Il y a cinq ans, en mars 2016, mourait le plus célèbre producteur musical du XXe siècle : sir George Martin. Les Beatles, les Stones, Elton John, Dire Straits, Sting, Supertramp, Michael Jackson, Black Sabbath, Duran Duran… Nombreux sont les artistes qui lui sont redevables. Tous ont en commun d’avoir enregistré un album dans le mythique Air Studio, sur l’île de Montserrat, un lieu à l’histoire unique.

L’île de Montserrat porte très bien son surnom : The Rock. Le célèbre producteur des Beatles connaissait-il ce détail en 1977, lorsque, attiré par la gentillesse des gens et la beauté des lieux, il décida d’y acheter une propriété ? Charmé, George Martin s’installa dans une maison façon plantation, ceinte d’une galerie idéale pour jouer au bridge et siroter des rhums vieillis : Olveston House, que l’on atteint en empruntant une petite allée dite Penny Lane. Les palmiers chuchotent sous la brise, les arbres à pluie dessinent des ombres sur l’herbe verte, un volcan veille en contrebas. Martin, dit le cinquième Beatles, aime les Tropiques, cette somptueuse indolence, ces ciels immensément bleus se fondant dans la mer frappant les falaises, la voûte noire criblée d’étoiles. Un perchoir. Un look out à la Hugo en pleine nature luxuriante, hibiscus et bougainvillées égayant le parc, quelque chose d’envoûtant. George y coule des jours aussi paisibles que constructifs. En effet, il lui vient rapidement une idée, qui se concrétise en 1979 lorsqu’il crée la succursale antillaise d’Air Studio, à quelques centaines de mètres de sa maison. Dès lors, c’est l’Histoire qui s’écrit au nord de la Guadeloupe, à l’ouest d’Antigua, dans ce joyau du Commonwealth, paradis aussi tropical que fiscal, faut-il le mentionner, certains détails ont leur importance.

Mais Martin, né pauvre, n’est pas le propriétaire de l’île Moustique. Il n’a rien d’un mégalo. Cet homme élégant, beau, distingué, est un artiste, un faiseur d’artistes, un musicien exceptionnel, magicien des arrangements. La musique a frappé son cœur et son imagination en pleine Seconde Guerre mondiale, quand sa famille a emménagé dans un quartier en périphérie de Londres, Bromley, là même où David Bowie vécut, où H.G. Wells écrivit, où lui-même se mit à jouer Rachmaninov à l’oreille. Vaillant, doué, George Martin devait connaître une époustouflante carrière à l’ère d’une nouvelle musique qui bouleverserait une planète entière. En mars 2021, cela fera cinq ans qu’il a disparu, mais son esprit vit toujours, surtout à Montserrat où un véritable culte lui est rendu. Il a tant accompli, tant laissé en héritage. L’île doit beaucoup à ce mécène qui, entre autres largesses, a doté la nouvelle capitale, Brades, de son centre culturel.

Ainsi, dès 1979, loin des studios d’un Londres humide et brumeux, c’est à Montserrat que Georges Martin, insolite aristocrate dans l’âme (il ne portera le titre de Sir que presque vingt ans plus tard), ou faudrait-il écrire artistocrate, fait à la fois dans le cœur et la rentabilité. Dans cette petite Antille aux montagnes sillonnées de sentiers tracés par les premiers habitants d’Alliouagana (des indiens qui se mêlèrent éventuellement à des esclaves noirs et à des blancs pour la plupart irlandais), il fait construire un grand bâtiment de plusieurs pièces en pleine jungle, galerie, terrasse et piscine attenante, pour y ériger un studio d’enregistrement doté d’un équipement de premier plan : consoles Solid Statelogic 60 canaux, magnéto Mitsubishi 32 pistes, Studer A800 24 pistes et une Neve 8078. Les sessions sont aussi intenses que reposantes. À la fin de la journée, banquet. Une vingtaine de personnes se réunissent autour d’une table au crépuscule. Aucune star ne semble se faire prier pour rejoindre Martin dans cet antre et y pondre un album qui rimera avec le mot lucratif. Ce lieu, qui deviendra mythique, marque le rock de la décennie 1980 du sceau de la spontanéité, de la liberté, du talent et de la joie de vivre. La chic destination touristique, en effet, n’est pas à court de loisirs. Sting, la bande de Duran Duran et celle de Dire Straits, notamment, apprennent à faire de la planche à voile avec Danny Sweeney, l’expert des sports nautiques. Avec Danny, on s’amuse aussi et, comme il a une belle gueule et le don de la danse, il séduit même certaines femmes des stars invitées. Jerry Hall, qui séjourne avec son étincelant Mick dans un petit palace surplombant la mer, sombre pour le surfer… qui pêche aussi pour gagner sa vie. Des années plus tard, George Martin le tirera de l’impasse financière en lui achetant un bateau.

