Sean Connery

Sean Connery
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Histoire vraie. Les années 1980. Le Ballet Kirov de Leningrad, Palais des Congrès, Paris. Escalier, couloirs, course contre la montre, je cours, je bouscule, je cours, je ne peux plus reculer, un ascenseur, une danseuse étoile ! Et des types du KGB…

Arrêt Buffet

Feignons d’être organisé, commençons par le début.

Dans les années 1980, (eh oui…), j’étais apprenti-comédien au Cours Florent. J’avais une petite vingtaine d’années. Comme beaucoup, je bossais la journée pour me payer les cours du soir. Au hasard de la mémoire qui revient quand elle veut, comme boulot, j’ai fait, entre autres, déménageur, manutentionnaire dans un entrepôt de fringues, dans un magasin de cartes postales, inspecteur pour un réseau de distribution de prospectus… En fait, je devais surveiller les types qui distribuaient les prospectus dans les boîtes aux lettres, sans déc… En fait, je surveillais rien du tout et je ne suis pas resté longtemps. Je faisais aussi gardien de nuit, bof, dans des beaux bureaux sur les Champs-Élysées. Pour ma première nuit, pour passer le temps, ma cousine m’avait prêté un livre de Stephen King. C’était pas une bonne idée. Gardien de jour, aussi, devant une dizaine d’écrans. Je sortais de là avec des yeux rouges façon gyrophare et une vision du type La Mouche de Cronenberg.

Bref, je ne suis pas là pour écrire mes mémoires. Tout ça pour dire que je n’étais pas né avec une cuiller d’argent dans la bouche et qu’il fallait absolument que je travaille pour payer mes cours et pour m’assurer le gîte et le couvert.

C’est pour ça que quand j’ai vu, dans les couloirs de Florent, cette annonce « Cherche figurants pour les Ballets Kirov de Leningrad », je me suis dit c’est pour bibi. Un mois de boulot au Palais des Congrès, pas trop mal payé. Parfait. Alors, bien sûr, je n’avais aucune idée de ce qu’étaient les Ballets Kirov de Leningrad, fallait pas non plus trop en demander. Je n’avais jamais vu un ballet de ma vie. Aucune culture, pauvre garçon. Je savais que Leningrad était en URSS et c’est tout ! Et c’était déjà ça !

Le casting se déroulait, quelques jours plus tard, dans une des salles du cours. Et là, à ma grande surprise, je me suis aperçu que plein de mecs étaient comme moi des passionnés des Ballets russes. Des adorateurs du Lac des cygnes. Des érudits de la danse classique. De fins connaisseurs du pas de deux. Quand le premier copain est sorti de l’entretien… Parce que c’était tout simplement un entretien de quelques minutes avec un type derrière une table. Quand le premier copain est sorti de l’entretien, l’ambiance s’est soudainement rafraîchie.

– Putain, le gars, il pose plein de questions sur les ballets, est-ce que vous connaissez Giselle ?

À titre perso, je ne connaissais pas de Giselle… Une Ghislaine, oui mais pas de Giselle… Sans marteau, notre pote continue de nous casser le moral.

– Et Le Corsaire, ça vous dit quelque chose ? Vous pouvez me citer le nom d’un danseur étoile russe ?

Il souffle un vent sibérien sur le groupe d’humbles jeunes comédiens qui souhaitent gagner leur vie honnêtement.

– Putain, je me serais cru à l’oral du bac !

Et il se casse, dégoûté. Les autres, on se regarde en se disant que ça va pas être simple. Que quand on y pense, gardien de nuit c’est pas si mal que ça… Le seul petit avantage que j’ai, c’est qu’on nous  appelle par ordre alphabétique. Ça me laisse le temps de cogiter mais surtout, quand je vois la tronche de mes camarades qui sortent, les uns après les autres, ça me laisse le temps de me dire que j’ai aucune chance. C’est mon tour. J’ai une idée. Et je vais jouer le jeu à fond. De l’autre côté de la table, je m’attendais au bourreau de Béthune mais en fait c’est un type tout rond, jovial, bonne bouille. J’y vais cash. Je lui dis que je n’y connais rien en ballet, danse classique et tout ça. Mais que j’ai envie de connaître. Et puis, en tant que jeune comédien, ça me permettrait d’observer le travail des danseurs et des danseuses. Le déplacement dans l’espace, la maîtrise de la gestuelle, le travail corporel. La discipline, la rigueur, l’effort… Comme on dirait aujourd’hui, je déroule mes éléments de langage. Et ça marche ! Bingo ! Un mois de boulot.

