Un portrait glaçant mais exact des politiques occidentales. Un travail sincère et convaincant porté par d’excellents comédiens.

Shell Shock, deuxième partie du diptyque « À quoi rêvent les enfants en temps de guerre ? » entamé avec Waynak, raconte les troubles et le stress post-traumatique causés par la confrontation avec la violence et la mort.

Début des années 2000. Rebecca est une journaliste photoreporter de guerre qui revient de Bagdad. En France, avec sa fille, la vie reprend son cours, mais en apparence seulement. Car les images vues en Irak ne la quittent pas, imprégnant ses jours et ses nuits.

Des images difficilement effaçables

Sur un plateau quasiment nu, Rebecca (Annabelle Sergent), sur une chaise au dossier vide, est de profil, comme prostrée, le portable à ses pieds. Défilent alors les textos de son patron qui prend de ses nouvelles et attend ses photographies de reportage d’Irak.

Mais Rebecca ne parvient pas à répondre. Elle est encore en Irak. Même si le retour et sa fille, dont c’est l’anniversaire et à qui elle vient d’offrir une ferme pédagogique, la rappellent à la réalité. Restent pourtant incroyablement présentes toutes les sensations de Bagdad qui lui reviennent par flashs le jour et la nuit. Et la font tomber dans un état post-traumatique.

Le choc de la guerre se grave au plus profond

Bagdad fait alors irruption dans son quotidien, surgit dans ses rêves, s’accroche à son corps et à ses vêtements. Une jument blanche, qui galope telle une prophétie, semble repousser le mal. Rebecca s’agrippe à cette image de liberté, moment fugitif entrevu peu après qu’Hayat, une enfant irakienne avec qui elle venait de lier connaissance et qu’elle filmait, est frappée devant ses yeux par un éclat de mortier. Aux moments de vie auprès de sa fille ne cessent de se superposer les images d’Irak et de l’enfant déchiquetée.

Shell Shock montre les répercussions de la guerre sur l’homme, le décalage entre ceux qui y ont été confronté et l’ont vécue, et ce que l’on en perçoit depuis l’Occident à travers ces nombreuses images qui inondent quotidiennement nos vies et auxquelles on ne prête plus forcément attention.

Un calme assourdissant

Seule pour dire toutes les voix – celles de sa tête et celles tout autour d’elle –, la comédienne Annabelle Sergent emprunte plusieurs niveaux de jeu pour traduire le glissement progressif vers le drame, à mesure que les images marquantes de la mort en direct deviennent envahissantes, aussi tranchantes qu’obsédantes. Elle porte avec pugnacité ce parcours de lente remontée vers la vie. Les phrases sont lentes et dites dans un silence angoissant. Rebecca semble être passée du côté des morts pour un temps. Et plus rien ne sera désormais comme avant.

L’autre comédien, Christophe Gravouil, présent sur le plateau en permanence, interprète admirablement le personnage de Ben, un autre reporter. Il parvient, en très peu de répliques et d’actions, à rendre totalement crédible cet homme errant comme un fantôme, que l’adrénaline de photographier la mort a rendu d’une certaine façon accro.

Un texte qui interroge sur la manière de rendre compte de l’horreur.

D’une écriture circulaire, Magali Mougel écrit les questions qui assaillent les journalistes, les images et les phrases qui reviennent comme des leitmotivs, empêchant de retrouver la moindre tranquillité ou d’oublier quoi que ce soit. Il est également question du traitement de l’information et de la capacité des images à interpeller encore aujourd’hui. Sans pour autant faire preuve de voyeurisme.

Le texte montre aussi l’engagement qui peut motiver ces reporters, hommes et femmes qui mettent leurs vies en pointillés pour rendre compte de l’horreur et accomplir par là un geste politique. Le contraste saisissant entre les deux univers nous rappelle à une planète sur laquelle le fossé se creuse de plus en plus entre le Nord et le Sud. Les cas de conscience qui hantent Rebecca sont aussi nos problématiques face à un monde qui tourne à l’envers.

