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Villes, démocratie et concurrence mondiale

Villes, démocratie et concurrence mondiale
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Spécialiste de l’économie sociale et solidaire (ESS) en France, le statisticien Philippe Kaminski a notamment présidé l’ADDES et assume aujourd’hui la fonction de représentant en Europe du Réseau de l’Économie Sociale et Solidaire de Côte-d’Ivoire (RIESS). Il tient depuis septembre 2018 une chronique libre et hebdomadaire dans Profession Spectacle, sur des sujets notamment en lien avec l’ESS.



[Tribune libre]

La ville de Paris et la région Île-de-France ont récemment demandé à l’État d’arrêter le financement et la construction de la ligne « CDG Express » devant relier directement l’aéroport de Roissy à la gare de l’Est. Cette requête, apparemment paradoxale, vient à point nommé nous éclairer sur les inextricables carences de nos systèmes de décision publique, dans lesquels les décideurs, les réalisateurs, les financeurs et les bénéficiaires ne se rencontrent jamais, n’arrivant pas même à s’identifier, et se laissent conduire par des cohortes d’experts qui ne sont responsables devant personne.

En matière de politique urbaine et de grands projets d’équipement, il faut savoir rester simple, mais sans verser dans le simplisme. Le simplisme, ce sont les déclarations à l’emporte-pièce, assises sur un principe unique et généralement difficile à quantifier. Et l’excès inverse, ce sont les modèles aux trop nombreux paramètres, utilisés comme des boîtes noires dont personne ne maîtrise vraiment le comportement ; tout alors se ramène aux rapports de confiance, ou aux abus de confiance, entre le thaumaturge, celui qui le missionne et celui qui l’écoute.

En l’occurrence, de quoi s’agit-il ? Mesdames Hidalgo et Pécresse, entre autres, préféreraient que l’argent aille à l’entretien et à la rénovation des lignes empruntées tous les jours par les banlieusards, plutôt qu’à des réalisations de prestige. Fort bien, mais alors pourquoi s’être engagées, la fleur au fusil et le pas allègre, dans la périlleuse aventure des Jeux Olympiques de 2024 ? Toute la contradiction de la vie politique est là ; aux engagements inconsidérés d’un jour succèdent, à l’approche d’élections, la nécessité de paraître se préoccuper du bien-être de la population. La cruauté de la contrainte budgétaire fait le reste : si on ne peut pas tout faire, il faut choisir, et l’on choisit, selon le calendrier électoral, d’habiller Pierre, ou d’habiller Paul, avant de repartir pour un nouveau cycle après le dépouillement des urnes.

Les discours actuels sur le développement urbain sont d’autant moins audibles qu’ils paraissent se concentrer sur des questions internes (les banlieues, les « quartiers », les inégalités…) au détriment de réalités plus globales (aménités, performance des systèmes productifs, relations avec l’hinterland…). Un peu comme un médecin qui ne regarderait que vos analyses sanguines sans se préoccuper de votre mode de vie ou de votre alimentation. Certes, il ne faut pas mésestimer les crispations qui naissent, de façon récurrente et pour des raisons symétriques, entre contribuables de la ville-centre et résidents des communes périphériques ; mais à l’heure des métropoles et des « villes-monde », il ne faut plus en faire un enjeu primordial.

Car de même qu’un organisme vivant porte en lui les souvenirs des étapes de son développement passé, la ville monde n’a pas effacé en elle les structures et l’économie de la ville traditionnelle, puis celles de la ville industrielle. Elle les a simplement digérées, incorporées dans sa propre complexion. Cependant il est utile de les distinguer, le temps de l’analyse, pour faire la part des choses. C’est une habitude que j’ai prise en des temps lointains où j’avais des ambitions municipales, et où je trouve depuis un équilibre satisfaisant entre le « trop simple » et le « trop compliqué ».

La ville traditionnelle est celle qui a pour seule fonction d’offrir à ses habitants ce dont ils ont besoin pour vivre. Jadis c’était, à l’abri des remparts, essentiellement de la protection, des denrées comme des gens. De nos jours, c’est toute la variété des commerces et des services, publics comme privés. Il en existe encore, ou du moins il en existait encore récemment, des exemples presque « purs », dans les villes administratives ou de garnison. Cette ville a un bilan global négatif : elle a besoin d’un apport extérieur de ressources (redevances de l’agriculture environnante, salaires des fonctionnaires ou des militaires).

