’Aquarium, je me suis dit que c’était l’endroit formidable pour imaginer un coup de projecteur sur la pédagogie. Avec ses cinq théâtres, la Cartoucherie permet d’imaginer un festival concentré. Ce lieu ayant, qui plus est, été imaginé par la jeunesse d’après 68, il constitue un bel endroit pour permettre aux jeunes d’aujourd’hui d’y faire leurs premiers pas. »

Accueillant pour sa neuvième édition des écoles étrangères – comme l’Académie du théâtre Dimitri de Suisse ou la Manufacture de Lausanne, avec le déjà cité Ça ne se passe jamais comme prévu –, le festival demeure, contrairement à son collègue limousin, essentiellement tourné vers des écoles nationales. Il donne même la priorité aux établissements publics d’enseignement supérieur – réunis par le ministère de la culture au sein d’une plate-forme –, et s’appuie pour la mise en œuvre technique sur le CFA du Spectacle Vivant et de l’Audiovisuel – CFPTS de Bagnolet.

Depuis quelques années, le festival offre également des espaces de programmation à l’Affut, l’association des élèves des écoles supérieures francophones de théâtre. Gérée par les élèves, l’association « a imaginé un atelier autour de Rosa Collective d’Armand Gatti » et propose une rencontre artistique qui, en invitant des artistes à réfléchir sur une thématique, se veut un espace de liberté. Déplorant l’absence d’aides de l’État sur ce festival, François Rancillac en défend l’absolue nécessité. « Comme le métier se tend, la question de l’insertion professionnelle devient de plus en plus prioritaire. Lorsque j’ai commencé à travailler sur ces questions à Saint-Étienne, l’insertion se faisait toute seule. Aujourd’hui, il faut vraiment profiter de ces derniers moments à l’école pour que les élèves soient vus et aidés au maximum. »

Second cas d’école : le Forum du compagnonnage théâtre

Le Forum du compagnonnage est directement lié à la structure qui l’impulse, le GEIQ théâtre compagnonnage. Créé en 1997, à Lyon, à l’initiative de deux compagnies – dont la compagnie des Trois-Huit –, ce dispositif de groupement d’employeurs réunit, comme l’explique l’administratrice du compagnonnage Virginie Bouchayer, aujourd’hui dix-neuf compagnies de théâtre. « Le GEIQ salarie un groupe d’une dizaine de jeunes comédiens recrutés préalablement. Ces derniers signent un contrat de professionnalisation en alternance et sont salariés au SMIC pendant deux ans.« 

Un tiers du temps est dédié à la formation de comédien, les deux autres tiers permettent aux artistes d’être embauchés par les compagnies adhérentes du GEIQ. Unique en France, ce dispositif continue de faire la preuve de sa pertinence, puisque « depuis son origine, 82 % des compagnons passés par la formation continuent de travailler en tant que comédiens ». À titre d’exemple, deux anciens compagnons figurent cette année dans le IN du festival d’Avignon : Étienne Gaudillère, auteur et metteur en scène de Pale Blue Dot, une histoire de Wikileaks et Karelle Prugnaud, metteure en scène de Léonie et Noélie

Les apprentis-comédiens étant d’entrée de jeu dans un dispositif d’insertion, la question de la poursuite du parcours professionnel se pose différemment que pour des jeunes issus d’écoles supérieures d’art dramatique. Là où, pour ces derniers, François Rancillac souligne la nécessité de plates-formes de visibilité pour des collaborations futures, le Forum est autant le point d’orgue d’une formation que son prolongement. « Le Forum donne l’occasion aux jeunes comédiens de donner à voir leurs propositions artistiques personnelles, leurs univers affinés au fil de ces deux années. » Et certains projets bénéficient de la présence de metteurs en scène rencontrés au cours de la formation (Guy Naigeon, Lucile Bouchet ou encore Maïanne Barthès font partie des artistes invités par les comédiens-compagnons).

Si l’importance de présenter son travail à un public est certainement la même pour tous les acteurs, quelle que soit leur formation, on imagine que le Forum est un lieu particulièrement propice à l’expérimentation. Les comédiens ayant déjà « tous du travail pour l’année prochaine », en « continuant à travailler sur des projets initiés pendant leur parcours ou sur d’autres », le Forum est libéré de certains enjeux. La preuve en est l’éclectisme de la petite vingtaine de formes présentées qui renvoie, au passage, autant à la diversité des membres du GEIQ (les compagnies croisent les centres dramatiques nationaux) qu’au dispositif de salariat, permettant de ne pas exclure des candidats sur des critères financiers.

Bonus sur la visibilité, l’émergence et l’institution

Une hypothèse en forme de pas de côté, pour finir. En 2012, Diane Scott signait dans la revue Théâtre/public un article intitulé « “Émergence”, ou l’institution et son autre¹  ». La critique relevait la présence récurrente dans les programmations d’institutions théâtrales (centres dramatiques nationaux, scènes nationales), de festivals printaniers dédiés à la jeune création.

Avec acuité, elle relevait les paradoxes de tels moments, « tentative d’institutionnaliser un phénomène qui historiquement ne l’était pas, les renouvellements esthétique et générationnel de la culture. Quand les théâtres créent ces fenêtres dans leurs saisons ouvertes à la “jeune création”, c’est une façon finalement d’intégrer ce qui a priori leur est étranger ou lointain, c’est-à-dire non seulement un objet hétérogène, mais le processus même de son intégration, qui avait lieu jadis sous l’effet d’un coup de force, d’une érosion, d’un processus de reconnaissance aléatoire, progressif, extérieur ».

Outre le paternalisme de ces démarches – éloquent par leurs intitulés : Impatience, Premiers pas, Émergence(s), etc. – l’article en évoquait les limites – puisque restreindre éternellement au sein d’un festival ces artistes les empêche de bénéficier d’un « programmation “comme les autres” ». Il soulignait également ses impensés : « L’institution prend en charge son propre renouvellement. Elle intègre en son corps propre son autre, objet et processus réunis ».

Six années plus tard, si l’analyse demeure toujours aussi percutante, le contexte a changé. Le festival Impatience mis à part, toutes les manifestations évoquées ont disparu. Certes, nombre de théâtres continuent à porter des festivals, mais ces derniers sont moins ouvertement consacrés à l’émergence. Comme si, aujourd’hui, la focale s’était déplacée. À cette aune, la présence au sein des saisons théâtrales de spectacles mettant en scène des promotions d’élèves issus d’écoles supérieures d’art dramatique semble être la nouvelle incarnation de l’émergence. Non seulement l’assimilation par l’institution de son renouvellement continue, mais il s’accompagne d’une institutionnalisation accrue.

Caroline CHÂTELET

¹ Théâtre / Public n°203, « États de la scène actuelle, 2009-2011 », janvier-mars 2012



Festival des écoles du théâtre public. 9e édition, du 9 juin au 1er juillet, à Paris et Saint-Denis. Spectacles au Théâtre Gérard-Philipe, à Saint-Denis, au Théâtre de l’Aquarium et à la Cartoucherie, et au Théâtre de la Cité Internationale.

Forum du compagnonnage théâtre. Du 19 au 30 juin, à Lyon et Bron. Propositions artistiques au Théâtre de la Croix-Rousse, au Centre social du Vinatier, à Bron, et au NTH8/Nouveau théâtre du 8e, à Lyon.



 

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