En fait, c’est ce qui est arrivé. Sans le savoir, je disais la vérité. Pendant des semaines, j’ai pu observer la discipline et la rigueur au quotidien dont faisaient preuve les danseurs et les danseuses du corps de ballet. Pour une représentation à 21 heures, ils étaient sur le plateau à 15 heures… Des échauffements, qui me paraissait interminables, pratiqués avec une méticulosité d’horloger. J’avais la possibilité d’assister aux répétitions et j’ai profité, à fond, de ce privilège. J’ai assisté à des dizaines de représentations de Giselle et du Lac des Cygnes. Et j’étais au cœur du ballet Le Corsaire. C’est ainsi que j’ai appris à aimer la danse classique. En étant dans la place. Ce fut la même chose pour la danse contemporaine quand, quelques semaines plus tard, je me suis retrouvé engagé par la Compagnie de Maurice Béjart sur Le Boléro de Ravel. Au Palais des Congrès. Mais ça, c’est une autre histoire…

Les deux premiers jours de répétitions furent comment dire… Plutôt rock ‘n’roll. Dès la première heure du premier jour, on nous a amenés dans une salle où se trouvaient deux grosses malles. On nous a fait comprendre que nos costumes et nos chaussures étaient dedans. À nous de nous démerder. Bonjour la bonne ambiance. Et merci pour la douce impression de ne pas être pris pour de la merde. On était une vingtaine. On a pris ça à la rigolade mais bon… On sentait que ça coinçait déjà un peu. Et la suite des évènements a dépassé nos espérances. Une fois sur le plateau, nous nous sommes rendu compte que le chorégraphe et son armée d’assistants ne parlaient qu’en russe. Dans un sens, on ne peut pas leur en vouloir, ils étaient russes. Mais nous étions en France et pas un d’entre nous n’avait lu Guerre et Paix en version originale. Le chorégraphe nous disait d’aller à droite, on allait à gauche. Il criait de rester sur le plateau, on dégageait en coulisses. Il hurlait de faire ça, on faisait autre chose. À la fin de la journée, il n’avait plus de voix. Et nous, on s’est rué sur notre assistant et on lui a dit en termes fleuris… Aurais-tu l’obligeance de leur dire de trouver un traducteur sinon ça risque de pas bien se terminer cette histoire ?

Le lendemain, avant de commencer la répétition, François nous rassure… C’est bon, il y a un assistant qui sait parler anglais, on va faire comme ça. Quelques instants plus tard, nous arrivons donc sur le plateau, confiants en l’avenir radieux des lendemains qui chantent. Et là, le soi-disant spécialiste russe de la langue de Shakespeare se met à parler… Et on ne comprend rien. C’est pire que tout. Le chorégraphe se met à hurler, les assistants se mettent à nous insulter (même si on ne saisit pas les subtilités de la langue, c’est pas difficile à comprendre). Alors, on dit stop. We stop now ! Avec un autre type, je vais à l’avant-scène et je dis, dans un anglais rudimentaire… We stop now ! We don’t work ! We want a… Comment on dit traducteur… Traductor ? Non, translator ! Merci François… Un grand gaillard nous rejoint, c’est un machino… Ouais, nous aussi, sans déconner, on aimerait bien savoir ce qu’il faut faire…

Les Russes n’avaient jamais vu ça, ça se voyait à leurs bobines. Des types qui arrêtent de travailler comme ça, qui râlent, qui gueulent, qui revendiquent… Dans l’après-midi, tout est rentré dans l’ordre. Bienvenue en France, les cocos !

Franchement, j’avais une super figuration. Je m’éclatais. Avec trois autres mecs et un danseur, on ouvrait le bal. Première scène du ballet Le Corsaire, le rideau s’ouvre, des milliers de spectateurs. On était sur une petite réplique de bateau de pirates pris dans la tempête. On jouait des matelots dans la tourmente. Des machinos à cour et à jardin tiraient le bateau, à l’aide de grosses cordes, dans tous les sens. La mer était symbolisée par une succession de tulle, au ras du sol, agitée par des mains expertes de chaque côté du plateau. On tombait du bateau, les uns après autres, et on se carapatait à quatre pattes vers les coulisses. De temps en temps, on montrait une main, un pied, une tête. On avait vingt piges et on s’amusait comme des petits fous.