Dans l’intervalle, au boulot : à l’Air Studio, entre deux plongeons, on travaille. Pendant dix ans, des albums culte jaillissent de cette oasis, autant dire un geyser – plus de soixante-dix, pour être précis.  Parmi ceux-ci, Brothers in Arms, Synchronicity, Too Low For Zero, Steel Wheels, Ghost in the Machine, Behind the Sun, Sold… Les Stones, Black Sabbath, The Police, Elton John, Duran Duran, Dire Straits, Paul McCartney and Wings, Simple Red, Supertramp, Michael Jackson, Boy George, et même Indochine (qui y finalise 7000 Danses) débarquent dans l’île chacun son tour. C’est, selon l’expression anglaise, le rendez-vous des who’s who of rock royalty – l’endroit plus que in pour créer dans des conditions édéniques auprès du maître, Martin, bien sûr. Cependant, en colonialiste éclairé, et vraiment concerné par le sort des Montserratiens, Martin donne également leur chance aux locaux (choristes, musiciens) et fait une star de l’un d’eux : Arrow. Sa chanson « Feeling hot hot hot » fait le tour du monde, et encore aujourd’hui. Martin met également en avant les steel bands qui, dès lors, participent aux arrangements des pièces maîtresses des rock stars du monde entier. « Every Little Thing she does is magic » a en effet sa version métallique, et la pellicule garde le souvenir de Sting dansant dans ledit studio lors du tournage du clip.

Mille anecdotes peuvent être rapportées de cette immense et si particulière page de l’histoire du rock, marquée par le divertissement et la création. Les membres de Dire Straits, qui y créent Brothers in Arms, étaient très copains avec Danny, le surfer leur ayant inspiré « Walk of life ». Après les jams, bagarres, réconciliations, et encore des fêtes, les musiciens, un matin, font part à Danny de leur caprice quotidien : faire quelque chose d’absolument unique. Ils désignent Redonda, le gigantesque rocher désert dominant la baie. Pourquoi ne pas s’y rendre en planche à voile ? Environ vingt-cinq kilomètres, sans jeu de mots, ce n’est pas la mer à boire… Cependant, Danny connaît le rocher habité de rats et de chèvres, et le sait entouré de requins. Il n’a rien contre le fait de vivre dangereusement, mais peut-être pas à ce point… Les musiciens insistent, même Mark Knopfler, pourtant moins sûr de lui en planche en voile. Danny hésite puis finit par accepter, à une condition : son frère les suivra dans une chaloupe à moteur. La bande atteint son but sans souci, mais, aux abords du roc, contre toute attente, une baleine s’élève dans les airs et retombe dans les eaux turquoise en claquant son immense queue non loin des gars. Un bruit terrible. Une détonation. Miraculeusement, à part la peur, personne n’est touché, mais on commentera fébrilement cette aventure en se faisant cuire des poissons à l’abri d’une crique. Le retour est pénible ; chacun rentre à Montserrat les bras en compote et les mains pratiquement en sang, de sorte qu’à l’Air Studio, le lendemain, les frères Knopfler grimacent en saisissant leur guitare…

Dix ans de cette effervescence d’accomplissements et puis, en 1989, Hugo, l’ouragan. En quelques heures, Air Studio est balayé par un océan de boue et de gravats, toutes les consoles foutues, les infrastructures fracassées, les baies vitrées craquées. L’aristocrate du rock est alors à Londres. Quand il revient dans l’île, il constate le désastre avec lucidité, et toujours autant d’humanité. Son affaire, son bébé chéri, son caprice à lui mais qui servait tant d’artistes, n’est pas grand-chose au regard de ce que la population, elle, vit et perd. Des centaines de Montserratiens n’ont, eux, plus rien. Martin fait de son mieux pour en aider le plus possible, mais c’est la fin du studio et celle d’une époque de va-et-vient des quatre coins de la Terre jusqu’à l’île, avions transportant des rock stars qui, le temps de quelques jours ou de quelques semaines, deviennent les amis des locaux, gravant leur mémoire à tout jamais. Rappelant ce souvenir, le producteur élève les mains en signe d’impuissance, mais sans aucune amertume. « Tout se termine ; rien ne dure », déclare-t-il avec un sourire empreint de bonté et de sagesse, des paroles qui évoquent celles d’« All things must pass » d’Harrison, cet autre sage qu’il connaît si bien.

