Robbie Arnott, les pouvoirs de l’imagination

Robbie Arnott, les pouvoirs de l’imagination
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L’imaginaire époustouflant de Robbie Arnott nous enchante à nouveau dans son dernier roman, L’oiseau de pluie, paru aux éditions Gaïa. Il y est question d’un oiseau de légende aux pouvoirs extraordinaires, d’un calamar multicolore, d’une femme en fuite, d’un monde à la dérive. Balançant entre le fantastique et la réalité, l’auteur nous dit la beauté de la nature à sauvegarder. À l’origine de tout, se trouvent des histoires, des mythes fondateurs ; au commencement, on part de zéro. Le mythe, un conte Le roman s’ouvre sur un chapitre « 0 », sur une histoire au parfum de conte, sur ces mots :

« Une fermière vivait, tant bien que mal. Si elle plantait des céréales, elles ne germaient pas. Si elle faisait pousser du riz, il pourrissait. Si elle essayait d’élever des bêtes, elles suffoquaient et s’éteignaient avant d’avoir vu le soleil se lever une seconde fois (ou mouraient à la naissance, emportant souvent avec elles leur mère, que la fermière avait en général achetée avec ce qu’il lui restait de pièces et d’espoir). La réussite et le bonheur lui étaient étrangers, et elle avait oublié ce que c’était d’aller au lit le ventre plein. Elle possédait en tout et pour tout sa faim et sa ferme – et sa ferme, apparemment, voulait qu’elle meure de faim. »

Ni paresseuse, ni incompétente, la malheureuse fermière semble marquée du sceau de la malédiction. Le sort prend une autre tournure quand arrive un héron, surgi des eaux, un oiseau encore jamais vu, aux plumes gris-bleu si pâles qu’on le dirait transparent. En volant au-dessus des terres de la fermière, l’oiseau de pluie lui apporte des récoltes resplendissantes. Unique concession à sa nouvelle fortune, elle se bâtit une grande maison en pierre et « partage le reste de son argent avec ses concitoyens, refusant d’oublier les leçons qu’elle avait apprises étant pauvre – des leçons de respect, de bonté, de compassion. » Mais l’humain est envieux, et la jalousie du fils de son voisin, peu à peu, devient fureur ; le sentiment d’injustice qu’il ressent le pousse à vouloir tuer le héron… qu’il ne pourra toucher, restant avec une impression de froid de glace, accompagnée de culpabilité et de chagrin. Son geste a fait s’installer sur les terres une sécheresse inhabituelle et fait fuir l’oiseau providentiel. Le mythe, une réalité Depuis cinq ans, Ren vit dans une grotte perdue en pleine montagne. Elle a quitté la ville, survécu au froid, à la faim, aux fièvres.

« Malgré toutes ses précautions, ses recherches, tous les livres qu’elle avait lus, rien ne l’avait préparée à ce que la mort fonde sur elle à la moindre occasion dans cette vie à l’état sauvage. Mais elle avait survécu, grâce à l’abri qu’elle avait trouvé dans la grotte, à ses techniques de recherche de nourriture et de survie bricolées sur le tas, et à sa bonne vieille tête de mule. Enfin, elle avait surtout survécu grâce à Barlow. »

Barlow est un homme discret, celui vers qui l’ont conduite la solitude et certains besoins. Elle pratique le troc avec lui – des peaux de daim, des champignons contre des bottes, une couverture en laine, une poignée de graines potagères. Ren est heureuse d’être là, heureuse de savoir qu’elle finira ses jours-là, dans un monde sauvage, malgré tout accueillant, au ciel infini, à l’air pur. Elle a appris à vivre de peu, à ne pas laisser de traces de son passage lorsqu’elle chemine dans la forêt et essaie désespérément de tenir ses souvenirs à distance, principalement celui de son fils qui l’a poussée jusque sur cette montagne en devenant quelqu’un de tout à fait différent au gamin qu’elle a mis au monde.

« Elle savait de quoi les jeunes étaient capables, même s’ils jouaient les idiots, même s’ils semblaient joyeux et innocents. Elle savait à quel point ils pouvaient changer, et être changés. Elle le savait au plus profond de son esprit, de son sang et de ses mains, et elle ne voulait plus avoir affaire à eux – plus aucun, plus jamais. »

Dans un monde en crise, un monde où la violence fait loi, elle se rappelle l’époque paisible et heureuse des aventures avec sa grand-mère qui, un matin, lui a lancé « Faisons quelque chose de spécial » et l’a emmenée, par un chemin ardu, très haut dans la montagne, à la rencontre de l’oiseau bleu, l’oiseau de pluie. Ce fut un émerveillement, depuis la vie a fait son œuvre.