Un soir, tranquille, je discutais avec des gars qui faisaient partie de la décoration dans d’autres tableaux du ballet quand j’entends la musique d’ouverture du Corsaire ! Nom de Dieu, mais qu’est-ce que je fous là ? Je devrais être dans le bateau ! Le rideau va s’ouvrir dans quelques minutes, même pas ! Je dégage des coulisses, je cours dans le couloir, je bouscule un machino qui me gueule dessus, une maquilleuse se plaque contre le mur, j’évite une chaise de justesse, je vois l’ascenseur au bout du couloir, logiquement on n’a pas le droit de le prendre, réservé aux danseurs mais si je ne saute pas dedans, si je prends les escaliers, je vais être à la bourre, c’est sûr ! Mais dans l’ascenseur, y a du monde, et merde, la danseuse étoile et deux patibulaires… STOP ! Arrêt sur image.

Nous sommes dans les années 1980, la chute du mur de Berlin et l’implosion de l’URSS façon puzzle sont de la pure science-fiction. Il y a des types en gris à tous les étages. Matrix n’est pas encore sorti sur les écrans mais vraiment on a l’impression crispante de croiser l’agent Smith partout, tout le temps dès qu’on sort des loges. Noureev et Baryshnikov sont passés par là… Deux immenses danseurs étoiles qui ont profité d’une tournée internationale pour demander l’asile politique. Depuis les hommes en gris sont sur les dents. Ils n’ont pas envie d’aller couper du bois pour l’hiver en Sibérie.

Mais dans l’ascenseur, y a du monde, et merde, la danseuse étoile et deux patibulaires qui me font signe que non, que non c’est non, non ! Mais moi, j’ai plus le temps, je fonce, je me faufile entre les deux battants qui sont en train de se refermer, entraîné par mon élan, je me retrouve nez à nez avec l’étoile, mes deux mains de chaque côté de son visage. Je n’ai pas le temps d’apprécier le paysage, deux mains s’abattent sur mes épaules. Je me redresse. Et là, je ne sais pas ce qui me prend, je regarde la danseuse dans les yeux et je lui dis… My name is Bond, James Bond. Les deux types en gris, en même temps, daignent me jeter un regard froid comme une lame de couteau. Elle ouvre la bouche, aucun son ne sort. Et tout d’un coup, son rire rebondit sur les parois de l’ascenseur. L’étoile pose sa tête contre ma poitrine. Elle revient vers moi. Elle pleure de rire. Elle pose sa main sur ma joue. Euh… Légère secousse. Les portes s’ouvrent. Je fonce vers le plateau. Je grimpe dans le bateau. Le rideau s’ouvre. À quelques secondes près…

Dès le lendemain, je comprends très vite que mon statut a légèrement évolué. Dans les couloirs, les danseurs et les danseuses m’adressent de grands sourires, me font coucou de la main, clins d’œil et tapes sur l’épaule. Et quand je croise la danseuse étoile, misérable vermisseau que je suis, elle me donne l’impression de vouloir me manger tout cru.

Le même jour, je suis aux toilettes, ça arrive à des gens très bien. Côté urinoir. Tout seul. La porte s’ouvre dans mon dos. Et je me retrouve encadré par deux types en gris qui sont, visiblement, venus pour s’adonner à la même activité que moi. Et tout d’un coup, un des deux types en gris se met à siffloter le thème de James Bond. Et l’autre qui embraye. J’ai droit à la stéréo. J’essaie de me faire tout petit. Avec un peu de chance, ils ne m’ont pas remarqué.

Durant les jours qui suivent, je remarque que les types en gris me saluent d’un signe de tête dès qu’on se croise au hasard des couloirs. Ils ne saluent pas les autres. Je peux aussi emprunter l’ascenseur. Que moi. Je ne suis pas super à l’aise. Pour tout dire, ça me stresse gravement. Et il faut ajouter que je croise de plus en plus régulièrement la danseuse étoile. C’est fou ce qu’on peut se croiser… Et ça aussi, ça m’angoisse puissance 10. Un soir, dans mon costume, je trouve un prospectus publicitaire vantant les mérites des Aston Martin… C’est là qu’on voit que l’humour c’est culturel. Parce que je suis sûr que cette blague à deux roubles a dû faire mourir de rire mes amis russes. Tandis que moi, ça ne m’a même pas décroché un sourire. Un autre soir, le traducteur vient me voir pour me dire que le chef des types en gris veut savoir si je sais jouer aux échecs… Non, je ne sais pas. Et je suis rentré chez moi à reculons tellement j’avais peur de me prendre un coup de couteau entre les deux omoplates.

