Lettre ouverte à Molière de Jean-Claude Berutti

Lettre ouverte à Molière de Jean-Claude Berutti
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En cette année Molière 2022, la Lettre ouverte à Molière, de Jean-Claude Berutti est un petit bijou littéraire et théâtral, publié aux éditions Le Réalgar.

Arrêt Buffet

Le court texte Lettre ouverte à Molière, de Jean-Claude Berutti, est un petit bijou littéraire et théâtral. On imagine très bien ce texte mis en lecture ou faisant l’objet d’une interprétation.

Contrairement à ce que pourrait laisser penser le titre, ce n’est pas Jean-Claude Berutti qui écrit une lettre ouverte à Molière. L’épistolier se nomme Michel Baron.

Mais qui est Michel Baron ?

Michel Baron est un comédien qui, dès l’âge de 13 ans, fit partie de la troupe de Molière. Il peut être considéré comme un intime de l’illustre auteur. Certains diraient même très intime. Il peut être considéré également comme un intime d’Armande Béjart. Certains diraient même très intime. Bref, Michel Baron entretint des relations tumultueuses avec Molière. Élève, fils spirituel, amant, on ne sait que choisir. Il faut bien le dire, le manque d’informations fiables, de preuves irréfutables permet toutes les interprétations. Ce qui est assuré, c’est que Michel Baron était un proche du « patron ». Aujourd’hui, on dirait qu’il faisait partie du premier cercle. Ainsi Baron aurait assisté Molière dans ses derniers moments. Et ce serait lui qui, dès le lendemain matin, se serait rendu à la Cour pour annoncer la triste nouvelle au Roi. Il avait 19 ans. Par la suite, Michel Baron deviendra un immense comédien qui reprendra un grand nombre des rôles écrits et interprétés par Molière. Une célébrité de son temps. Considéré comme le plus grand comédien de sa génération.

Maintenant que les présentations sont faites, reprenons le fil de ce délicieux écrit de Jean-Claude Berutti. « C’est là, exactement là, à ce moment-là que j’ai vu votre visage se contracter. Vous avez immédiatement fermé votre bouche, vos gros yeux ont roulé dans leur orbite d’une bien étrange manière… » Dès les premiers mots, nous sommes invités à la représentation tragique du Malade imaginaire. L’ultime. Avec Molière.

Ce moment où tout bascule. Où la mort décide de quitter les coulisses. Elle apparaît sur scène et prend toute la lumière. Molière s’effondre, les comédiens et les comédiennes se précipitent vers lui. Le public ne comprend pas. Des spectateurs applaudissent. Qu’est-ce qu’il est fort, ce Molière… Ils croient encore que tout est illusion. Ils croient en la magie du théâtre. Mais en cet instant, le théâtre se retire sur la pointe des pieds. La mort s’est emparée du plateau. La mort est partout chez elle. Rideau !

Les premières pages situant l’action durant cette bien triste représentation sont remarquables. Jean-Claude Berutti nous prend par la main et nous invite à nous assoir à côté de Michel Baron. Et nous sommes comme lui, surpris en premier lieu, puis médusés car nous sommes en train de vivre un évènement incompréhensible. Qui ne peut pas être. Nous assistons, spectateurs impuissants, à la mort d’un homme qui ne peut pas mourir.

Quelques lignes plus tard, nous retrouvons Baron au chevet de son Maître. Maître en théâtre, Maître en science de l’existence. Il évoque ses souvenirs, croustillants, de jeune garçon au sein de la troupe. Ses premiers rôles, ses premiers émois de jeune homme. Et aussi ses premières colères, les premiers conflits avec Molière. La première séparation qui peut être considérée comme une fugue. Le besoin de s’éloigner d’un soleil si ardent. La nécessité impérieuse de tuer le père. Car nous assistons bien à une dernière discussion entre un fils et son père. Ou plutôt le long monologue d’un fils qui veut se faire entendre, qui veut se faire comprendre, qui veut se faire pardonner… D’avoir trop aimé, et parfois mal aimé, l’homme qui s’en va, souffle après souffle, vers d’autres contrées.

Lettre ouverte à Molière, de Jean-Claude Berutti, est aussi une magnifique déclaration d’amour au théâtre. Un bel hommage aux comédiens et aux comédiennes qui, encore aujourd’hui, font souffler l’esprit de la troupe sur les plateaux et les tréteaux de France et de Navarre.

Une lettre ouverte comme une fenêtre ouverte…

Philippe TOUZET

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Jean-Claude Berutti, Lettre ouverte à Molière, Le Réalgar, 2022, 24 p., 4,50 €

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Auteur de théâtre, scénariste de fictions radio, président des Écrivains associés du théâtre (E.A.T) de 2014 à 2019, Philippe Touzet tient une chronique bimensuelle dans Profession Spectacle depuis janvier 2021, intitulée : « Arrêt Buffet ».



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