Chronique des confins (39)

Lydie Parisse

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Un jour, une écriture – Le confinement porte en lui-même une intimité, une profondeur dont peuvent se saisir les écrivains et les écrivaines, notamment de théâtre et de poésie. Nous les avons sollicités, afin qu’ils offrent généreusement leurs mots, leur écriture des confins… Derrière l’humour qui inonde les réseaux sociaux, il y aura toujours besoin d’une parole qui porte un désir, une attente, un espoir, du sens.

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Dans ma chambre, pour la première fois depuis Le Grand Confinement, le bonheur est venu par là où on ne l’attendait pas. Ce matin, dans l’ombre de la chambre tu m’as glissé un thé et des mots dans l’oreille, des mots tout bas, que je t’ai fait répéter. Pourtant, dans le monde d’avant nous avions même eu une dispute, mais à présent, la peur que nous avions l’un de l’autre avait dû s’engloutir dans une peur plus vaste. Et je me dis que nous sommes dans la force, non pas dans la force de l’âge, mais dans la force de nous deux. Ce matin, tu m’as dit que tu étais heureux que je ne reprenne pas en mai le travail en présentiel, présentiel c’est un mot à la mode, tu as dit, tu avais peur que je te ramène le virus, tu te sens rassuré, et tu me dis, en traversant le salon :

C’est bien, la vie !

Depuis ma chambre, pour la première fois dans Le Grand Confinement, je suis sortie dans le paysage, sans col roulé ni manteau. Les abeilles vrombissent autour de l’arbre à papillons, les acacias déploient leurs feuilles, ils fleuriront plus tard, deux oiseaux volètent dans les feuillages, quelques chants mélodieux retentissent, rares, étouffés, les fleurs de colza semées par le vent luisent le long du chemin, hier elles étincelaient comme autant d’étoiles.

Le soir, notre bonheur n’est pas passé, j’en ai presque honte quand je pense à celles et ceux qui sont plongés en enfer, un enfer de temps et d’espace, un enfer de bruit et de violence, un enfer d’argent, pire encore, un enfer de mort qui rôde, un enfer de risque. Et nous qui sommes heureux, simplement parce que nous n’allons plus vers le dehors.

Et je me dis :

Quand nous sortirons, saurons-nous faire le tri entre le dedans et le dehors ?

Depuis ma chambre, tous les jours j’appelle maman à deux heures, elle rit de son dernier entretien avec ma tante. Ma tante a une voisine envahissante qui se ruait dans son entrée sans sonner, alors ma tante a fermé sa porte et lui parle depuis la fenêtre de sa cuisine, puis elle a fermé son portail et la voisine lui parle depuis la rue, debout derrière le portail, et ma tante a dit, faisant rire maman aux larmes :

Je ne peux pas la mettre dehors, elle est déjà dehors !

Le gouvernement a décrété que le 11 mai, ce serait la Grande Sortie, on ne pourra plus mettre ses voisins dehors mais on pourra continuer à leur parler.

Depuis ma chambre, pour la première fois dans Le Grand Confinement, je vois bien que certains se disent que c’est seulement une parenthèse, d’autres que c’est l’occasion d’un nouveau départ.

Et je me dis :

Dans un an, que restera-t-il en nous de cette immersion dans le court périmètre de notre propre vie ?

Et je me dis que dans cet état de pauvreté spirituelle, c’est peut-être l’occasion de retrouver les justes distances, avec les trop proches comme avec soi même.

Ne me touche pas ! dit une amie mariée à un infirmier qui travaille tous les jours à la frontière allemande.

Le jour du Grand Confinement, quand j’ai débarqué chez toi, tu étais si content de me voir que tu avais lavé tous les sols et fait le grand ménage, j’étais arrivée abasourdie par les 200 kilomètres de trajet, abasourdie d’un pari dont je n’étais pas sûre, sur l’autoroute en sens inverse, un camion avait foncé tel une flèche, emportant cette inscription « Mutti », et je m’étais sentie coupable d’avoir fui loin de ma mère, de l’avoir laissée à son sort. Tu n’avais pas osé m’approcher, nous avions peur de nous effleurer, mais nous nous étions pris dans nos bras, en guise de bonjour. Deux jours plus tard, tu avais embrassé mon ventre le matin, sans te le dire, après que tu eus quitté la chambre, je m’étais précipitée sous la douche, apeurée de tes lèvres, apeurée de ta petite toux sèche. Je me voyais confinée à l’intérieur de mon propre corps, mon corps qui échappe, le corps de l’autre qui échappe, le moelleux de sa peau devenu hors d’atteinte, la réalité devenue hors d’atteinte, la réalité réduite à un simulacre dans le bavardage des médias, non ce ne serait pas possible, pas humainement possible.

Et je me suis dit :

Combien de temps serons-nous condamnés à cette défaite, à cette hémorragie du sens ?

Maintenant que le Covid-19 a emporté le chantre des mots bleus, saurons-nous trouver les mots bleus, les mots qu’on dit avec les yeux, les mots qui rendent les gens heureux ? Quand j’ai commencé à t’aimer j’ai pensé à la mort, j’aimerais un être périssable, moi-même j’étais périssable, ce sentiment de notre fin se mêlait aux moments de joie, je faisais sans le savoir l’expérience du détachement dans la vie, non pas de l’ataraxie des sages, mais d’une douleur ancrée dans le bonheur-même et qui lui donne peut-être tout son prix, une douleur inscrite dans tout ce qui périt. Et je repense à ces mots de Simone Weil :

« Aimer détaché. Supporter la pensée que ceux qu’on aime, à qui on pense avec amour, sont mortels, sont peut-être morts à l’instant-même qu’on pense à eux. C’est une douleur. Ne pas chercher une consolation à cette douleur ; mais la supporter. On supporte cette pensée d’autant plus qu’on aime davantage. Ne jamais penser à un être humain, si on ne l’a pas à ses côtés, sans penser qu’il est peut-être mort. »

Ce soir, nous sommes passés à l’heure de printemps, je me blottis contre toi face au feu qui crépite dans le poêle, la nuit n’est pas encore là, nous venons de ramasser quelques branchages sur le chemin, à chaque promenade tu t’arrêtes toujours au même endroit, face à un chêne à forme humaine coupé en deux par la foudre. Luminosité étrange du paysage, les coteaux ocres tranchent sur le ciel d’un blanc de lait, les haies de chênes bordent le chemin caillouteux qui monte et serpente, et toujours ce chêne coupé en deux par la foudre, ce chêne creux et noirci en son centre, comme une insondable énigme qui, à chaque fois, t’oblige à t’arrêter.

Lydie PARISSE

Écrivaine, metteuse en scène, plasticienne, théoricienne du théâtre

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Crédits photographiques : Yves Gourmelon

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