Chronique des confins (12)

Louise Caron

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Un jour, une écriture – Le confinement porte en lui-même une intimité, une profondeur dont peuvent se saisir les écrivains et les écrivaines, notamment de théâtre et de poésie. Nous les avons sollicités, afin qu’ils offrent généreusement leurs mots, leur écriture des confins… Derrière l’humour qui inonde les réseaux sociaux, il y aura toujours besoin d’une parole qui porte un désir, une attente, un espoir, du sens.

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Lorsque le vent se lève annonçant la tempête

Le sage en sa maison va se mettre à l’abri.

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Le temps s’allonge comme un élastique de plus en plus long. Rester à la maison un mardi est vraiment singulier. Ce mardi ressemble à un jour férié, précédé d’un lundi qui ressemblait à un dimanche qui lui-même ne ressemblait à rien. Plus de cours à donner, pas d’inspiration pour écrire.

Pour ceux dont la vie ne s’inscrit que dans l’agitation, l’immobilité forcée conduit à l’angoisse.

Tous assignés à résidence.

Tous astreint à regarder le monde s’ankyloser.

On se retrouve confronté à soi-même ; depuis combien de temps n’était-ce pas arrivé ?

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Pour moi, qui vit au milieu des bois depuis une douzaine d‘années en Cévennes, qui écrit mes pièces devant une nature préservée, qui ne vais qu’une fois par semaine faire des courses chez des producteurs locaux, rarement à la superette, qu’est-ce que ça change, me direz-vous.

Rien ?

Tout.

Les sensations les relations la perception.

La transparence du ciel est trompeuse.

Le silence alentour semble plus dense.

L’air moins léger.

Le cœur de la forêt plus sombre.

Ce matin, j’ai fait le tour de mon jardin. Le vent qui frémissait dans les branches raviva des mots jadis joués sur un plateau parisien.

Hamm – Alors quoi ?
Clov – Il fait gris. Gris ! GRRIS !
Hamm – Gris ! Tu as dit gris ?
Clov – Noir clair. Dans tout l univers.
Hamm – Tu vas fort. Ne reste pas là, tu me fais peur.

Je me suis demandé quelle fin de partie était en train de se jouer sur l’immense scène du monde ?  L’Asie, l’Europe, l’Australie, les Amériques… mais aussi l’Afrique dont on ne sait rien ou presque.

J’ai pensé à ça en marchant sur le tapis d’épines de pin qui crépitent. J’ai pensé aux pièces de Beckett, à sa poésie pessimiste.

À l’attente.

À l’absurde.

À ce Covid-19 qui n’épargne ni les villes, ni les campagnes, qui se joue des frontières, des territoires, des riches et des pauvres, des savants et des ignares.

J’ai cogité sur cette pandémie qui pointe du nombre de ses morts l’incohérence de nos sociétés néo-libérales, qui remet en question en quelques semaines toutes nos habitudes. J’ai réalisé combien un organisme aussi primitif —  simple boule d’ARN entouré d’une couronne de protéines — avait réussi à nous bousculer, nous bouleverser, nous pousser à l’indignation, à faire basculer nos certitudes, augmenter nos doutes, et j’espère aussi par contre coup notre solidarité.

À quelque chose malheur est bon, dit le proverbe

J’ai réalisé que jamais, en si peu de jours, on n’a autant pris de mes nouvelles, jamais je n’ai échangé autant de mails et de coups de téléphone : les amis, la famille, les enfants dispensés, confinés eux aussi aux confins de plusieurs continents.

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Dans le bois qui entoure ma maison, enveloppée par le parfum acidulé des grands cèdres, j’ai réfléchi à l’avenir, à nos textes en suspens, à l’inquiétude des compagnies, des théâtres. J’ai pensé aux ouvriers, aux livreurs, aux facteurs, à celles et ceux qui se mobilisent coûte que coûte pour que la vie continue le moins mal possible. À ceux aussi qui n’ont nulle part où s’abriter.

J’ai continué à marcher.

Longtemps.

Seule avec mes idées mouvantes et le bruit de mes pas.

Un hélicoptère a brisé le silence. J’ai songé à Apocalyse Now. J’ai eu la chair de poule.

Il a survolé à basse altitude la zone boisée qui s’étend jusqu’aux collines. Les cimes se sont agitées sous le souffle des pales. Une nuée d’oiseaux s’est envolée en piaillant. Il a disparu.

J’ai songé à la nature, à l’humanité tout entière et aux leçons que les hommes devraient tirer des catastrophes.

Camus nota dans ses Carnets : « Celui qui désespère des événements est un lâche, mais celui qui espère en la condition humaine est un fou » ; plus optimiste, il écrivit aussi : « Le monde est beau, et hors de lui, point de salut. » (Noces)

Louise CARON

Autrice, membre du CA des E. A.T, présidente de la délégation EAT-Méditerranée

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Crédits photographiques : Louise Caron

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