“Variations Singulières” : prélude à un théâtre de la vulnérabilité

“Variations Singulières” : prélude à un théâtre de la vulnérabilité
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Variations Singulières, interprété par onze comédiens de la compagnie inclusive du Théâtre du Cristal, est une pépite à découvrir cet hiver. Le rire y trouve vraiment sa vocation libératrice pour déconstruire un théâtre convenu et nous offrir un spectacle sensible et vrai, autour de la question du handicap.

Un groupe de comédiens sans projet artistique est parachuté devant nous, public, et nous demande de choisir le menu ! « Ça vous plairait une histoire ? Ou bien qu’on parle de nous ? Ou bien qu’on parle de vous ? Vous êtes venus pourquoi ? » Les premiers mots de la pièce établissent, in medias res, le dialogue avec le public en une rencontre qui épouse à merveille le contour de cette petite salle du théâtre Le Vent se lève où scène et estrade se font face sans frontière.

Tout au long de la représentation les comédiens jouent de cette limite entre présent de la représentation et présent du spectateur. Annoncée d’emblée comme une improvisation, la pièce nous ballote et nous perd dans diverses énonciations : celle de Philippe Minyana, quand surgit la voix de Louis – Clément Langlais – depuis le fond de la scène pour raconter son histoire, celle d’Olivier Couder, metteur en scène et auteur, qui questionne assidûment les codes de la représentation théâtrale, plus spécialement face au handicap.

Questionner en trompe-l’œil : réalité ou théâtre

Le texte d’Olivier Couder, ingénieusement enchâssé dans celui de Philippe Minyana, Suite 1, ne cesse de déconstruire les idées reçues et les écueils de l’abord du handicap au théâtre. Avec beaucoup d’humour et de justesse, les comédiens nous confrontent à nos attentes (voyeurisme, pitié), ainsi qu’à certains choix dramaturgiques contemporains qui abattent toute distanciation théâtrale – la personne handicapée joue la personne handicapée, la femme de ménage, la femme de ménage – pour souvent céder à un effet de mode tristement stérile.

La performance des comédiens porte à merveille la démonstration du metteur en scène. Leur éventail de jeu nous prend au dépourvu quant aux préjugés que nous pouvons avoir sur ce théâtre : Louis est le type parfait de la personne autiste (gestuelle, voix, contenu) qui raconte son histoire pour se libérer de son « passage à vide ». Serait-on en train d’assister à un psychodrame thérapeutique ? Le trompe l’œil se dissipe quand Louis nous surprend par une fine espièglerie qui détrône l’idée que nous nous faisons du comédien-personnage. Il n’est pas l’autiste ; il est un comédien qui le joue à merveille !

Vincent Chalambert et Stanislas Carmont jouent du caractère obsessionnel – comique ou pathologique ? – de leur envie d’interpréter Roméo et Juliette et décrochent les fous-rires du public. Gabriel – Frédéric Payen – nous donne une énorme claque quand il nous confronte à notre impudeur : il expose Stéphane Guérin comme une bête de foire que nous pouvons regarder à loisir quand il est sur scène alors qu’on s’en défendrait dans la rue, par honte. Et quand ce dernier raconte qu’on lui parle comme à un « demeuré » après une pièce dans lequel il interprète un personnage mutique, et qu’il surprend son interlocuteur en parlant tout à fait normalement, nous rions franchement et cela fait du bien.

La force de cet humour est d’échapper à l’écueil d’un moralisme ambiant qui a tendance à prendre le spectateur à partie. Ici, on ne se sent pas jugé, mais on avance, on grandit et se déleste au fur et à mesure de nos faux-semblants, de nos attentes misérabilistes et malsaines. Sa faiblesse est de forcer un peu le trait didactique dans la première partie de la pièce, mais qui se dissipe heureusement pour nous offrir un vrai positionnement artistique, grâce au jeu remarquable de l’ensemble de la troupe permanente du Théâtre du Cristal.

Prélude pour un théâtre de la vulnérabilité

Ce processus de déconstruction au contact de comédiens professionnels hors du commun se poursuit dans un interlude chorégraphié qui achève de nous disposer à recevoir un petit peu de cette part de vérité que l’art théâtral a à nous dire. Le processus d’abattement du quatrième mur aboutit merveilleusement dans une rencontre chargée d’intimité avec ces comédiens et ce, sans affectation. D’une grande douceur, cette partition dansée – qui s’étire peut-être un tout petit trop – nous permet de rejoindre notre propre vulnérabilité sans apitoiement. Le metteur en scène lui-même participe de cette performance livrant à côté des comédiens le caractère universel de notre fragilité et la beauté de ce qui s’offre sans honte, sans retenu.

Ainsi les deux premiers « actes » agissent-ils comme une préparation à accueillir ce qui suit : le monologue de Daniel Keene, « Je dis Je » (Pièces courtes 3), porté par la comédienne Catherine Le Hénan, vient en réponse à la question initiale « Vous êtes venus pourquoi ? » Elle dit : « Je me tiens ici. Je me tiens devant vous. Vous êtes là. Je suis là pour vous et vous êtes là pour moi. Mais nous sommes tous les deux ici pour nous-mêmes. »

Nous dressons l’oreille à cette réflexion philosophique, méditation poétique ou délire schizophrénique. Il est question de recherche et de fragilité de l’identité, mais aussi de l’aspect collectif du langage et de notre monde intérieur : « J’ai entendu le chant des baleines dans mon sommeil, mais je n’ai jamais vu de baleine et éveillée je n’en ai jamais entendu chanter. Peut-être que tout ce que j’entends ce sont mes propres plaintes. Mais pourquoi mes plaintes ne ressembleraient pas au chant d’une baleine ? On m’a dit qu’elles chantaient. »

Ce face à face où la mise en scène repose sur la seule qualité de présence de la comédienne plongée dans une quasi-obscurité nous livre un texte fort. Nous aimons ce texte et voudrions qu’il dure un peu plus. Qu’on nous donne encore à manger de cette beauté qui est tout un, forme et fond et qui frise la folie en risquant une recherche authentique de quelque part de la vérité. N’ayons pas peur de notre fragilité, elle a innervé les plus grands textes. Cette compagnie a sans aucun doute sur ce point une vraie voix à porter au théâtre aujourd’hui, que cette pièce annonce comme un prélude – et qui exige une suite.

Pauline ANGOT.



Spectacle : Variations Singulières

Création : 2 décembre 2021 au théâtre le Vent se lève (Paris)
Durée :
1h10
Public : à partir de 14 ans

Texte : Philippe Minyana (Extraits de Suite 1), Daniel Keene (« Je Dis Je », Pièces courtes 3, Éditions Théâtrales, traduction de Séverine Magois) et d’Olivier Couder
Avec : Angélique Bridoux, Vincent Chalambert, Stanislas Carmont, Anthony Colard, Olivier Couder, Stéphane Guérin, Clément Langlais, Catherine Le Hénan, Stiva Michaut-Paterno, Natacha Mircovich, Frédéric Payen, Nadia Sadji
Chorégraphie : Gilles Verièpe
Musique : Clément Robin
Costumes : Tabarmukk
Création lumière : Leslie Horowitz
Création holographique : Bora Kim
Assistanat : Lise Arsène



Où voir le spectacle ?

Spectacle vu au théâtre Le Vent se lève, le 10 décembre 2021.

– 20-22 janvier 2022 : Les Chapiteaux Turbulents (Paris 17e) / REPORTÉ

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