À partir de ce moment, tous les soirs, je fais ce que j’ai à faire sur le plateau et je disparais dans la salle. Au moins là, je suis presque sûr de croiser personne. Et c’est comme ça, grâce à ça, que j’ai vu x fois Giselle et Le Lac des Cygnes. Autrement avec l’ouverture d’esprit qui me caractérisait à l’époque, digne d’une huître à marée basse, je serais resté dans les loges à jouer aux cartes avec les copains.

Le dernier soir, youpi, je ne sais pas comment je me débrouille, je trouve encore le moyen de sortir le dernier des loges. Et comme je suis d’un naturel chanceux, une dizaine de types en gris papotent tranquillement dans le couloir. Au fait, si je les appelle les types en gris c’est parce qu’ils portent tous un costume gris, chemise blanche, cravates et chaussures noires. Ils sont devant le fameux ascenseur. Leur chef est avec eux. Il est de dos. Ils n’ont pas l’air pressé de rentrer, de revoir leurs datchas et de faire la bise à Natacha. Les danseurs et les danseuses doivent déjà attendre dans leur bus, direction l’hôtel. Un des types fait un signe de tête à son supérieur qui se retourne aussitôt vers moi. Le gars, il doit avoir dans les quarante ans, beau gosse, baraqué, les yeux bleus. Il lâche un grand cri d’exclamation qui me plante sur place. Il vient vers moi, me claque l’accolade, il agite son doigt sous mon nez, affiche un grand sourire et il me dit, fort et clair, comme si j’étais à 20 mètres de lui… Sean Connery ! Les types en gris rigolent et s’écartent pour me laisser passer. Quand je vous disais que l’humour c’est culturel.

Bon, quelque part, je l’avais bien cherché. Si on place la réflexion au niveau de la cour de récréation, c’est moi qui avait commencé…

Épilogue. Dix ans plus tard. Facile. Je suis en train de boire une vodka dans le salon d’honneur d’une ambassade d’Europe centrale. Je suis venu assister à la lecture d’une pièce de théâtre d’un ami originaire de ce même pays d’Europe centrale. C’est quand même incroyable, le hasard. Beaucoup de monde autour du buffet. Comme d’habitude. Et comme d’habitude, tu t’aperçois que ce sont ceux qui sont les mieux fringués, les plus friqués qui te poussent, te marchent sur les pieds pour un verre de Sauvignon et une rondelle de saucisson. Comme dans les films, je capte le regard d’un type dans le reflet d’un miroir. C’est sûrement un cador car l’ambassadeur lui tient la jambe depuis un bon quart d’heure. Et y a des gens autour qui font la queue pour lui dire un mot. Mais deux, trois fois dans la soirée, nos regards se croisent. Je n’y prête pas trop attention. Je suis avec mon ami, je le félicite pour la qualité de sa pièce. Nous buvons des coups à la santé du théâtre. À la santé de nos amours, à la santé de nos emmerdes, à notre santé, à la santé de nos familles, à la santé de nos amis, à la santé de nos deux pays, à la santé de la vodka, après je ne me souviens plus. Je vois le VIP qui tapote l’épaule de l’ambassadeur, qui fait signe aux courtisans de rester là, et je le vois qui vient vers moi, le visage fermé, l’air décidé. Deux lascars le suivent illico presto. Les gens s’écartent à son passage. Ça ne fait aucun doute, il vient vers moi. Peut-être qu’il est pas content parce que je suis en train de vider sa bouteille de vodka, cuvée personnelle. Mon pote, profession auteur de théâtre, s’éloigne discrètement sous le prétexte fallacieux de trouver une brochette de poulet ou un toast au caviar. Le porte-avions flanqué de ses deux corvettes s’arrête devant moi. Il n’a pas bougé un cil que déjà on lui donne un verre de vodka. Il lève son verre vers moi, je fais pareil, je suis plutôt du genre poli. Le visage impénétrable, le regard dur mais la voix douce, presque mélodieuse, il me dit, et j’aperçois de très loin sur son visage l’arrivée d’un sourire en coin… Sean Connery !

Philippe TOUZET

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Auteur de théâtre, scénariste de fictions radio, président des Écrivains associés du théâtre (E.A.T) de 2014 à 2019, Philippe Touzet tient une chronique bimensuelle dans Profession Spectacle depuis janvier 2021, intitulée : « Arrêt Buffet ».



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