Une mise en scène minimaliste pour faire entendre le texte

Hélène Gay dirige avec sobriété Annabelle Sergent pour faire entendre au plus profond la lente résurrection de Rebecca. Peu de mouvements, encore moins de déplacements. Tout se passe dans la tête de la journaliste. Et la gageure est de restituer de façon lisible cette évolution. Le travail effectué conjointement par la comédienne et la metteure en scène y parvient.

Comme ils l’avaient fait pour Waynak, Régis Raimbault et Jeannick Launay (Oolithe) réalisent un travail sensationnel sur le son : les nappes sonores rendent absolument perceptible ce sentiment d’angoisse porté tout au long du spectacle par la jeune femme.

Un diptyque éloquent et salutaire 

Waynak et Shell Shock, les deux spectacles de la compagnie Loba, sensiblement sur les mêmes thématiques, se font écho et éclairent de façon complémentaire notre époque.

Si le premier spectacle est tout à fait adapté à un public de collégiens, Shell Shock sera davantage destiné à de grands collégiens (4e-3e) et lycéens, pour lesquels il sera une remarquable matière à discussion.

Comme Waynak, Shell Shock évite le voyeurisme pour ne pas circonscrire le sujet à ces histoires individuelles ; la pièce tente plutôt de laisser en suspension les deux récits afin de les rendre aussi universels que possible et montrer une photographie représentative à la fois du Nord et du Sud. Les deux créations dressent un portrait glaçant mais exact des politiques occidentales et disent l’urgence d’une prise de conscience collective. Un travail sincère et convaincant.

Nicolas ARNSTAM

 



Spectacle : SHELL SHOCK

Deuxième volet du diptyque « À quoi rêvent les enfants en temps de guerre ? »

Création : 2019
Durée : 70mn
Public : à partir de 14 ans

Écriture : Magali Mougel (texte édité aux éditions Espaces 34)
Conception : Annabelle Sergent
Mise en scène : Hélène Gay
Interprétation : Annabelle Sergent et Christophe Gravouil
Voix-off : Mia Longelin et Aya Snoussi
Création lumière : François Poppe
Création sonore : Oolithe (Régis Raimbault & Jeannick Launay)
Création vidéo : Albert
Couturière : Gwenaëlle Jamet
Contact : Compagnie Loba

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Crédits photographiques : Delphine Perrin (reproduction interdite)
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Où VOIR LE SPECTACLE ?

Spectacle vu au Lieu Unique à Nantes, le 11 février 2020.

– 2 mars 2020 – 14h30 / 3 mars 2020 – 14h30 ; 20h30 : Les Scènes de Pays dans les Mauges -Scène conventionnée d’intérêt national « art en territoire » – Beaupréau-en-Mauges (49)
– 17 mars – 14h30 : Le théâtre de Chevilly-Larue, en collaboration avec la Maison du Conte – Chevilly-Larue (94)
– 2 avril 2020 – 14h30 / 3 avril – 14h30 et 19h/ 4 avril – 19h : La Comédie de Reims, lors du Festival Méli’Môme, Nova Villa – Reims (51)
– 7 avril 2020 – 14h30 / 8 avril 2020 – 20h30 : Festival Dédale(s), Le Tangram – Scène Nationale d’Evreux-Louviers (27)
– 30 avril 2020 – 20h30 : L’ECAM – Le Kremlin-Bicètre – (94)
– 12 mai 2020 14h15 et 20h30 / 13 mai 2020 – 20h30 : Le THV – Saint-Barthélemy-d’Anjou (49)
– 3 au 26 juillet 2020 : Le Nouveau Grenier au Festival Off d’Avignon – Avignon (84)

Photographie de Delphine Perrin illustrant Shell Shock, la création 2019 de la compagnie LOBA – Annabelle SERGENT

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