« Quand elle était retournée sur la montagne, adulte, elle était beaucoup plus vieille. Elle s’était aussi endurcie, débordant de colère et de chagrin, était moins encline à faire confiance et à bavarder, et elle n’avait pas cherché à revoir l’oiseau. »

Seulement, la rumeur a réveillé la légende, les généraux au pouvoir veulent mettre la main sur l’oiseau pour la simple raison que, depuis que le monde est monde, les hommes veulent toutes sortes de choses et, dès qu’ils en entendent parler, ils sont convaincus qu’elles leur appartiennent. Alors ils envoient le lieutenant Harker en mission. C’est une jeune femme décidée, au visage dépourvu d’expression, « comme  si le monde ne l’intéressait absolument pas – comme si les grands arbres, leur parfum riche, les ruisseaux limpides et les falaises sombres étaient ordinaires et ne constituaient en rien des souvenirs impérissables. » A-t-elle toujours eu ce caractère ? Pourquoi s’est-elle à ce point endurcie ? Ren, débusquée, lui assure que l’oiseau n’existe que dans les contes. Jusqu’à ce que Harker la pousse dans ses retranchements et la fasse plier… Un oiseau et un calamar géant Robbie Arnott aime dérouter son lecteur, au sens propre comme au figuré, en lui racontant des aventures qui semblent des digressions et qui sont cependant intimement liées à l’histoire initiale. Il fait surgir Zoé, jeune orpheline qui vit avec sa tante en bord de mer – laquelle ? Peu importe, le propos ici se veut universel. Lors de sa première sortie en mer, deux ans auparavant, Zoé a appris de sa tante à faire apparaître un calamar géant et à l’endormir pour récolter son encre – lisez ! Les descriptions sont magiques –, un liquide bleu-noir hypnotique aux multiples pouvoirs vendu aux gens du Nord. De ce Nord, lors de l’hiver le plus cruel depuis la nuit des temps, arrive un homme qui tentera de convaincre les pêcheurs de pérenniser leur entreprise. Tous lui trouvent un sacré toupet, personne ne l’écoute. Il ne connaît rien à l’industrie de l’encre, comment pourrait-il la moderniser ? Il leur oppose leur ignorance, savent-ils ce qu’il se passe dans le reste du pays ? Le coup d’État, les émeutes, les morts par milliers ? Le petit port, jusqu’ici épargné, voit son quotidien se dégrader. La récession est galopante, la ville se meurt, désertée de ses habitants. Zoé finira par suivre le mouvement et, la rage au ventre, elle se transformera en une femme qu’elle n’aurait jamais pensé devenir, véritable écorchée vive… Après l’éblouissant Flammes paru en 2019, L’oiseau de pluie, mariant divers styles – la dystopie, le conte, le “nature-writing”, le réalisme magique –, se veut une fable philosophique et socio-politique qui évite la sentence, toute en suggestions pour dire la voie d’épuisement dans laquelle est engagée la nature, malmenée par des hommes aussi victimes que coupables. Au milieu du carnage tranquille du monde, la seule force persistante capable de faire tomber les barrières, s’effondrer les forteresses, est l’amour, quelle que soit sa forme. Robbie Arnott est un jeune écrivain à suivre, tant son imaginaire est époustouflant d’originalité et de singularité, tant son style est d’une impeccable maîtrise – les voix se font écho en un maillage surprenant. Son ton si particulier, si remarquable, vient de ce qu’il jongle avec les légendes et les composantes propres à notre époque (le dérèglement du climat, la violence des conflits). Les personnages sont inoubliables parce qu’ils sont contrastés, emmêlés dans leurs contradictions, parce qu’ils sont vecteurs de messages qui ne sont en aucune façon moralisateurs, parce que les femmes sont couillues. Robbie Arnott réussit la prouesse de s’adresser à nous, adultes, tout en émerveillant notre âme d’enfant.

Stéphanie LORÉ

. Robbie Arnott, L’oiseau de pluie, traduit de l’anglais (Australie) par Laure Manceau, éditions Gaïa, 2022, 271 p., 22,50 €

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