Pour sa première mise en scène, Grégory Fernandes n’a pas choisi la facilité avec le puissant texte de la dramaturge allemande Anja Hilling, Tristesse animal noir. On se souvient des mises en scène de Stanislas Nordey à la Colline en 2013 et, plus récemment, de Georges Lini au théâtre Le Public de Bruxelles. Le jeune directeur artistique de La Fabrique M7 n’a rien à leur envier : il signe un spectacle d’une belle intensité, qui porte le texte à son incandescence, sans excès ni retenue.

« Le feu qui couve est un animal silencieux, sournois. »

Ils sont six, âgés de 30 à 45 ans. Amants, du passé et du présent. Tout ce qu’il y a de plus ordinaire : des désirs banals, des relations banales, une sortie en forêt banale. Jennifer, Miranda, Paul, Oskar, Martin et Flynn. Ils rient, s’envoient des piques, s’amusent et se jalousent, boivent des bières, préparent le barbecue et se couchent, un peu saouls, à l’ombre des arbres mélangés. Dans le minibus qui les a conduits, « un enfant, un bébé, une fillette » : Gloria. Après une lente introduction déclamée par Flynn, malheureusement gâchée par un micro qui mange les mots en même temps qu’il appauvrit la possibilité d’un rapport d’emblée intime, le texte enchaîne sur un rythme festif dialogues et didascalies. Sur le sol en pelouse synthétique, la scène est presque nue, sinon ce micro, l’un ou l’autre canapé, un couloir surélevé en arrière-plan et un vieux téléviseur cathodique, côté cour, qui montre une forêt grésillée.

L’horreur jusque dans l’anodin

Rien ne nous prépare à la suite, au deuxième acte, sinon ce compte à rebours qui accueille le spectateur à son arrivée dans la salle et cette phrase anodine, discrètement insérée dans le prologue narratif : « C’est l’été. Depuis 34 jours, la forêt attend la pluie… » Soudain, le réveil, vaporeux, incertain, brûlant. Fin du compte à rebours. La température projetée sur le mur noir du fond augmente, de 17 à 1 200°C, montrant les effets provoqués à chaque palier. La forêt est en feu, tout autour d’eux.

Il n’est plus question de dialogues ; chacun lutte pour sa survie. La narration déploie l’horreur, jusque dans la plus anodine sensation. Ils sont face à nous, incapables de se regarder, peinant à penser à un autre que soi-même, jusqu’à oublier – un bref moment, une infime seconde – le prénom de l’enfant. Miranda se précipite ; il est trop tard. Le minibus, les fauteuils, le bébé ont fondu, cramé ; il n’y aura jamais plus d’enfance, d’innocence. Ils sont des torches vivantes dans le brasier, tandis que les hectares se consument, que les flammes lèchent doucement leur peau, entament leurs membres, étreignent leurs sens.

Si cette seconde partie manque parfois de théâtralité, Grégory Fernandes parvient à impliquer ses spectateurs en plaçant les comédiens face à eux. Le récit se brise constamment sur les émotions vécues durant les quarante-et-une heures que dure l’incendie. « Jamais je n’ai été aussi près de mes sensations, s’exclame Miranda, concentrées en moi ». Le tour de force des jeunes comédiens tient à l’équilibre qu’ils parviennent à maintenir entre l’intensité extrême de leur état et la sobriété d’un jeu qu’aucune affectation ne vient altérer.

Comment survivre ?

Meurent dans l’incendie un membre du groupe, le bébé, plusieurs pompiers, des centaines d’animaux, sans parler de la végétation brûlée. Comment assumer la responsabilité d’un tel acte ? Comment vivre après l’impensable ? Comment survivre psychologiquement et humainement ? De nouveau, l’écriture suit le questionnement ; Anja Hilling maîtrise jusqu’au bout sa dramaturgie. Grégory Fernandes s’inscrit dans le mouvement subtil de ces courtes scènes qui jalonnent le dernier acte, faisant jaillir une faille scellée jusque dans la chair brisée, en attente de réconciliation.

« Shine on your crazy diamond » des Pink Floyd, « Wuthering Heights » de Kate Bush, « Always on my mind » d’Elvis Presley… Les années 70’ envahissent musicalement la scène, tandis que les cinq survivants avancent sur les bords de leur abîme propre : Jennifer photographie des animaux morts, tandis qu’elle s’imagine porter la vie au creux de ses entrailles ; Martin s’emmure dans une impassibilité agressive – « Je voudrais simplement que tu pleures », lui dit Oskar ; ce dernier ne se défait pas d’une culpabilité qui ne passe jamais à l’aveu ; Flynn se lance dans une tournée américaine, qui creuse davantage sa solitude – « Il a l’étoffe qu’il faut pour devenir célèbre », commente son amant Martin avec cynisme, au lendemain de l’expérience dramatique vécue.

Au-delà de l’horizon mortel, la profération artistique…

Quant à Paul, qui a perdu femme et enfant dans l’incendie, il erre, hébété, indifférent à tout, à Jennifer qui s’est rapprochée et à lui-même. Il tombe du troisième étage, de la même manière qu’il survit au drame, comme extérieur à son acte – suicide ou accident, qu’importe ? La mort résonne alors comme l’horizon ultime.

Mais il reste encore l’art pour le dire, le proférer, l’expirer. Celui d’Oskar, qui conçoit une installation artistique doublée d’une performance, remarquées des médias, retraçant et sublimant le drame insoutenable. Celui de la dramaturge Anja Hilling, qui en décline les possibilités littéraires et formelles. Celui, enfin, de Grégory Fernandes et de sa troupe, qui déploient la dramaturgie dans un espace saisissant de proximité, pour le faire résonner avec toutes les catastrophes vécues par notre monde contemporain. Une compagnie à découvrir et à suivre…

Pierre MONASTIER

Anja Hilling, Mousson / Tristesse Animal Noir, Éditions Théâtrales, 2011, 192 p., 18 .



DISTRIBUTION

Mise en scène : Grégory Fernandes

Texte : Anja Hilling

Traduction de l’allemand : Sylvia Berutti-Ronelt en collaboration avec Jean-Claude Berutti

Avec : Claire Barrabès, Clément Beauvoir, Laurent Cogez, Grégory Fernandes, Pascal Neyron, Yoann Parize, Marie Quiquempois, Lou Wenzel

Assistanat à la mise en scène : Claire Barrabès

Dramaturgie : Raphaël Thet

Lumières : Stéphane Deschamps

Création vidéo : Julien Dubuc

Création son : Samuel Mazzotti

Costumes : Émilie Hug

Crédits photographiques : Julien Dubuc

Informations pratiques
– Public : à partir de 15 ans
– Durée : 2h
– La Fabrique M7 : site internet et Facebook



OÙ VOIR LE SPECTACLE ?

Tournée :

  • 13 septembre au 2 octobre 2017 : Théâtre de l’Atalante (Paris)