Cependant, les habitants n’ont encore rien vu ni aucune idée de ce qui les attendent… L’île, aussi volcanique que le rock, est rasée aux deux tiers au milieu des années 1990 par une gigantesque éruption de la montagne Soufrière. Un flux pyroclastique atteignant une vitesse de 700 kilomètres à l’heure dévaste la capitale, Plymouth, alors surnommée la Pompéi des Antilles, et qui, depuis, n’est plus que cendres. La moitié des natifs de Montserrat doivent émigrer, notamment en Angleterre, et les autres se rabattre au nord de leur minuscule pays, plus à l’abri dans les hauteurs, contre les flancs de la jungle humide. Quant aux stars, elles désertent ce paradis où elles se sont tant amusées pour d’autres édens des Caraïbes – les choix ne manquent pas entre Antigua, fief de Clapton et de Pete Townsend, ou encore Parrot Island, où Keith Richards se plaît à séjourner. Pourtant Montserrat était, et reste unique : volcans (dormants mais non éteints), forêts et falaises, plages pratiquement désertes, population locale aussi résiliente que souriante, snow birds se prélassant dans leurs paisibles villas. Un joyau brillant dans le temps et l’espace.

À Olveston House, la maison de Sir Martin, qui appartient toujours à sa famille, les célébrités y faisaient la fête, mais aussi à l’hôtel View Point, ou encore au yacht-club de Plymouth. Lors de pauses, Linda McCartney ne perd pas son temps. Se promenant sur une plage de sable noir, dans les rues de la ville, ou arpentant des chemins sinueux, elle capte la vie, les gens, les enfants, son mari, tout à l’honneur de Kodak. Le corridor de la maison, transformée en auberge, est toujours tapissé de ses photos. Tout à coup, on croit apercevoir l’ombre de John Lennon, qui y passa du temps, ou encore Sting revenir du studio d’un pas alangui, et se jeter dans la piscine.

Un ancien hippie américain du nom de David Lea, qui s’établit dans l’île avec sa famille au début de cette époque flamboyante, crée un musée du rock dans sa galerie-café – un sanctuaire. Les curieux peuvent y passer des heures à scruter les photos des musiciens ayant enregistré à l’Air Studio (presque toutes dédicacées), découvrir des 33 tours vintage, déchiffrer l’écriture de diverses personnalités du milieu. Bien sûr, à Montserrat, on vénère ces années bénies, alors que les habitants frayaient en toute simplicité avec ceux que la plupart des gens ne pouvaient connaître que par les pochettes des disques mille fois écoutés.

Tout cela s’est évanoui, la vie passe vite. Danny, qui ne surfe plus, raconte ses souvenirs dans son bar si bien nommé : Jumping Jack bar. Il n’est pas triste, pas gai non plus. Ce temps où l’extraordinaire était au rendez-vous à chaque seconde du jour et de la nuit est révolu. Il soupire, évoque Mick Jagger qui dansait au yacht-club avec la gérante à l’Air Studio, peu soucieux de susciter la jalousie de Jerry Hall. Mais c’est surtout Sting qui lui manque. Ils se sont raconté tant de choses. Le chanteur de Police lui tirait les tarots et lui annonça des choses étonnantes. Sting avait un don pour lire dans les cartes ; tout ce qu’il prédit à Danny s’avéra, sauf un détail et non le moindre : le pêcheur, vagabond des plages, devait devenir riche. Mais pour cela, avait précisé le chanteur de Police, il lui faudrait émigrer en Angleterre, ce que Danny, amoureux de son île, ne fit jamais.

Dans ces lieux où des choses exceptionnelles se sont produites – en l’occurrence la création avec un tel cocktail d’artistes –, l’énergie est longue à se dissiper. Tellement ancrée, tellement vivante, qu’elle semble là pour l’éternité. Montserrat en témoigne : c’est elle, le rock. Et il arrive que dans le studio envahi par la végétation, habité par les crapauds et les iguanes, on entende s’élever une mélodie, comme si les sons étaient des ronds dans l’eau.

Marie DESJARDINS

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Photographie de Une : Olveston House (crédits Marie Desjardins)