La ville industrielle, au contraire, produit plus qu’elle ne consomme. Nourrie au fil des deux derniers siècles par l’exode rural, elle s’est progressivement débarrassée de ses portes et de ses remparts, elle s’est entourée de faubourgs, puis de banlieues. Elle a été le lieu élémentaire des luttes de classes, les besoins des entreprises (incarnés par la bourgeoisie) prenant naturellement le pas sur les besoins de la majorité des habitants (les ouvriers), tout ceci ayant été aplani par la croissance et la « société de consommation » qui a certes bien des défauts mais qui aura au moins réussi à bâtir un équilibre satisfaisant entre services urbains aux entreprises et services urbains aux personnes.

Tel n’est pas le cas de la troisième strate, le ville « moderne », entièrement tournée vers l’extérieur et vers la concurrence. Dans sa forme la plus prononcée de ville-monde, on trouve plus de gens de passage, parfois venant de fort loin, que de résidents permanents. En tous cas, le pouvoir d’achat, la force économique, y est davantage chez les premiers que chez les seconds. Nous vivons une période où le déclin de l’industrie met à mal les villes qui n’ont pas accédé à ce troisième niveau, notamment celle qui n’ont pas atteint la taille nécessaire.

On peut certainement faire remonter très loin, dans l’Histoire, l’origine de la ville moderne ; Rome, et bien avant elle Babylone, étaient déjà des métropoles mondiales. Mais je me plais à trouver un moyen terme entre l’Antiquité et l’an 2000, et c’est l’Opéra. L’Opéra, parce que la volonté de réunir en même lieu le meilleur (et le plus luxueux) de la musique, du chant, de la danse et du théâtre, pour en faire un spectacle d’un tel prix de revient que les spectateurs ne peuvent en supporter l’intégralité, symbolise à merveille ce type de dépense qui à première vue ne sert à rien, sinon au seul prestige. Laissons les grincheux et les jansénistes en vitupérer la vanité et l’inutilité ; leur point de vue n’est certes pas dénué de quelque bon sens, cependant la réalité économique montre que souvent, les investissements de prestige (on dira aujourd’hui d’attractivité) ont un rendement supérieur, non seulement aux dépenses liées au bien-être direct des populations, mais aussi à celles qui favorisent le développement des entreprises.

La ville-monde, parce qu’elle s’est offert un magnifique Opéra, attirera mécaniquement les meilleures entreprises, alors que la ville restée industrielle verra tristement ses emplois se délocaliser en Chine ou ailleurs. Elle offrira à ses résidents les meilleurs services, alors que la ville de garnison tombera en ruines dès que le régiment aura été dissous. Et les villes Opéra se livrent, à travers les continents et par-dessus les océans, une concurrence féroce et sans pitié. Vues ainsi, les choses ne paraissent pas très joyeuses. On est loin du vocabulaire rassurant et omniprésent qui vante les vertus de métropoles inclusives, résilientes et solidaires…

Bien entendu, dans les faits, les trois strates de ces métropoles s’interpénètrent et se métissent. Un équipement a priori destiné aux touristes sera également utilisé par des résidents, ou profitera également aux entreprises. Mais rien n’empêche, pour les besoins de l’analyse, d’opérer les partages nécessaires. L’important est de savoir à qui sont destinées les dépenses : soit aux résidents, qui sont aussi les contribuables et les électeurs ; soit à donner un environnement favorable aux entreprises, qui payent des impôts, savent se trouver des représentants, mais qui ne votent pas ; soit au monde extérieur, ce qui est le plus efficace, mais ce monde extérieur n’a ni représentants, ni droit de vote.

Et le CDG Express, c’est un peu comme l’Opéra. Il ne profitera que peu aux résidents. Mais si on ne le fait pas, ce sont encore des millions et des millions de visiteurs qui repartiront de Paris avec le souvenir désastreux de la galère du voyage vers l’aéroport par le RER B, ou du coût du taxi. Les résidents subissent aussi l’inconfort et les retards du RER B, nous le savons bien ; mais surtout ils votent, alors que les visiteurs qui ne reviendront pas ne votent pas. Mais ils iront dépenser leurs dollars, ou leur yuans, à Londres ou à Dubai.

Ceci dit, je pense qu’il aurait été bien plus sage de renoncer aux Jeux Olympiques.

Philippe KAMINSKI

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1 Comment

  1. Très belle analyse de notre société et de son comportement.

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